Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 13
Margot
— Holà, ma jolie !
— …
— Livraison express du soir. Ce qui est bien avec les restos chinois, c’est qu’ils mettent toujours des portions pour quatre. Tu m’invites ?
Comment il… ? Qu’est-ce que… ?
— Tu n’en veux plus ? Bon, c’est pas grave, je vais demander à ton voisin. Tu crois qu’il m’invitera, lui ?
Abasourdie, toujours figée, je regarde Damien se diriger vers la porte d’en face et poser son doigt tatoué sur la sonnette.
— Qu’est-ce que… Tu fiches quoi ? m’étranglé-je.
— Ah ! T’as retrouvé ta langue ! S’il en veut pas, j’irai à la porte suivante.
— Arrête tes conneries, reviens par là ! Comment tu… C’était Toan à l’Interphone !
En deux pas, Damien me rejoint et s’appuie contre le chambranle.
— Il s’appelle Toan ? Très sympa, le mec. Il m’a dit qu’il fallait toquer, mais surtout pas sonner. Fais pas cette tête, ma jolie, contre un généreux pourboire, c’était pas compliqué d’avoir le colis. Un vrai coup de bol ! Comme une récompense… Parce que, putain, tu m’auras fait suer ! Tu sais depuis quand je me promène dans le quartier à vérifier tous les noms sur les Interphones et les boîtes aux lettres ?
— Comment tu as su que… (Mon front se plisse, mes joues s’échauffent de colère.) C’est Luc, hein ? Radio Pipelettes est toujours en fonction !
— Crois-moi, j’ai jamais eu autant de mal à lui tirer les vers du nez. Mais, depuis le temps, j’ai du savoir-faire avec mon p’tit cœur. Seulement, tu l’as bien eu en lui demandant de te déposer devant un autre immeuble. C’est quoi, ce délire, madame… (Ses yeux glissent vers le nom sous ma
sonnette.) 1 Marguerite Valois ? Sérieusement ?
Damien est un homme intelligent, sans doute l’un des plus intelligents et futés que je connais. Mais de là à comprendre si vite que c’était vraiment moi… Je frissonne, une pensée pour Romy.
— Qui, à part toi, pourrait faire le lien ? maugréé-je, surtout pour me rassurer. Et qui pourrait être assez tordu et vouloir se frapper tous les immeubles alentour juste pour me retrouver ?
— Eh ouais, ma jolie, je suis un mec exceptionnel, rigole-t-il. Exceptionnellement acharné surtout. Et maintenant que je t’ai retrouvée, je crois que j’ai bien mérité une explication, non ? Marguerite, sérieux ? Mais qui s’appelle encore Marguerite, à part les grands-mères et les vaches ?
Plus électrique que jamais, le bleu de ses yeux me foudroie avec une telle force que ma gorge se resserre dans un sanglot que je m’oblige à étouffer. En un instant, les souvenirs de lui et moi inondent mon esprit et je n’ai plus qu’une envie : me précipiter dans ses bras pour un groscâlin que lui seul saurait m’offrir. Mais je me contiens, à m’en arracher le cœur.
— Tu ne partiras pas, hein ?
Qu’il est dur de moduler ma voix, de la rendre si distante et froide, alors que tout mon être me hurle qu’il s’agit sans doute là de mon unique chance de renouer avec cet ami qui m’a tant manqué. Mais je ne peux pas. Je dois suivre les règles imposées par Romy.
— Je veux juste mes réponses, Margot. Après, promis, je m’en irai.
Tout dans sa posture, de son ton calme à la sincérité de son regard, me fait comprendre qu’il tiendra sa promesse. Alors, dans un souffle nerveux, je me pousse pour le faire entrer, l’esprit déjà en train de fabriquer mes mensonges.
L’œil curieux, au moins autant qu’autrefois, il détaille mon petit appartement avec beaucoup d’attention. Discrètement, avant qu’il ne les aperçoive, j’abaisse deux cadres photo, priant pour qu’il ne s’attarde pas dessus ni ne cherche à les remettre droit.
— Tu attendais quelqu’un ?
Sans comprendre sa remarque, je pivote vers lui et le vois désigner mon canapé ouvert.
— Ah… euh… non. C’est pour moi. Mon lit pour… la nuit.
