Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 54
Luc
Le festival a ouvert ses portes. On perçoit les bruits de la foule, ses cris, ses rires, les premières notes de musique qui jaillissent. Dans quelques heures, ils seront environ cent dix mille à arpenter les allées et à venir nous applaudir.
Mais ça me paraît tellement loin pour le moment... La bonne humeur s’est envolée alors que Margot m’a rejoint et que le magazine circule de main en main. Elle reste distante et a gardé ses lunettes de soleil. Derrière les verres, je devine ses yeux gonflés et rougis. Bordel ! Cette journaliste de mes deux et son paparazzi vont sévèrement payer leurs conneries. Arthur devait l’accompagner, mais elle a finalement préféré le laisser chez sa mère. Ça pue !
— Mais qu’ils s’achètent une vie, ces putains de fouille-merde ! s’écrie Fred pendant que sa chérie lui prend l’hebdo des mains, avant qu’il n’en fasse des confettis. Ils peuvent pas aller se branler ailleurs que dans nos cordes ?
Les sourcils d’Alice se froncent.
— Virginie Raymond… Ça me dit quelque chose… Oui ! C’est cette bonne femme qui m’avait appelée un jour à la bibliothèque parce qu’elle voulait savoir si on sortait ensemble. Et c’est aussi elle qui voulait pondre un article à la naissance de Danny et que tu as gentiment envoyé bouler.
Un éclat de fureur vient embraser les yeux verts de Fred.
— Et c’est une raison pour s’en prendre maintenant à Luc et à Margot ? Qu’elle aille se faire…
— On leur fout un procès au cul ? le coupe Dam à l’attention de Serge.
Margot secoue la tête, la voix tremblante.
— Elle m’a… humiliée, mais… tout ce qu’elle raconte n’est pas faux, et vous le savez. Toutes ces femmes existent bien, moi, je ne suis rien dans ce milieu et…
— Je n’étais rien non plus, remarque Alice avec douceur, et certains articles n’ont pas non plus été tendres à l’époque.
— Mais y a encore cinq ans, la virulence sur les réseaux sociaux n’était rien en comparaison avec aujourd’hui. Et je vous le dis, ça ne va pas aller en s’arrangeant. Tous ces haters tarés devraient aussi aller s’acheter une vie.
Tout en parlant, Dam a le nez rivé sur son téléphone et le plisse d’un air dégoûté. L’article a déjà fait grand bruit dans notre communauté et les gens y sont allés de leur petit commentaire, sans réfléchir une seule seconde aux conséquences que leurs mots blessants, injurieux pour beaucoup, pouvaient avoir. Le harcèlement, Margot l’a déjà vécu durant l’enfance, à l’école, et je refuse que tous ces mauvais souvenirs viennent refaire surface, même s’il est sûrement déjà trop tard. Blessé, frustré, atteint dans ma vie privée et surtout dans celle de Margot, j’ai voulu répondre, mais les autres m’en ont dissuadé. La rage ne fait que décupler la rage, et une quelconque réponse, ils ont raison, mérite d’abord d’être pesée et réfléchie.
Margot se décide à enlever ses lunettes, et son regard empli de rancœur et de désillusion vient me frapper en plein cœur. J’arrive pas à savoir si ça me concerne directement ou si ses ressentiments sont juste dirigés contre l’article.
« Luc Gauthier : les femmes de sa vie, du banal à la haute couture », par Virginie Raymond
Faut-il encore présenter Luc Gauthier, le bassiste de Dark Moon à la « sexytude » affolante ?
Alors que les membres du groupe ont chacun trouvé chaussure à leur pied, au grand dam de certaines – et certains –, Luc, de son côté, continue de batifoler joyeusement et de profiter de son célèbre statut.
Soyons clairs : toutes les plus jolies femmes du monde ont fini dans les bras du beau Français, du mannequin en devenir à l’actrice oscarisée. Mais le plus beau trophée de son tableau de chasse réside sans aucun doute en la personne de Vivian O’Connor, l’impératrice de la mode. Après plus d’un an de relation, nous pensions d’ailleurs que la magnifique quadragénaire à la fortune estimée à plusieurs millions d’euros finirait avec la bague au doigt et un grand OUI devant l’autel.
