Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 3 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Neuf mois plus tôt

 

 

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Luc

— Quand une mouette chie, tu crois qu’elle s’amuse à viser ? Genre, elle fait un pari avec ses copines : « Hé, les gonzesses ! Cent points si tu touches le front, cinq cents pour le menton et dix mille pour la bouche ! Celle qui perd offre la tournée générale ! »

Je souris. Qu’il est con, des fois !

— P’t-être…

— Ça doit être dégueulasse. T’imagines ?

— J’préfère pas.

Une seconde de silence. Un instant à savourer. Les silences sont si rares avec Damien.

— Faudra que j’y réfléchisse sérieusement.

Je tourne un œil vers lui.

— À quoi ? Le goût du guano ?

— Mais non ! Mon anniversaire.

Je me relève sur un coude et le regarde franchement.

— Dam… tu me parlais des mouettes.

— Ouais, mais tu réalises ? Trente-deux ans, putain ! Le prochain, c’est l’âge du Christ.

— Tu te fous de ma gueule ? C’est en octobre ! Et puis, je te l’ai déjà dit cent fois : arrête de commencer des conversations dans ta tête et de les finir à voix haute. Comment tu veux que je te suive ?

— Ben… en posant la question, s’esclaffe-t-il. Tu sais ce qui serait classe ? Une soirée Al Capone ! Oh, yeap ! Et puis faudra que je passe à Leroy Merlin au retour, je dois regarder un truc pour ma mère. Et tu sais quoi, p’tit cœur ? Toi, t’arrives toujours à me suivre, c’est pour ça que j’t’aime. Tu viens te baigner ?

J’ai pas le temps de répondre qu’il est déjà parti. Il plaisante ? L’océan doit à peine faire un degré ! Mais Dam s’en fout. Il retire ses fringues et… il plonge. Heureux. Et moi, de le voir heureux, ça me suffit. Et puis… merde ! Comme il le dit souvent, on meurt qu’une fois. Alors, je bouge mon cul et plonge à mon tour. Putain ! Un vrai bac à glaçons !

Ciel gris, pas trop de vent, et surtout personne sur la plage. Forcément, on est en janvier, dans le Finistère et dans un coin discret.

Plus haut, pas trop loin du phare surplombant la baie, se trouve l’ancienne

maison de mes grands-parents. Après la mort de Babou 1, je l’ai rachetée à ma mère. J’y tiens, moi, à cette bicoque. Mes souvenirs d’enfance, des souvenirs joyeux. Le souvenir de Babou qui hante encore chaque recoin... Quand on aime profondément quelqu’un, pas sûr qu’on se remette un jour de sa perte. Dans le cœur, quelque part, il manquera toujours un bout. Elle croyait en moi plus que quiconque. Même lorsque j’ai tout planté avant mes dix-huit ans pour m’installer avec Dam et mener ma vie comme je l’entendais.

Lui et moi, une histoire qui dure. Amour fraternel ? Amitié ? Non, bien au-delà, et peu de gens le comprennent. Surtout pas ma mère. Un mot sur Damien, et elle te claquera la porte au nez. Ma vie de saltimbanque, elle ne l’a jamais appréciée et aime me le rappeler à la moindre occase. Dans le fond, elle a peut-être juste peur pour moi. Du moins, c’est ce que me soutient Clarisse, la mère de Dam. J’en sais rien ; la mienne et moi, on n’a jamais pu se parler franchement.

Quant à mon père, je crois qu’il s’en fout. Depuis qu’il est parti de la maison – j’avais treize ans –, je le croise à peine. Une vasectomie et, hop ! il a refait sa vie, certain ainsi de ne plus avoir de paquet surprise. Il n’a jamais aimé que je débarque à l’improviste. Deux enfants, c’était déjà trop pour lui.

— Tu sais ce qui manque, p’tit cœur ? Une épuisette ! T’as vu tous ces poissons ?

— Et t’en ferais quoi ? Une soupe ?

— Ben, non, c’est toi le cuistot. Je suis même pas sûr qu’ils se bouffent. Oh ! Tu crois que, dans les rochers, je peux trouver des crevettes ? Ou des crabes ?

