Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 16
Luc
— Je peux savoir pourquoi il manque un bout à ma tarte aux pommes ? gronde Alice en posant le dessert sur la table.
Ses yeux plissés, soupçonneux, n’observent que Damien.
— Oh ? Tu m’accuses direct, ma jolie ?
Elle croise les bras, le cou penché sur le côté, l’air de s’écrier « Évidemment ! ». Nullement intimidé, Dam continue à lui offrir un sourire de môme espiègle et presque… innocent.
— Je voulais juste vérifier qu’elle avait aussi bon goût qu’elle sentait bon.
— Et ?
— Et t’as eu de la chance que mon âme généreuse ne coupe que ce p’tit bout.
— Petit ? s’étrangle-t-elle, son couteau pointé vers le bout manquant.
— Ben, pour mon estomac, ouais, c’est p’tit, et posez ce couteau avant de faire une connerie, mademoiselle Lagardère.
Dans un profond soupir, Alice secoue la tête, puis commence à découper le reste.
— Bien. Damien ayant déjà eu sa part, qui d’autre en veut ?
— Hé ! s’offusque mon pote, son sourire charmeur soudain évaporé.
— Moi aussi, je t’aime, réplique Alice avec un baiser volant. Estime-toi heureux s’ils t’en laissent une tranche.
Mais, après avoir distribué la tarte à toute la troupe, Malone et Flavia en sus, Dam a de la chance, il en reste un bout… tout petit. On n’a pas fini de l’entendre râler ce soir…
Après le café, Mike et sa famille ne traînent pas. Ils ont déménagé peu avant la naissance d’Eva pour se rapprocher de chez Fred et Alice, cependant, avec cette neige qui n’a cessé de tomber et qui tombe encore, même deux kilomètres peuvent s’avérer problématiques. Dam et moi, encore et toujours, vivons à Genève parce que, question aéroport, TGV et autoroute, tout est plus pratique. En revanche, ça l’est nettement moins quand il faut rejoindre Vevey, surtout avec un temps de merde pareil.
— Les Parisiens sont des râleurs, souffle Alice à mon oreille, un bras autour de mon cou. Viens plutôt par là, l’artiste, et admire…
Elle m’entraîne vers le salon où brûle un feu de cheminée chaleureux. Une seule lampe tamise la pièce et un trente-trois tours, best of du rock des années cinquante, grésille sur la platine. D’une main, elle me désigne l’extérieur à travers la grande baie vitrée où, malgré la nuit déjà tombée, de gros flocons ressemblant à de délicieux morceaux de barbe à papa sont en train de recouvrir un duvet immaculé.
— C’est pas magique, ça, peut-être ? murmure-t-elle, accrochée à mon bras.
Alice est une indéniable et indécrottable romantique, toutefois, vu sous cet angle, force est d’admettre que l’atmosphère hivernale ne manque pas de charme.
— Ce paysage pourrait m’inspirer, je te l’accorde, finis-je par reconnaître. Mais, sur la route, la neige, ça reste de la merde.
— J’aurai essayé, rigole-t-elle tandis que son téléphone sonne. Excuse-moi... Allô ? Jo ! Oui, je sais, je devais te rappeler…
Elle me lance un coup d’œil nerveux et s’éloigne, les joues un peu rouges. Je secoue la tête. Sa copine Johanna, cela fait un bail que j’ai tourné la page, pourtant cette histoire paraît chaque fois encore traumatiser Alice, alors que beaucoup d’eau à couler sous les ponts depuis. J’en ai jamais douté : si elle semble toujours aussi mal à l’aise, c’est parce que sa copine lui a donné les détails de notre nuit. Nuit qui, dans ma tête, se confond aujourd’hui avec bien tant d’autres.
Je vérifie également mon téléphone – un e-mail de mon frère, un appel manqué de ma sœur, quelques conneries de potes du milieu et des messages de fans sur les réseaux –, puis je récupère mon blouson et vais m’installer dehors, sous le couvert de la terrasse, une clope en bouche. En plus de neiger, ça caille sec. À l’inverse de Dam, j’ai dû mal dès que les températures passent sous les dix degrés. Franchement, quitte à fuir Paris, on aurait au moins pu déménager aux Caraïbes.
