Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 62
Margot
Ensevelie sous des dizaines d’émotions contradictoires, je ne suis plus qu’un pantin qui se laisse guider par les autres, l’œil accroché à sa montre avec un désespoir grandissant. Tout se déroule lentement, beaucoup trop lentement. J’aimerais gueuler, leur hurler d’accélérer l’allure, mais je n’ai rien le droit de dire, juste de subir.
Pourtant, Romy n’a rien fait traîner, je le sais et lui en suis reconnaissante. Dabo est devenu l’ennemi numéro un de la France et elle n’a eu besoin de déployer aucun argument pour convaincre sa hiérarchie de lui offrir les moyens nécessaires à son arrestation.
Le haut des corps couverts par des gilets pare-balles, nous sommes au fond d’un fourgon blindé, entourés par les gorilles du RAID. Comprenant qu’elle ne parviendrait jamais à se débarrasser ni des garçons ni de moi, Romy a cédé et accepté qu’on les accompagne, à la seule condition de rester dans le fourgon.
— Serge va nous tuer, murmure Mike alors qu’un mouvement saccadé du blindé nous fait nous cogner les uns aux autres.
— Ça ne fera qu’une fois de plus, ironise Fred. Et puis, y aura pas que lui…
Personne ne sait où nous sommes. Jamais Alice, Flavia, Abby et la mère de Dam ne les auraient laissés partir. D’ailleurs, Fred et Mike ne voulaient pas non plus que Damien vienne, mais c’était compter sans sa ténacité légendaire.
Romy a prétexté un interrogatoire d’urgence et elles pensent toutes que nous sommes en ce moment même tranquillement assis dans une salle de conférence de l’hôpital.
Je jette un œil angoissé à Damien.
— On va le sauver, chuchote-t-il. C’est obligé.
Je n’ose imaginer ce qui leur arriverait si l’un ou l’autre venait à disparaître. Pour la première fois, cette éventualité me paraît tellement réelle qu’elle écrase ma poitrine comme un parpaing et me donne des sueurs.
Luc… Mon amour… Je t’en prie, tiens bon !
Mes doigts écrabouillent ceux de Damien, mais il ne se plaint pas. Lui aussi doit avoir l’esprit porté au loin. Soudain, le fourgon s’arrête et la porte arrière s’ouvre sur Romy, vêtue des mêmes fringues noires et des protections que les gars du RAID. Nous descendons tous et les équipes des trois fourgons se rassemblent autour d’elle. Le ciel a commencé à s’assombrir. Les ombres de cette fin de journée apportent aux lieux l’aspect d’un quartier mort dans lequel des zombies se planqueraient de la lumière derrière les vitres sales et délabrées des divers entrepôts laissés à l’abandon.
— Le traceur n’a toujours pas bougé, annonce Romy. S’il est bien sur Luc, alors ils se trouvent là-bas, derrière ces bâtiments.
Le doigt tendu, elle montre deux immeubles aux murs lézardés, gris et maculés.
— On se déploie en silence. (Elle se tourne vers les chauffeurs.) Fourgons 1 et 2, vous nous rejoignez au signal. Fourgon 3, vous restez ici avec les civils. Nous savons qu’ils sont au minimum deux, mais je tablerais sur bien plus. Certains surveillent sûrement le bâtiment depuis l’extérieur, soyez sur vos gardes ! Commandant…
D’un signe de tête, elle passe l’autorité au chef de l’unité d’élite, un grand type au visage carré taillé à la serpe. D’un geste de la main, il ordonne à tous d’enfiler leurs masques et leurs casques.
Je me fraie un passage jusqu’à Romy.
— Est-ce qu’Arthur…
— Il va bien, me promet-elle avec un regard si direct que je ne doute pas un instant de ses mots. Maintenant, retournez dans le fourgon et… priez si vous y croyez.
Elle nous observe l’un après l’autre, comme le ferait une maîtresse d’école face à des élèves turbulents, puis elle rejoint les équipes, l’arme au poing. En quelques secondes seulement, ils parviennent à se fondre dans les ombres, aussi silencieux que des panthères en chasse.
La sueur perle sur mon front. Et s’ils ne trouvaient rien ? Si tout cela n’était qu’un leurre ?
— Si elle pense que je vais rester là les bras croisés…
— Dam !
Il a laissé ses béquilles dans le fourgon et c’est en boitant qu’il tente de courir derrière les autres.
— Reviens ici ! lui ordonne encore Fred, le plus bas qu’il peut.
Peine perdue.
— Putain ! Il me…
— Hé ! Vous allez où ?
Galvanisés par la folie de Damien, on le rattrape tous et on l’accompagne, indifférents aux appels du policier dans notre dos. À son tour, il nous rejoint, furieux, mais, avant de pouvoir prononcer un mot, il ouvre ses bras et nous projette comme il peut contre le mur derrière nous. Des tirs fusent, plus loin devant, accompagnés de cris, de hurlements.
— LUUUC !
Damien parvient à glisser sous le bras du flic qui, le réflexe rapide, se jette sur lui et le fait tomber.
— Vous êtes fous, ou quoi ? Restez ici !
