Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 54 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 52

 

Margot

— Tu y vas, ce soir ?

— Hum ? Où ?

Jambes croisées sur son bureau, un chewing-gum en bouche, Selma, ma collègue, tourne son journal vers moi. En gros plan, une photo de Dark Moon, groupe vedette numéro un du festival Rock en Seine, ce vendredi soir, au cœur des jardins historiques du parc de Saint-Cloud.

Complètement prise au dépourvu, je devine mes joues rosir et mon cœur partir en vrille.

— Oh… euh… peut-être…. Je ne sais pas.

Avant que mon trouble ne la fasse tiquer, je bascule mon visage derrière l’écran de mon ordinateur pour me plonger dans un rapport en retard. Selma fait éclater une bulle.

— Je veux pas te casser le moral mais, dans ce cas, c’est mort, y a plus de billets. J’ai bien fait d’acheter les miens directement le jour de la mise en vente. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il fait chaud ! Il sert à rien, ce ventilo !

Elle a raison. Cette fin de mois d’août est très ensoleillée et le bâtiment de l’association, mal isolé, subit toute l’année les affres de la météo : bien trop chaud en été, bien trop froid en hiver.

— N’empêche, j’suis dég, reprend Selma entre deux mastications. J’ai fait un de ces stupides concours pour gagner une entrée en backstage. Bien sûr, que dalle ! Heureusement, il me reste mes fantasmes.

— Tes fantasmes ? Sur qui ?

J’entends les roulettes de sa chaise, et, deux secondes plus tard, l’article avec la photo atterrit sur mon clavier.

— Eux, évidemment ! Beaucoup critiquent le rock français, qui n’a jamais su concurrencer les Anglais et les Américains, mais Dark Moon… Tu connais ?

Bien obligée de lever les yeux vers elle, je tente un sourire pas trop cramoisi.

— Euh… Un peu…

— Leur nouvel album sort dans quelques jours, je l’ai précommandé. D’ailleurs, y a déjà deux singles de dispo. Écoute ça…

Se fichant éperdument que les autres entendent de la musique rugir dans la pièce que nous partageons toutes les deux, elle ouvre son appli et, bientôt, la basse de Luc me remplit les oreilles. Ces deux morceaux, je les connais déjà par cœur depuis longtemps, mais suis bien obligée de faire la néophyte. Si elle savait que je reviens d’un voyage avec eux de trois semaines, elle m’en ferait une syncope.

Trois semaines épuisantes à devoir suivre leur rythme de fous furieux, mais surtout trois semaines de pur bonheur, à voir mon fils heureux et à partager chaque instant avec l’homme que j’aime. Le plus impressionnant restait ces foules en délire dans chaque ville où un événement était prévu pour eux (radio, télé, dédicaces). Je me tenais toujours dans l’ombre, loin, très loin des objectifs, où en profitais parfois pour aller avec les filles et les enfants à la piscine ou à la plage. Ces quelques heures de « normalité », loin du fanatisme hystérique de certains, étaient salvatrices et indispensables, même si vivre le succès de Dark Moon me rendait pleine de fierté pour le groupe.

Des bosseurs, des acharnés. Le talent est une chose, mais qui ne fait pas d’un homme un artiste, encore moins une star.

— Cette voix, souligne Selma, les yeux pétillants, ce mec a une voix de dingue ! Tu te rends compte qu’ils viennent tous du XIIIe ? J’aurais pu les croiser un jour ! Je te le dis, je ne suis pas née sous la bonne étoile.

Je ramasse l’article et les contemple chacun leur tour, perdue dans les souvenirs de mes derniers jours. Malgré leur succès incroyable, aucun d’eux n’a pris la grosse tête. Tous sont conscients de leur chance inestimable et ont su garder les pieds sur terre, même si leurs nombreux délires en public peuvent parfois faire penser le contraire.

— Mais Fred Pelletier n’est pas celui qui me fait le plus d’effet, et puis elles bavent déjà toutes dessus. La pauvre Alice – sa compagne –, ça ne doit pas être facile tous les jours.