— Je peux ?
— Bien sûr.
Dans mon dos, Fred referme la porte-fenêtre avant de s’asseoir près de moi, sur une des chaises pliantes à moitié gelées.
— Je t’en offre toujours pas une ?
Comme d’hab, il décline ma proposition de cigarette, puis perd ses yeux verts sur l’horizon. Au fond du jardin, avalé par la nuit derrière une barrière de gros rochers, le Léman sommeille. En plein jour et par temps ensoleillé, faut admettre que le paysage carte postale vaut vraiment le coup. Un autre genre de Caraïbes…
— T’as abandonné ton fils et Dam ?
— Le petit s’est endormi et le grand tente de négocier un deuxième dessert avec Alice.
Mon éclat de rire se répand aussitôt dans l’air, réchauffant quelque peu les ombres glaciales nocturnes.
— Elle a l’air coriace sur les desserts. Il y arrivera, tu crois ?
— Ce qui me tue avec ce mec, c’est qu’il y arrive toujours. Un sourire, un groscâlin, et elles tombent comme des mouches.
Même Margot ?
Soudain nerveux, je me tourne vers la maison, mais Dam et Alice sont invisibles depuis ici. Il m’a tellement fait chier pour avoir cette putain d’adresse y a deux jours que j’ai franchement peine à croire qu’il n’a pas tenté d’y aller. Pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé, lui qui me parle toujours de tout ?
Sauf lorsqu’il n’en sort pas glorieux…
Mais pas le temps d’approfondir, Fred me tire de nouveau de mes pensées.
— Pour l’autre jour, sincèrement, je suis très content pour tes projets.
— Mais ?
— Mais, forcément, je me pose des questions. Faire quelques remplacements pour des concerts parce que le mec peut pas assurer, c’est une chose. Mais s’investir dans un enregistrement, c’en est quand même une autre.
Sans un mot, j’écrase mon mégot dans le cendrier toujours à dispo. Dans mon ventre, un mauvais nœud commence à se former.
— Dis-toi que c’est juste en guest, pas de quoi paniquer.
La belle gueule de Fred se tourne vers moi. Si son visage reste neutre, ses yeux, eux, fulminent.
— En guest, ça signifie un titre, deux éventuellement. Là, putain, on parle de tout un album ! Et pourquoi tu nous as rien dit ? Si Damien l’avait pas ouverte, t’aurais gardé ça pour toi ?
— Bien sûr que non, mais t’as vu dans quel état t’étais ? T’es gentil, mais je suis pas totalement suicidaire.
Ni totalement honnête. Encore une fois, ma bonne conscience me crie de jouer la transparence avant que cette histoire ne me retombe sur la gueule, avec les intérêts.
— Et qui dit album, dit tournée, remarque Fred avec logique. Même s’ils font pas encore le tour du monde, je pense qu’ils ont un joli calendrier au programme, non ?
— J’en sais rien. Pour l’instant, j’ai rien signé et je connais pas leur agenda.
Ça, en revanche, c’est la vérité. Je connais déjà pas le mien, alors…
Fred se passe une main lasse sur le visage.
— OK, on en reparlera en temps voulu, dans ce cas. Quoi que tu décides, réfléchis bien. Si un jour tu veux partir, sens-toi libre mais, je t’avoue, ça me fera mal.
— De bons bassistes, c’est pas ce qui manque.
Il secoue la tête.
— Toi, t’es pas un bon bassiste. T’es THE bassiste. Luc, merde, t’es le meilleur ! Regarde ! Même les Irlandais viennent te chercher. Et surtout, t’es pas juste un bassiste. Avant tout, t’es mon ami, et bien plus que ça : t’es mon frère. Dark Moon, c’est notre famille, on l’a construit ensemble. Si l’un de nous s’en va, ce sera plus le même groupe, il perdra sa magie.