— T’aimes pas les fruits de mer, grelotté-je.

— Pas pour les manger, juste pour le fun. Demain, on revient avec une pelle et un seau. Et donc, t’as une épuisette qui traîne à la maison ?

Pour finir, nous sommes descendus à la crêperie du village. Ils nous aiment bien, sûrement qu’on fait leur chiffre d’affaires de la semaine chaque fois qu’on vient. J’ignore quel âge ont les proprios mais, clairement, ils doivent être aussi vieux que leurs murs.

— Tu me sembles encore plus grand, remarque Gaëlle, petit bout de femme aux cheveux gris d’à peine un mètre soixante avec des talons, alors que je me penche pour lui faire la bise avant de partir.

— Je te promets, ça fait un moment que j’ai arrêté de grandir, rigolé-je.

Dans mon dos, Dam bougonne. Il ne le dit plus depuis longtemps, mais il n’a jamais aimé que je le dépasse en taille. Pourtant, frôler le mètre quatre-vingt-treize n’a pas que des avantages.

Gaëlle me demande encore des nouvelles de la famille, puis je pousse la porte et nous voilà cueillis par le gwalarn, ce vent breton glacial et humide jamais cité par les présentateurs météo. Eux, ils ne connaissent que le mistral, la tramontane, la bise, et pour le reste, ben, c’est juste du « vent ».

On remonte à pied, les mains dans les poches de nos blousons et nos longs cheveux fous qui virevoltent. D’habitude, les miens sont attachés mais, ce soir, j’avais envie de changement.

Comme souvent, ces temps-ci…

Dam s’amuse à escalader les lampadaires pendant que j’allume une clope, qu’il finit par me voler.

— Alors ? T’as retrouvé l’épuisette ?

Dès qu’il a une idée en tête, il ne la lâche plus, et je l’aime également pour ça. Son esprit est un perpétuel feu d’artifice rarement au repos. Son énergie, il la canalise dans la musique ou sur sa moto. Peu de gens parviennent vraiment à comprendre comment il fonctionne, parce qu’il ne fonctionne pas comme tout le monde. Moi non plus d’ailleurs. C’est peut-être pour cela qu’entre lui et moi ç’a matché direct quand on était mômes. Je supporte pas qu’on dise qu’il est différent. Ça ne veut rien dire, en plus. On est juste comme on est et, si cela ne plaît pas, on ne retient personne.

Dam s’exprime beaucoup, en particulier lorsqu’on ne lui demande pas son avis, il bouge tout le temps, il est curieux de tout. L’inverse de moi. Souvent, on me reproche de rester silencieux, de ne pas finir mes phrases, d’être dans l’observation. Oui, je suis comme ça, depuis tout petit.

— Ouais, t’as de la chance. Dans le grenier. Mais faudra regarder si elle n’est pas trouée.

— Cool ! On fait la course ?

Bien sûr, il est déjà parti en avant, et affirmera qu’il n’a pas triché. Il court vite, mais je le rattrape chaque fois. Ça l’énerve, ça aussi. Il est mauvais perdant et trouve toujours le moyen pour s’accorder la victoire. Si son bagout en agace certains, moi, il me fait sourire. Après tout, je sais ce que cache son extraversion. Les réponses sont dissimulées dans ses nombreux tatouages et dans chaque scarification gravée sur sa peau. Mais qui se pose vraiment la question ?

— Ah ! J’ai gagné !

Inutile de répliquer, c’est perdu d’avance. Je me contente d’ouvrir la porte et d’aller mettre un disque – Black Label Society, un groupe tranquille, qui permettra de discuter – pendant que Dam part chercher des bières.

— Oh ! Abby m’a laissé un vocal. Merde alors ! J’ai rien entendu.

Il l’écoute en souriant dans le vide. Dam n’est pas un mec comme les autres, donc, forcément, il lui fallait une gonzesse à la hauteur de sa démesure. Ils sont servis ! Leur relation n’a rien de traditionnel. Abby vit à New York et, dans son genre, elle est bien allumée aussi. Parfaite pour lui, quoi ! Même si la distance complique souvent les choses.

— Qu’est-ce qu’elle raconte ?

— Qu’elle m’aime.

