Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 10
Luc
— Margot ?
Elle cligne des yeux, aussi choquée que moi.
— Non, je… c’est pas… Oh, merde !
OK. Avouons-le, après tout ce temps, ce ne sont pas vraiment les deux premiers mots auxquels je m’attendais.
Face à ma mine dubitative, elle ajoute aussitôt :
— C’est pas ce que je voulais dire. Je… Enfin, qu’est-ce que tu fais là ?
En plus, elle me le reprocherait presque ? Y a pas à dire, ces retrouvailles sont à la hauteur de notre séparation : absurdes et foireuses.
— Je pourrais te retourner la question.
Sous sa doudoune, ses épaules s’affaissent. Elle jette un regard circulaire en triturant sa lèvre, comme si elle réfléchissait à une réponse. De plus en plus bizarre.
— Je sors du bureau et je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi. Seulement, ce fichu scooter ne veut plus rien savoir.
Elle lui donnerait sûrement un deuxième coup de casque, mais retient son geste rageur. Mon front se plisse. Bureau ? Quand on s’est quittés, elle était prof. Depuis quand une prof bosse-t-elle dans un bureau ?
Qui te dit qu’elle enseigne encore, imbécile ? Elle a sûrement roulé sa bosse, elle aussi…
C’est vrai. Même si j’ai reconnu direct ses deux grandes perles aussi noires qu’une nuit sans lune, dans lesquelles j’aimais me perdre à l’époque et que j’ai tant dessinées, il se dégage de Margot une aura différente qui pour l’heure m’échappe. Peut-être est-ce simplement l’effet de ses cheveux qui ont sacrément poussé et retrouvé leur teinte naturelle, ou de son visage dépourvu de toute trace de maquillage. Sa peau est plus pâle que dans mon souvenir et de méchants cernes font penser qu’elle est au bout de sa vie. À bien y regarder sous la lumière d’un lampadaire blafard, elle me paraît effectivement épuisée, et un autre vieux souvenir se rappelle alors à moi.
Je l’ai déjà vue dans cet état, au bord de la rupture nerveuse, alors qu’elle bossait comme stagiaire dans un établissement de Saint-Denis. Des petits cons foutaient quotidiennement le souk dans la classe et il lui avait fallu bien du courage pour mener son stage jusqu’au bout. Le soir, lessivée, les traits marqués, elle venait se blottir contre moi et je la berçais doucement au son d’un disque à la mélodie plutôt tranquille, du genre vieux rock comme The Hollies, The Byrds, The Monkees, même parfois du Johnny. Et entre deux chansons, je lui glissais au creux de l’oreille qu’elle était belle, la plus belle. Elle ne me croyait jamais, pourtant c’était vrai. Même cernée et un peu blême, elle possédait une beauté naturelle que beaucoup lui enviaient. Et ce soir, cette même beauté me saute de nouveau à la gueule, mais une beauté encore plus affirmée, plus adulte. Plus… femme.
— Je peux jeter un coup d’œil ?
Un acquiescement silencieux, puis elle se décale un peu. Je m’avance vers l’engin en me retenant de la regarder, de peur que d’autres souvenirs oubliés et incongrus affluent. La revoir un jour, je savais que ce serait possible, mais jamais je n’aurais imaginé de telles retrouvailles, une nuit froide de janvier, autour d’un vieux scooter en bout de vie et sous un néon asthmatique.
— Il doit avoir rendu l’âme. Ça fait un moment qu’il ramait…
Après m’être installé dessus, je tourne la clé, les gaz, rien ne se passe.
— T’as fait changer quand les bougies pour la dernière fois ?
— Euh…
Je vois… Soit j’ai visé juste, soit la batterie a été trop sensible à la température hivernale.
Margot me lance un coup d’œil dépité.
— Je suppose que tu ne peux rien faire ?
— Si j’avais eu les bons outils sous la main et des bougies de rechange, parce que je suis sûr que c’est ça, j’aurais pu réparer mais, là, ouais, c’est mort.