Mes paupières se ferment, j’inspire profondément. C’est la première fois, je crois, qu’il me parle ainsi, à cœur ouvert. Le nœud au creux de mon bide se détend un peu tandis que ses mots s’enfoncent dans mon cœur.
— Fais tes expériences, ajoute-t-il, mais, s’il y a quelque chose qui te convient pas, qui te convient plus avec nous, je veux que tu me le dises. J’ai besoin de comprendre ce que je fais pas bien. Être ici, par exemple, ça te pèse à ce point-là ?
Je savais qu’il finirait par revenir dessus. On peut reprocher à ce mec son caractère particulier souvent difficile, exigeant, mais sa force intérieure, son engagement pour le groupe et ses nombreuses remises en question, je les ai toujours admirés. Lui, il était fait pour être leader.
Lorsqu’il nous avait proposé de venir nous installer en Suisse, j’avais été le moins enthousiaste, l’esprit débordant de préjugés. Au final, j’avais pas totalement tort ni entièrement raison. La Suisse est un pays carte postale où tout semble tranquille au premier abord. Très verte avec ses collines boisées, ses montagnes et ses vignobles, très bleue avec tous ses lacs et ses rivières, des villes ni grandes ni petites, de nombreux villages sans histoires, de belles salles d’expo, une capitale que personne dans le monde n’est capable de citer (eh ouais ! Ni Zurich ni Genève), du chocolat en veux-tu en voilà, des voitures toujours nickel paraissant sorties tout droit des usines, des montres à foison et des banques. Mais cela n’est que la pointe de l’iceberg. Quand on creuse, on comprend vite que ce pays n’est un paradis fiscal que pour les grosses fortunes étrangères ; les Suisses, eux, triment comme ils peuvent, face à un coût de la vie exorbitant.
Ici, tu paies pour tout, tout le temps ; et tout le monde, loin de là, n’a clairement pas un salaire de luxe. Le SMIC ? Il n’existe pas dans tous les cantons, à peine cinq sur vingt-six, la blague. La moindre paperasse, le moindre changement, la plus petite place de parking, tu es taxé. Les aides aux familles sont ridicules ; les assurances maladie, outrancières ; le prix des restos, pareil ; et je ne parle pas des places de cinéma. Quant aux billets de concert, pour une bonne partie de la population, il faut soit se couper un bras, soit renoncer à d’autres sorties durant le mois – ou l’année, même. Avec Dark Moon, on a toujours voulu que le prix de nos billets soit accessible à tous, dans tous les pays. Mais ici, même s’ils sont bien moins chers que ceux d’autres groupes, ils restent aberrants.
J’allume une nouvelle clope, prends le temps de souffler un nuage de nicotine avant de répondre :
— C’est juste que j’ai jamais vraiment réussi à me sentir chez moi. J’ai beau avoir mes habitudes, m’être fait des connaissances, Genève reste simplement une sorte de pied-à-terre. Pourtant, c’est ici que je vis le plus dans l’année, mais, dès que je remonte sur Paris… On est d’accord, c’est une ville à la con qui schlingue, mais… c’est chez moi. J’ai un gros vécu là-bas, une enfance, des lieux qui comptent, qui me racontent des histoires, qui me renvoient des souvenirs. Pareil à Dublin ou dans le Finistère. Y a une âme, une aura…
— Ta grand-mère.
Boule dans la gorge. Je retrousse le bas de ma manche gauche et, d’un doigt, caresse le trèfle tatoué sur l’intérieur de mon bras.
— Ouais. Ça fait neuf ans qu’elle est partie, mais… C’est pas normal, ce manque, après tout ce temps, si ?
Fred me choure ma clope, avale une taffe, puis me la rend. Ben, ça !
— Moi, j’ai pas de vrais souvenirs de mes parents mais, même après vingt-neuf ans, je continue de voir ma mère, elle vient me parler dans mes songes. Je me dis que c’est la magie de l’amour. Elle m’a aimé et, dans mes veines, dans mon cœur, il reste une trace indélébile.