Pourquoi tu bafouilles, espèce d’idiote ?
Ses sourcils se froncent et, sans perdre de temps, il tourne son visage vers les deux seules portes de l’appartement.
— Salle d’eau et ma chambre, expliqué-je aussitôt. Que j’ai prêtée à une copine. Et c’est une couche-tôt.
Ses traits se font narquois.
— T’as une copine chez toi déjà couchée et tu commandes chinois que pour ta pomme ? Vous avez un sens bizarre de l’amitié…
Il pose le sac des Quatre Trèfles dans un coin de ma cuisine, puis revient vers moi avec l’envie claire d’entendre ma justification merdique.
— Elle mange pas le soir. Un gros goûter en fin de journée lui suffit.
Lamentable… Mais il semble s’en contenter par un bref hochement de tête, peu convaincu cependant.
— Pourquoi Pantin ?
— Tout le monde n’a pas un compte bancaire qui frôle l’indécence… Les loyers sont bien plus abordables ici. Déjà qu’il n’est pas très grand, imagine quel clapier j’aurais eu de l’autre côté du périph pour le même prix.
Léger sourire canaille au coin de ses lèvres.
— C’est surtout le prix de mes grattes qui frôle l’indécence, ma jolie. Mon compte bancaire, lui…
Il laisse volontairement sa phrase en suspens et perd d’un coup toute chaleur.
— Pourquoi ce silence radio ? Je t’ai cherchée, tu sais. Le jour où ton téléphone m’a annoncé que le correspondant n’existait plus, tu peux pas savoir à quel point j’ai eu mal. Et je parle pas des retours de mails… de la fermeture de ton compte Facebook… Putain, Margot ! Avec un poignard dans le cœur, t’aurais pas fait mieux !
Sa voix en colère s’envole.
— Baisse le ton, s’il te plaît. Pas la peine que les voisins se posent des questions, le supplié-je, les larmes au bord de mes yeux honteux. C’est… compliqué, Dam. Vraiment compliqué.
— Genre, une longue histoire ? Ça tombe bien, j’ai toujours aimé les histoires.
Les jambes tremblantes, le regard implorant, je m’approche de lui. Les effluves de son parfum, plus boisé qu’à l’époque, frôlent délicatement mes narines et je m’imagine m’appuyer contre son torse, inspirer à plein nez cette senteur agréable et rassurante, ses bras refermés autour de moi. Lorsque j’étais lovée ainsi contre lui, il ne pouvait jamais rien m’arriver. Depuis l’enfance, il avait toujours mis un point d’honneur à me protéger.
— Je ne peux pas.
Je lève une main, caresse ses longues boucles brunes, avant de la poser en douceur sur sa joue, à hauteur de cette vilaine balafre qui le rend encore plus unique et si beau. Comme Luc, il n’a pas beaucoup changé. Il est simplement devenu plus… mâle. Un peu plus carré et la peau couverte de tatouages supplémentaires. Certains montent dans son cou, jusqu’à ses oreilles, quant aux autres, je les ai vus sur des photos de magazines ou sur Internet. Damien n’a jamais été pudique de son corps et cette folie aussi lui sied bien. Elle compense les secrets douloureux de son âme.
Ses yeux se ferment tandis qu’il appuie davantage sa joue contre ma paume.
— Pourquoi ?
Sa question n’est qu’un souffle dans lequel je perçois toute son aigreur et sa déception. Et ça me fait mal.
Bien trop mal.
Je me mords les lèvres, laisse s’échapper une larme.
— Parce que je te l’ai dit. C’est compliqué. Et tu as ta vie maintenant, tu as…
— Maman, c’est qui le monsieur ?
Damien tressaille et rouvre les yeux alors que j’essuie furtivement ma joue, le cœur soudain affolé.
Retour de bâton, Margot. Quand on ment, cela nous retombe toujours dessus !
1 Note de Damien : P’tit cours rapide de l’histoire de France pour les nuls. Marguerite de Valois,
première femme de Henri IV, est plus connue sous le surnom de reine Margot. Surnom que j’ai toujours moi-même donné à ma Margot, avec ses lèvres à la Adjani (qui elle-même a joué le personnage en 1994 dans un film de Patrice Chéreau. Si tu l’as jamais vu, tu devrais. Excellent film !).
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