Le bassiste et la rédactrice en chef formaient un couple parfaitement assorti et glamour, et nous les espérions heureux. C’était compter sans un coup de tonnerre – ou un coup du destin.
Rappelez-vous… Au temps du premier album de Dark Moon, Luc Gauthier posait en première page avec une jeune femme, certes jolie, mais lambda, simple institutrice, tombée depuis dans l’oubli. Le succès du jeune homme serait-il venu titiller l’ambition de cette femme dont plus personne ne se souvient ? Après tout, le rockeur aussi pèse beaucoup d’argent aujourd’hui.
Nous pensions que la rupture brutale et surprenante entre Vivian et lui découlait du fait de leurs agendas trop remplis – comme c’est souvent le cas chez les stars –, ou peut-être d’une simple vision discordante de l’avenir due notamment à leur différence d’âge, mais jamais nous n’aurions soupçonné que cette séparation soit due au retour soudain de cette petite institutrice dans la vie du musicien.
Est-il réellement possible qu’il ait succombé d’un clignement de cils à son ancien amour de jeunesse ? Amour qui, soulignons-le à nouveau, est à des kilomètres des femmes à la beauté et au charme non négligeable que le bassiste a l’habitude de fréquenter depuis. L’histoire, cependant, pourrait être belle, un peu à la Cendrillon, mais elle nous laisse tout de même dans une certaine expectative. Nous voulions croire à celle de Luc et de Vivian, tombée dans le silence depuis.
Dévastée, la femme d’affaires préfère réparer son cœur brisé loin des objectifs, et sans doute, tout comme nous, cherche-t-elle à comprendre ce qu’il s’est réellement passé. Comment Margot Chevallier, ancienne conquête du célèbre bassiste, a-t-elle pu ravir l’amour que Luc portait à Vivian ? Et cet amour connaîtra-t-il vraiment un avenir ? Margot Chevallier peut-elle vivre le même rêve qu’Alice Lagardère, compagne du leader Fred Pelletier, ou Abby Graham, la petite amie du guitariste survolté Damien Laury, dont l’histoire complexe est, elle aussi, souvent digne d’un roman ? Seule Flavia Leroy, présente auprès du groupe depuis leur début, n’a jamais failli dans son soutien.
Exclusif va bien entendu suivre cette nouvelle histoire de très près, en espérant que Luc ne finira pas, comme Vivian, avec le cœur brisé.
Le tout est accompagné de photos, la plupart prises sur tapis rouge, mais également de très anciennes, avec Margot, sorties des fonds de tiroirs, et d’autres, plus récentes, qui me filent la gerbe et me font monter dans les tours. Quand ? Comment ont-ils pu les prendre ? On avait fait attention ! Tout le temps, tous les jours ! Avec elle, je fais toujours attention !
L’unique consolation est que l’autre grognasse ne parle pas d’Arthur, sinon j’aurais vraiment pété un câble.
— Les photos prises cet été sont mauvaises, mais ma collègue m’a reconnue, j’en suis sûre, s’inquiète Margot. Ce matin, elle voulait juste parvenir à discuter de ça.
— Mais… ça craint plus rien, non ?
— C’est pas une raison, réponds-je à Dam pour Margot. J’ai… j’avais promis qu’elle resterait loin de tout ça, que je les protégerais, Arthur et elle.
— Eh ben, t’étais optimiste, lâche Fred.
— Ça va, ta gueule ! J’ai vraiment fait gaffe, Margot est toujours restée loin des objectifs.
— Alors, comment cette connasse a-t-elle pu savoir ? Et ce merdeux qui vous a suivi partout ?
Ça, c’est une bonne question, à laquelle Fred répond lui-même, en même temps que Damien.
— Vivian !
J’ouvre la bouche, la referme, les contemple tous.