— C’est déjà pas si mal.

— ES-SEN-TIEL ! Tu permets ?

Il lui écrit un texto, puis décapsule nos bières avec son briquet.

— Si tu veux, appelle-la.

— Non, elle bosse, je vais pas la déranger. On trinque à quoi ? Ah, oui, aux écrevisses que je ne boufferai jamais !

— Aux écrevisses.

On a décidé sur un coup de tête de venir passer deux ou trois jours ici, loin de tout. Juste nous deux. Ensemble, on l’est quasiment toujours, mais rarement aussi seuls. Quand tu fais partie d’un groupe de musique connu, forcément ta sphère est remplie de monde, tout le temps. Le privé devient public, la presse à scandale te colle au cul, les fans sont plus hystériques les uns que les autres et la pression se fait constante. Je n’ai jamais vraiment compris comment Dark Moon a rencontré un tel succès, si vite, mais les faits sont là. Aujourd’hui, mes potes et moi sommes les leaders du rock nouvelle génération, avec tous les avantages et les inconvénients inclus. Pour des Français, le challenge est beau, surtout depuis que nous avons enfin réussi à faire parler de nous aux États-Unis. Après bientôt dix ans dans le milieu et quatre albums, il était temps.

— Et toi ? Des news ?

— Non.

Regard sceptique de sa part et sa main qui plonge déjà vers la table basse, en direction de mon téléphone. Plus rapide, je le récupère avant lui en soupirant.

— Bon, d’accord. Oui. Elle en est même soûlante.

— Dans ce cas, pourquoi tu restes avec ? Cette gonzesse est une chieuse.

— D’abord, j’suis pas « avec », grogné-je, c’est juste pour le cul. J’y peux rien si elle suce bien.

De l’index, Dam tapote son menton, en pleine réflexion.

— OK, l’argument se tient, finit-il par reconnaître. Mais, au-delà de ça, Vivian est une connasse.

Et c’est reparti…

— Dam…

— Non, je me tairai pas. Je l’aime pas, tu le sais très bien. Depuis que tu la sautes, ça pue, autant dans nos vies qu’à Paris, enfin, plus que d’habitude. Pouah ! T’as remarqué aussi que c’est pire qu’avant ? Ou on a trop commencé à s’habituer à l’air helvétique… Merde alors ! Toi aussi, t’en as marre ?

L’avantage avec lui ? Il saute souvent du coq-à-l’âne…

— Ouais, je voulais t’en parler d’ailleurs.

— Ça tombe bien, moi aussi. Mais tu sais quoi ? Si t’étais amoureux, tu m’en aurais foutu une depuis un bail. Mais tu l’es pas. Déjà, parce que ça t’empêche pas de te faire sucer par d’autres qui, sûrement, se débrouillent aussi bien, et puis tu la défends jamais. Tu t’en branles, de cette gonzesse. Alors, largue-la ! Ils la reprendront sans peine, les Irlandais !

… le désavantage ? Il n’oublie jamais rien et finit toujours par revenir sur le bon chemin.

— Pourquoi tu t’énerves ? répliqué-je. C’est même pas officiel, juste du sexe.

— Ouais, mais, pour une simple suceuse, elle s’incruste beaucoup quand même. D’ailleurs… en près de dix ans, t’as rien eu d’officiel. Tu te demandes pas pourquoi ?

— Oh, putain ! Tu vas pas remettre cette histoire sur le tapis ?

Droit dans ses Converse, il sourit de toutes ses dents et recule vers la bibliothèque de Babou que j’ai gardée. Sans la moindre hésitation, il tire un livre des rayons, l’ouvre et me fourre un Polaroid sous le nez.

— C’est pas moi, c’est ce bon vieux William. Pourquoi t’as pas jeté cette photo ? Et pourquoi elle est planquée dans ce volume ? Sérieux ? Tu l’as lu ?

J’en reste comme deux ronds de flan. Non mais… il a fini de jouer au fouineur tout le temps et partout ?

— Comment, toi, tu savais qu’elle était là, cette photo ?