Tout à coup, le silence. Hormis dans ma poitrine, où mon cœur tambourine comme un cinglé. Lentement, le policier se détache de Damien et l’aide à se relever. Sans le lâcher, il l’oblige à revenir vers nous et allume le talkie accroché à sa ceinture.
— Fourgon 1, appelez les ambulances ! grésille une voix masculine. Nous avons des morts et des blessés.
— Tenez vos positions sur la cible !
— Dabo, relâchez-le !
C’est la voix de Romy. Les yeux fixés sur le talkie, je ne respire plus, ne pense plus à rien.
— Allahu akbar !
Le cri retentit dans le silence comme une litanie funèbre et la balle siffle dans le talkie avec une puissance assourdissante.
— Luc, murmuré-je, déphasée. Luc… LUUUC !
— Margot !
Mais personne n’est assez rapide cette fois. Je leur échappe et cours, cours, cours !
J’aperçois les troupes, des corps au sol, ceux des terroristes. Je les contourne et m’engage vers l’entrée grande ouverte d’un entrepôt.
— Margot !
Je n’entends plus rien, ne ressens plus rien d’autre que cette peur affolante qui me broie l’estomac.
— Margot, ne…
Je me fiche de ce que Romy est en train de m’ordonner. Agenouillée près de deux corps ensanglantés, elle tend une main dressée, m’interdisant d’avancer, mais je n’en ai rien à faire. Dabo est étendu sur le dos, yeux grands ouverts. Sur son front baigné de sang et d’éclats de cervelle, un trou. Celui d’une balle qui lui a perforé le crâne de part en part. Et à côté de son cadavre encore chaud…
— LUC ! LUC !
Sa poitrine se soulève à peine, mais… il est vivant ! Vivant !
Je m’effondre à genoux, les joues ruisselantes de larmes et le cœur en mille morceaux.
— Putain de… LUC !
Damien, Fred et Mike se laissent tomber près de moi, alors qu’un flic montre à Romy une chaise couverte de cordes ensanglantées.
— Luc… Mon amour…
Plus tremblante que jamais, j’avance mes paumes vers son visage tuméfié. On lui a brisé le nez, ses lèvres et ses pommettes sont ouvertes, ses yeux au beurre noir, mais surtout ses mains sont recroquevillées contre lui et certains de ses doigts forment un angle bizarre.
— Luc… mon Dieu… qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Sa respiration est basse et sifflante.
— J’ai… rien… dit… Il… a… essayé… mais… j’ai… rien… dit…
Ma cage thoracique gonflée par les sanglots, je caresse ses cheveux et me penche vers son oreille.
— Je sais. Tu l’as sauvé, tu as sauvé mon fils. Mon amour sera-t-il jamais assez grand pour te rendre tout ça ? L’ambulance arrive, ils vont prendre soin de toi. Je vais prendre soin de toi.
Un bras se referme sur mes épaules. Une main vient essuyer le sang et les souillures sur le visage abîmé.
— Moi aussi, mon p’tit cœur, chuchote Damien, la figure aussi humide que la mienne, nous tous. P’tain, tu m’as volé la vedette, t’as pas honte ? Et puis, t’as pas le droit de faire valser nos cœurs comme ça. T’as pas le droit…
De son œil droit poché, le seul qu’il parvient à entrouvrir vaguement, Luc nous regarde et, durant une courte seconde, j’ai presque l’impression que ses lèvres meurtries nous sourient.
— Moi… aussi… je… vous… aime…
Il tente d’ouvrir ses doigts blessés, et son si bref sourire se transforme en une douloureuse grimace. Alors, tout doucement, avec mille précautions, je glisse ma paume froide contre la sienne, trop chaude, ensanglantée. Le bas de son œil se braque sur moi.
— Si… belle… mon… amour… Protège… l’enfant… et ton cœur… connaîtra la seule… réponse… qui compte… vraiment…
— Quoi ?
— An… Anat me… l’avait… dit… Les… cartes… Et j’ai… compris…
Les larmes continuent à couler, mais je crois qu’elles sont en train de se transformer. Ma peur de le perdre se fait refouler par un sentiment bien plus heureux, bien plus fort et plus puissant que tous les autres.
— Compris quoi ?
— Qu’Arthur et toi… vous êtes… ma vie…
Un spasme de joie éclate entre mes sanglots. Je ris entre deux larmes, je lui souris.
— Et tu es la nôtre, Luc Gauthier. L’artiste de ma vie. Mon amour.
Indifférente aux bruits des sirènes dehors qui annoncent l’arrivée des ambulances, indifférente aux souillures et odeurs peu ragoûtantes, je bascule vers lui et pose sur sa bouche un baiser empli de toute la force que je souhaite lui transmettre. De cet espoir qui m’étreint et que je compte bien faire grandir encore. Mais surtout de cet amour et de cette fierté incommensurable qui font couler à présent sur mes joues des larmes de pur bonheur.
Je l’ai retrouvé, lui, bientôt je retrouverai mon fils et, ensemble, nous construirons enfin le plus beau des avenirs.
OceanofPDF.com