— Fait chier !
Oui, définitivement, Margot a changé.
— Pardon, s’excuse-t-elle aussitôt devant mon sourire amusé. Je suis juste… un peu au bord des nerfs.
— Je vois ça. Et vu l’heure, si t’es pressée, mieux vaut appeler un dépanneur demain. Ou…
Avant que ma connerie ne m’échappe, je me mords l’intérieur de la joue, mais le mot de trop est déjà sorti.
— Ou ?
Prends un ton indifférent, sois simplement naturel…
— Ou, pour t’éviter des frais inutiles, je peux revenir demain avec des bougies et m’en occuper.
Sérieux ? Je viens vraiment de le proposer ? Qu’est-ce qui tourne pas rond chez moi depuis dix minutes ?
Un ange passe, tandis qu’elle me détaille comme si je venais de tomber de la lune. Ce qui, en soi, n’est pas tout à fait faux.
— Euh… non, va pas te déranger juste pour ça. Je me débrouillerai.
Réponse évidente, j’aurais donné la même. Cela devrait me soulager, parce que la revoir demain aurait été réellement trop bizarre ; pourtant, au creux de ma poitrine, ça se serre étrangement. En cet instant, je m’en veux de n’être que moi. Damien, lui, aurait piqué un scandale. « Oui, oui, je m’en charge, ma jolie, c’est débile de payer un garagiste, alors que c’est si simple à faire, et c’est comme ça et puis c’est tout ! » Il aurait enchaîné les questions, aurait voulu tout savoir et ne l’aurait pas lâchée tant qu’il n’aurait pas obtenu pleine satisfaction.
— Bon… C’est quoi déjà la station de métro la plus proche ?
— Ça dépend où tu dois aller.
Nouvelle hésitation de sa part, mais elle finit par répondre « Pantin ». Bordel ! Sans déconner ? Elle habite à moins de six kilomètres de chez moi ? Pour peu qu’il s’agisse vraiment de chez elle…
Une fois encore, je retiens les questions qui se bousculent dans ma cervelle et réfléchis plutôt au plan du métro.
— Si je me trompe pas, depuis la station Pigalle, tu peux rejoindre la ligne 5.
— D’accord, merci.
Pour la première fois ce soir, elle m’envoie un petit sourire.
— Mais je peux aussi te déposer, ajouté-je précipitamment avant qu’elle ne tourne les talons. À cette heure-ci, ce sera toujours plus rapide et… si ça peut t’éviter les cons du métro…
Je ne doute pas que se rendre seule dans le 93 à cette heure-ci ne lui fait pas peur, d’autant que Pantin est moins craignos que d’autres villes limitrophes de la capitale, mais on n’est jamais totalement à l’abri. Et puis, de toute manière, elle va dire non.
— Euh…
Un bref coup d’œil à son scooter, à la rue dans mon dos, à sa montre, et contre toute attente :
— J’avoue que… je suis vraiment pressée. T’es sûr que ça ne te dérange pas ?
— À blablater, tu perds du temps, souris-je à mon tour. Ma moto est garée plus bas.
C’est donc côte à côte, dans un silence un peu gêné, que nous descendons la rue, indifférents aux autres. Margot paraît perdue dans ses pensées et, moi, je maudis tous les souvenirs en train d’envahir mon crâne. Des trucs que je me rappelais même pas. Et lorsqu’elle s’installe derrière moi quelques minutes plus tard, ça ne s’arrange pas. Encore moins quand, légèrement empruntée par la haute assise arrière de ma R1, elle finit par poser ses mains sur mes épaules.
Je pourrais rouler plus vite par endroits, mais je me surprends à ne pas en avoir envie. Les réminiscences de nous deux chassent bientôt le mauvais parfum de cette soirée de merde et, le temps du trajet, j’oublie mes problèmes. Dark Moon, Vivian, mes aspirations pas claires, Dublin…
Pour l’heure, je suis bien. Juste bien. Et cela me suffit.
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