— Je savais pas. Mais j’aime bien Iago. J’ai eu envie de relire Othello. Tu sais, le hasard…

— Le hasard… bien sûr…

— Si, monsieur, parfaitement ! objecte-t-il. Je l’ai même tellement lu que je connais les répliques par cœur. « La réputation est une vaine et fausse

imposture, acquise souvent sans mérite, et perdue sans qu’on l’ait mérité2. » Na ! N’empêche, c’est marrant quand t’y penses… T’aurais pu choisir Roméo et Juliette, mais non…

D’un bond, il saute sur la table basse et, mains sur le cœur, yeux droits dans les miens, il déclame :

— Ô Luc ! Luc ! pourquoi es-tu Luc ? Renie ton père et abdique ton

nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus un Laury 3. Tu sais ce que Fred m’a raconté, un jour ?

Décidément, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Ou pas.

— Vas-y… change de sujet, souris-je. Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

— Ben… Alice, il l’avait déjà rencontrée. Mais personne le sait. Même pas Mike. Et Alice encore moins.

— Ah oui ? Même pas Alice ? Et à toi, il te l’a dit ?

— Yeap ! Je peux être très persuasif, des fois.

— Ouais, ça, c’est sûr. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut me foutre ? Quel rapport avec la photo ou… Shakespeare ?

— Non mais, attends ! Il l’a rencontrée à Roissy lorsqu’il avait seize ans. T’imagines ?

— Non. Comment il peut s’en souvenir ?

— Elle l’a marqué, c’est tout. Sûrement plus que lui en fait, rigole-t-il. Tout ça pour dire que le hasard n’existe pas. Donc, si t’as gardé cette photo, ici, dans ton sanctuaire et dans ce bouquin, tu me feras pas croire qu’il s’agit juste d’un oubli.

Lui aussi, il me saoule.

— C’est qu’une vieille photo perdue dans un livre.

Ses yeux dévient sur le Pola. Un voile s’est abattu sur sa figure, lui conférant soudain un sérieux peu commun chez lui.

— Tu te demandes jamais ce qu’elle est devenue ?

Oui, cela m’arrive, mais je me contente de hausser les épaules.

— Moi, souvent, reprend-il avant de s’énerver. Deux fois ! Deux fois, elle m’a fait le coup, putain ! Couper les ponts, comme ça, du jour au lendemain… Même Elsa et Flavia n’ont plus eu de nouvelles. Et elle n’est pas sur les réseaux, j’ai cherché plusieurs fois. Ou elle s’est peut-être mariée et a changé de nom. Ou alors, elle a mis un pseudo débile, genre : « Mar Got », ou « Ma R Got »… ou… « Gen Ai Marre D Ragots »… ou…

— C’est bon, j’ai compris le principe. On peut changer de sujet ?

Regard soupçonneux. Et voilà ! Il ne va plus me lâcher maintenant.

— Pourquoi ? T’as un truc à me dire ?

Le geste vif, je lui arrache la photo des mains, la contemple un bref instant. Un moment heureux, huit… neuf ans plus tôt… je n’ai jamais eu le souvenir des dates. On s’en fout des dates. Seul ce qui est vécu sur le moment compte, et ce qui reste en mémoire. En tout cas, dans la mienne.

— Non, j’ai rien à te dire. C’est juste du passé. Tu sais ce qu’a dit un jour

Lemmy4 ? « Je n’ai jamais rencontré une fille qui pourrait m’empêcher de regarder toutes les autres. Si ça arrivait, je l’épouserais. »

Et sans état d’âme, je déchire le papier glacé. Dam, indéchiffrable, me laisse faire.

— Dommage, vous étiez beaux dessus. Bon et sinon, pour que je comprenne un truc qui m’échappe… Vivian, elle suce comment ?

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1 Note de Damien : Tu vois ? Quand je te disais qu’il ne s’attardait pas sur les détails... Babou, c’est

ainsi qu’il surnomme sa grand-mère, décédée neuf ans plus tôt.

2 Othello ou le Maure de Venise, acte II, scène III, William Shakespeare.

3 Roméo et Juliette, acte II, scène II, William Shakespeare, revisité à la sauce Damien.

4 Note de Damien : Lemmy Kilmister, pote de mon p’tit cœur, leader de Motörhead et décédé

malheureusement aujourd’hui.

 

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