Ses parents sont morts dans un accident de voiture, il avait trois ans. D’un geste, il chasse le passé et tourne de nouveau sa tête vers moi. Ses billes d’émeraude me détaillent avec attention, comme si elles cherchaient à décortiquer mes secrets les plus enfouis.
— Tu veux faire quoi, alors ?
Un profond soupir m’échappe. Si je le savais moi-même… Dans mon esprit, au fond de ma poitrine, tout n’est juste qu’un gros foutoir.
— Me partager plus équitablement pour me donner une réelle chance avec mes dessins. C’est comme pour un album, faut prendre le temps de bien faire les choses.
— Je suis d’accord. On enregistre le double et on en reparle ?
— Ouais.
Une tape sur mon épaule.
— Si t’as besoin de temps pour trier le bordel dans ta cervelle, pense présent et futur. Demande-toi ce qui te rend et te rendra heureux. Putain ! Tu m’entends ? Je parle comme un vieux. Pierre, sors de ma tête !
On rigole en chœur, cela soulage. Enfin, presque, parce que sa remarque me fait l’effet d’un coup de poing.
— C’est marrant… Tu me parles présent et futur, mais… c’est mon passé qui vient de me revenir en pleine gueule.
Je lui raconte alors Margot.
— Attends… Margot… Ta Margot ? Celle qui devait se barrer en Afrique pour bosser dans l’humanitaire et qui n’a plus jamais donné de nouvelles ?
« Ta Margot ». Cela me fait bizarre d’entendre ça. Pas celle de Damien, non. La mienne.
J’acquiesce, Fred prend un air sérieux.
— Je vais encore débiter une connerie de vieux, ou de gonzesse, mais… T’es en pleine crise existentielle, tu te poses plein de questions, tu ignores quel chemin suivre, et ton passé revient te faire coucou. Et si, pour avancer, t’avais d’abord besoin de régler certaines choses ? Tu sais, le hasard dans la vie, j’y ai jamais cru.
Ma bouche s’ouvre, se referme.
— Enfin, je dis ça… J’en sais rien. Tu devrais demander à la meuf d’Elsa.
J’écarquille les yeux.
— Quelle meuf ? Elle a une nouvelle copine ?
Un sourire vient étirer ses lèvres.
— Depuis que tu baises Vivian, t’es vraiment déconnecté, vieux. Reviens-nous. Ça fait quelques semaines qu’elle sort avec une pilote de ligne chamanique.
— Hein ?
Devant mon air ahuri, il s’esclaffe.
— La fille pilote des avions, elle est complètement perchée. Elle croit aux vies multiples, aux voyages astraux, tout ça. Et elle tire les cartes. Demande à Alice. Dam t’a pas parlé d’elle ?
Mes yeux se froncent.
— Dam est au courant ?
— Dam est toujours au courant de tout. Après, tu connais Elsa. Comme toi, elle aime butiner. Mais, si t’as l’occasion de croiser cette fille, je suis sûr que tes problèmes lui parleront.
Putain ! Faut vraiment que je me reprenne ! Et pourquoi Dam ne m’a-t-il rien dit ? Les plans cul d’Elsa ont toujours alimenté nos conversations d’ados attardés, et nos fantasmes. Ou il a pensé que cette nouvelle histoire ne durerait pas et que ce n’était donc pas la peine de perdre de la salive sur le sujet.
Fred fait grincer sa chaise et se remet debout.
— Rebranche le bon ampli, Luc, et reviens-nous. Tu nous manques. Et…
— Ce qui a été dit sur cette terrasse reste sur cette terrasse, complété-je avec un clin d’œil. T’inquiète…
Il dresse son pouce, puis disparaît à l’intérieur. Ne reste de nouveau plus que moi et mes trop nombreuses interrogations. Régler le passé ? Mettre des mots sur une histoire qui n’a jamais réellement connu une vraie fin ? Cela me paraît trop simple.
Avec l’impression d’être encore plus perdu qu’avant, je lève les yeux vers le ciel trop sombre.
— Babou, tu veux pas m’aider ? S’il te plaît…
Bien sûr, seul le silence me répond. Mais, dans le jardin, les flocons ont brusquement cessé de tomber.
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