— L’article chante ses louanges…
— Et t’as dit qu’elle avait reconnu Margot…
— Et une femme amoureuse et bafouée n’a aucune limite, conclut Flavia, silencieuse jusqu’ici. Surtout lorsqu’elle a les moyens.
Incrédule, je secoue la tête.
— Vous délirez ! Pourquoi elle ferait ça ? C’est complètement...
Absurde, insensé…
— Réaliste.
Je toise Dam, la cervelle sens dessus dessous. Pourquoi Vivian agirait-elle ainsi ? Je dois l’appeler, vérifier, être sûr.
— Pour l’heure, personne ne réagit, c’est bien clair ? ordonne Serge, la mine sévère. Vous nous laissez gérer une quelconque réponse. Et dites-vous bien que, demain, les gens seront déjà passés à autre chose.
— Eux peut-être…
La voix pleine d’amertume, Margot recule. J’aime pas ça. Elle va s’enfuir, m’échapper.
— Je préfère rentrer. J’ai besoin de digérer. Vous, concentrez-vous sur votre concert et profitez.
Sans un mot de plus, elle sort rapidement de notre loge pour disparaître parmi la foule des backstages. Dam me fait les gros yeux et les filles, le soupir aux lèvres, ouvrent leurs mains d’incompréhension.
— Qu’est-ce que tu attends ? s’agace Elsa. Ne fais pas deux fois la même erreur : rattrape-la !
Mike confirme d’un hochement de tête. Alors, comme si mon corps et mon esprit s’étaient soudain dissociés, je me précipite à sa suite.
— Margot ! Attends !
Malgré le monde, la cohue, elle court vite, mais moi encore plus.
— Margot !
— Laisse-moi ! Je veux juste rentrer.
— S’il te plaît…
J’ai attrapé son bras. Elle s’arrête, se retourne, et les larmes au bord de ses yeux qu’elle tente de retenir me font l’attirer contre moi et la bercer avec douceur.
— Je voulais pas ça… J’suis désolé… Je vais tenter de comprendre et…
— Tu l’as déjà compris, hoquette-t-elle. On l’a tous compris.
Je l’entraîne dans le fond, près des hautes palissades qui nous cachent de la vue des curieux à l’extérieur et où personne ne se promène.
— Je sais déjà ce que tu vas me dire, commence-t-elle. Qu’on s’en fout, qu’ils ne sont pas nous et qu’on les emmerde.
— Et c’est pas vrai ? Elles racontent quoi, les paroles de cette chanson que t’aimes tant ? « Se dire qu’on est heureux ; emmerder les envieux » ?
Défaite, elle baisse le menton.
— Si, mais… la vie n’est pas une chanson, Luc, juste la réalité. Cet article, ces mots ne sont que le début. Quand un magazine people déterre une information qui peut faire vendre, tous les autres suivent derrière, et tu le sais aussi bien que moi. Je pensais… je pensais vraiment que je parviendrais à m’en ficher, que j’avais passé une étape, que je n’étais plus cette fille un peu trop innocente qui voulait croire aux licornes, que je m’étais endurcie. Mais, cet article, c’est ta réalité, et elle te poursuivra toujours.
— Et alors ? Moi, oui, je m’en fous de toutes ces conneries. Aujourd’hui, je me fous que tu ne fasses pas partie de cet univers. Alice a bien réussi, et Abby, j’en parle même pas. Elle vit sa vie à côté de tout ça et ils ont trouvé un équilibre qui leur convient. Et nous aussi, on peut, si tu nous donnes cette chance.
— Mais, moi, j’ai quelque chose qu’Abby n’a pas. Moi, j’ai Arthur et je dois le protéger. Revenir à Paris était égoïste, me projeter avec toi était égoïste.
Putain ! Ça, c’est une belle claque en pleine gueule.
— T’es revenue parce que t’avais besoin de repères.
