Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 53
Luc
— J’ai besoin de plus de basses. J’entends pas assez Luc.
— Moi, pareil !
Quelle prise de son à la con ! Depuis qu’on a commencé, on a que des emmerdes.
Au loin, sur sa plateforme, l’ingé me fait signe de reprendre. Damien lève finalement un pouce, mais Fred n’est pas encore satisfait. De mon côté, c’est Mike que j’entends trop fort. Le comble quand on a des problèmes de balances durant un concert, c’est qu’on se retrouve souvent à devoir essuyer les reproches nous-mêmes. Les gens ont trop vite tendance à oublier qu’on a beau occuper la scène il s’agit avant tout d’un travail d’équipe et que le rendu final n’est pas uniquement de notre fait. Lumière et son jouent également un rôle crucial, tout comme chaque petite main présente. Ce concert, en plus, est le dernier de notre tournée estivale et il se passe à la maison, deux raisons supplémentaires pour ne rien rater ce soir.
Enfin, après un soundcheck plus long que la moyenne, qui nous rend peu confiants, nous descendons de la scène et rejoignons notre équipe.
— On refait un essai t’à l’heure, annonce d’emblée Fred à Serge. On le sent pas.
Lorsque Manager Adoré hoche simplement la tête, c’est qu’en général il est d’accord avec nous. Ça fait chier, parce que toutes les conditions sont réunies pour que la soirée soit belle, mais on ne veut surtout pas de l’approximatif. Nous, on veut la perfection. Le public ne paie pas pour avoir un son de merde dans les oreilles ou pour voir des musiciens éclatés sur scène. Il est notre gagne-pain, celui qui fait et défait le succès des artistes, notre baromètre, notre client de luxe. Certains, pour faire parler d’eux, ont besoin d’en faire des tonnes, d’être adeptes aux scandales, de dénigrer les collègues, les insulter sur les réseaux sociaux et dans les médias, les écraser pour exister. Nous, on ouvre simplement les micros et on met direct tout le monde d’accord. Moi, j’appelle ça « avoir la classe ».
— C’est de la merde, hein ? se renseigne Fred auprès d’Alice et Elsa dès qu’on arrive vers elles.
— Mais non, pas du tout, vous avez les oreilles trop parfaites, c’est tout, tente de le rassurer Alice.
— Pas parfaites, mademoiselle Lagardère, la reprend Dam avec un sourire entendu. Absolues.
Elsa rigole et lui prend le bras.
— Si tu n’avais pas l’ego déjà surdimensionné, je dirais que, quand même, tu te la pètes un peu, des fois.
— Moi ? Jamais ! Et j’ai pas l’ego surdimensionné, ma jolie, je suis juste le meilleur.
Mike et moi les laissons passer devant en secouant la tête.
— Putain… Ces guitaristes…
— Ouais.
Fred nous a entendus. Il se contente de ricaner en levant ses deux majeurs devant notre nez, puis il attrape la main d’Alice pour l’entraîner à la suite de Damien et d’Elsa.
— Heureusement pour eux qu’on les aime, hein ? se marre Mike, une tape dans mon dos.
— Ouais, aussi.
Serge sur nos talons, on prend à notre tour la direction des coulisses, où nous attendent Flavia, les mômes et nos sandwichs. Mon ventre gargouille, mais mon esprit, lui, est resté sur la scène. Je pense à nos essais, à ce soir, à Margot et Arthur qui vont me rejoindre en fin de journée. Ce week-end est important : le petit aura trois ans. Vu comme il aime dessiner, je vais lui offrir un kit à dessin à l’emblème de Flash McQueen, sa nouvelle idole depuis quelques semaines, même s’il n’a encore jamais vu Cars. Ketchaaa !
— Luc ! Serge !
La voix de Ludo, notre indispensable assistant numéro un, claironne par-dessus les têtes et il apparaît, une main levée dans notre direction, un magazine dans l’autre.
— Qu’est-ce qui se passe encore ? soupire Serge, les sourcils froncés, alors que je regarde Ludo s’avancer vers nous, un peu en nage.
— Une couille, une grosse couille, annonce-t-il, le visage trop grave, en dressant le magazine sous nos yeux.
Je vois d’abord le nom. Exclusif, un torche-cul qui sait pondre que de la merde depuis sa création. Puis je baisse les yeux et je pâlis.
Putain de bordel de merde !
Dans ma poche, mon portable se met à vibrer. Pas la peine de regarder qui m’appelle. Je sais déjà que je vais passer un très sale quart d’heure et que les festivités de la journée viennent définitivement d’être plombées.
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