Je revois le sourire éclatant de cette dernière chaque fois qu’elle posait ses yeux amoureux sur son homme. Cela ne l’avait pas empêchée de nous confier un après-midi en mangeant une glace au bord du Danube : « Avec lui, le plus difficile à supporter, c’est son caractère, ou quand il commence à jouer de la gratte dans la chambre au milieu de la nuit pour ne pas “perdre son riff”. Un volcan en phase permanente d’éveil. Je vous jure, des fois, je le pousserais bien au fond du lac. »

— Vivre avec un passionné demande bien souvent quelques sacrifices, murmuré-je, mon regard à présent rivé sur l’image de Luc.

— C’est certain. En tout cas, leur bébé est trop chou.

Les fesses au bord de mon bureau, elle me propose un chewing-gum, fait claquer une bulle, puis pose son doigt sur l’article.

— Non, moi, celui qui me fait réellement kiffer et que j’aimerais avoir dans mon lit, c’est lui.

À peine en bouche, le bonbon passe de travers, manquant de m’étouffer.

— Tu… déconnes ? bafouillé-je dans une toux étranglée.

Affolée, elle tape dans mon dos et me regarde par en dessous.

— Ben, non. Il est beau, hyper sexy, avec un cul pas dégueu. Et vu comme il gère ses cordes, j’imagine même pas le doigté qu’il doit avoir.

Son doigté ? Sous ma jupe, une chaleur malvenue s’infiltre entre mes cuisses, que je serre plus fort. Voir des nanas baver de loin sur mon homme, je commence à prendre le pli, mais entendre ça d’une fille que je côtoie tous les jours…

Et à qui tu mens !

Marguerite Valois, une image factice, un fantôme égaré. Je mens à Selma, une collègue que j’apprécie et que je considère presque comme une amie. Je mens sur mon identité, sur mon passé, et maintenant je ne peux même pas lui avouer que l’homme qui la fait tant saliver est celui qui partage certaines de mes nuits, qui a toujours fait battre mon cœur trop fort et à qui je n’ose même plus dire ouvertement « je t’aime », tant je redoute que ces trois mots, aujourd’hui, lui fassent trop peur.

— Il n’est pas le seul à jouer sur des cordes, tenté-je pour faire dévier le sujet.

Elle m’envoie un coup d’œil contrarié.

— Tu n’écoutes rien quand je te parle, en fait, s’offusque-t-elle. Je dois te rappeler que je me suis mise à la basse il y a quelques mois ? J’adore cet instrument ! Ce son… Et c’est pas trop compliqué à apprendre, mais certains (son regard enamouré revient sur Luc) sont beaucoup plus doués que d’autres. Et lui, crois-moi, à l’heure actuelle, c’est le meilleur.

J’en rougis sûrement alors que le silence tombe dans la pièce. Un silence bizarre durant lequel je sens les yeux de Selma m’observer avec attention.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je sans oser relever le menton vers elle.

— Rien. À part que… c’est marrant, mais…

Toc ! Toc !

Avant qu’on n’ait le temps d’un mot, la porte s’ouvre sur Clément Dubois, notre directeur. La cinquantaine bien sonnée, il est à l’association ce que la musique est à Dark Moon : à la fois indissociable et indispensable.

De voir Selma assise sur le coin de mon bureau avec un article people grand ouvert sur le clavier de mon ordinateur semble lui passer complètement au-dessus de la tête. Lui, tant que le taf est accompli et que personne n’a à se plaindre de ses travailleurs sociaux, il laisse couler. Si je démissionne dans quelque temps, il me manquera, assurément.

— Selma, je peux te voir quelques minutes ? J’ai un nouveau dossier dont j’aimerais bien que tu t’occupes.

— J’arrive.

Elle saute sur ses pieds, attrape calepin et stylo, puis pivote vers moi avant de sortir à son tour.

— J’ai pas eu le temps de le lire en entier ce matin dans le métro, mais regarde dans mon sac, y a le dernier numéro d’Exclusif. Lis-le, c’est…

Ses yeux se plissent.

— … troublant.

Intriguée, j’attends qu’elle ait fermé la porte et vais récupérer son grand sac fourre-tout. Un vrai merdier là-dedans, mais je n’ai pas à fouiller pour trouver le magazine au papier glacé. Exclusif, l’hebdomadaire people le plus lu de France et, souvent, le plus à vomir. D’ailleurs, dès que mes yeux découvrent la une, une onde de choc frigorifique me foudroie instantanément les entrailles et mon petit déjeuner remonte à toute vitesse dans ma gorge.

Luc… C’est quoi, ce bordel ?

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