— Mais je les aurais peut-être trouvés ailleurs. Vous avoir suivis ces dernières semaines, ces derniers mois, m’a fait comprendre que rien, jamais, n’était arrêté. J’aime Paris, mais d’autres endroits sont tellement mieux pour un enfant…
Un ricanement m’échappe.
— La Suisse ?
— Par exemple. Mais… cela aussi, c’est ta vie. Tu es fait pour ça. Et Vivian, ou n’importe quelle autre fille de ton monde, te correspondra toujours mieux que moi.
— Et si je veux que mon monde, ce soit toi ? On va tout foutre en l’air aujourd’hui juste à cause de cet article de merde ?
— L’article, les commentaires sur les réseaux… Demain, y en aura déjà le double, le triple… Quelle sera la prochaine étape ? Une photo volée d’Arthur ? Des gens qui se permettent de faire des commentaires sur lui ? Sur notre vie ? Ma façon de l’élever ? Notre couleur de peau ?
Flèche en plein cœur. Et elle fait mal. Tellement mal…
« T’étais optimiste. »
Les paroles de Fred s’amusent à tourner en boucle et mes poings se serrent. J’ai envie de hurler, de me réveiller ce matin et de me retrouver dans un monde où ces dernières heures n’existent pas. Un monde où le commun des mortels cesserait de vouloir réfléchir à ma place et de donner son avis inutile sur ma vie, un monde sans connards ni opportunistes en train de me fliquer dans les rues, un monde où, finalement, ma célébrité n’existerait pas.
Un jour, ç’a été le cas…
Ouais. Je nous revois traîner dans les rues, enfants. Elle avec ses tresses, Dam sans sa cicatrice et moi les cheveux plus courts. Et quelques années plus tard, avant que le succès ne vienne nous attraper dans ses filets. Amis, complices… On est passés par toutes les étapes avant de finir par comprendre qu’on serait bien ensemble. Et aujourd’hui, cette vérité me scie les entrailles. Je veux cette femme auprès de moi, son naturel, sa beauté, son rire, sa force de vie…
Mon regard plonge dans le sien.
— Personne ne s’en prendra à Arthur, jamais.
— J’aimerais te croire. J’aimerais… tellement de choses.
Sa voix tremble, comme sa main qui monte vers ma joue qu’elle caresse avec amour. Dans ma poitrine, je sens un étau se refermer sur mon cœur lorsque ses yeux s’embuent de nouveau.
— Je t’aime, Luc. Ma Vie, mon Amour, pour toujours. Ferme les yeux.
Un nœud dans la gorge, je m’exécute. Lentement, elle pose sa bouche sur la mienne, et le goût salé de ses larmes vient glisser sur mes lèvres.
— Ne me déteste pas.
Un soupir, un sanglot étouffé, puis je rouvre les paupières. Devant moi, plus que du vide et, dans mon corps, malgré la chaleur moite de l’air, un froid intense se répand. Dans ma cage thoracique, tout se comprime violemment pour imploser d’un seul coup. Mon poing contracté frappe la barricade de bois, mon cri de rage, haine et dégoût contre moi-même, jaillit avec puissance, jusqu’à faire tourner les regards au loin dans ma direction.
J’vous emmerde ! J’vous emmerde tous !
Je frappe encore, encore, encore…
— P’tit cœur !
Les bras de Dam se referment sur moi. Je tombe par terre, contre lui, mon cœur effrité en mille morceaux sur mes genoux.
— J’ai rien dit, putain ! J’aurais pu la retenir, mais… j’ai rien dit !
Je le voulais, mais rien n’est sorti ! Tout est resté bloqué dans ma gorge, ma poitrine, parce que ça n’aurait rien changé. Avant même qu’elle ne me rejoigne, sa décision était déjà prise, transportée par son cœur de maman. Et je ne peux lui en vouloir de chercher à protéger Arthur, parce que c’est ce que je veux, moi aussi.
Dam m’étreint plus fort. Pour une fois, il ne parle pas, il me laisse juste vider ma rancœur et ma colère. Alors, contre lui, la tête sur son épaule, j’oublie où je me trouve et laisse mes larmes couler.
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