Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 21
Margot
« Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé
Qui aurait pu s’imaginer que le temps se serait si vite écoulé1… »
Dans ma tête, je fredonne avec les Nèg’ Marrons pendant que mes yeux, perdus sur la fenêtre, contemplent le gris triste de l’immeuble d’en face, aussi froid que cette fin janvier. Oui, le temps passe définitivement trop vite, encore plus depuis qu’Arthur est sorti de mon ventre. Je savais qu’il bouleversait mon existence mais, tant qu’on ne le vit pas, on ne peut comprendre à quel point un enfant chamboule tout. Il devient la quintessence, la seule chose qui compte et qui fait tourner notre monde. En une fraction de seconde, avant même son premier cri, peut-être même déjà lorsque l’on entend son premier battement de cœur à l’échographie, le nôtre se remplit d’un amour surpuissant, inconditionnel, irrationnel même, qui nous fait monter les larmes aux yeux dès qu’on y songe. Pour lui, je donnerais ma vie.
Rire nerveux à cette pensée.
Quelque part, après tout, je l’ai déjà fait. Margot Chevallier est morte un matin de juillet, un jour d’été pluvieux.
— Maman ! Z’ai encore faim, moi.
Un clignement de cils, et je reviens à Arthur, assis sur sa chaise évolutive d’occasion. Devant sa mine un peu boudeuse, je comprends qu’il a dû m’interpeller plusieurs fois, et m’empresse de lui préparer une seconde tartine.
— Merci !
Il me fait sourire. Le sien est si lumineux ! Un vrai rayon de soleil qui sait conquérir les cœurs, même les plus froids. Son père était doté du même, bonté et générosité de l’âme. Sûrement que nous aurions pu être heureux, tous les trois.
Ce n’est pas parce que je suis sa mère, mais j’ai objectivement conscience qu’Arthur est quelque peu avancé par rapport à certains enfants de son âge. Son vocabulaire, sa réflexion… J’ai beau tenter de le préserver un maximum, sans doute que, quelque part, tout ce que nous avons déjà vécu l’a fait grandir un peu plus vite. Trop vite. Heureusement, son petit zozotement me rappelle encore qu’il n’a que deux ans et demi.
— Tu veux faire quoi aujourd’hui, mon cœur ?
Samedi, jour de repos bien mérité.
— Ze sais pas.
— Même pas une petite idée ? Le Jardin des plantes ?
Rien que de penser à mettre le nez dehors me glace déjà le sang, mais Arthur adore découvrir. Même quand il connaît, il parvient toujours à voir de la nouveauté, et il a bien besoin de se dépenser dans la journée. Et puis, le Jardin des plantes reste un cadre agréable, rempli de souvenirs. Encore des souvenirs… De beaux souvenirs…
— Ouiiii ! Avec le mazicien ?
J’avale la fin de mon thé de travers. Il plaisante, là ? Mon regard dérive vers le frigo où est suspendu le numéro de Damien. Peut-être que je devrais le jeter, cela exorciserait en même temps l’image du rockeur dans la tête de mon fils.
— Non, juste nous deux.
— Mais, maman, c’est ton copain. Z’ai vu la photo…
Coup de tournevis dans mon estomac.
— Quelle photo ?
Il tend un index innocent vers le canapé.
— Dans le carton. Mais tu l’as ranzé.
Mon corps se glace. Le carton… Celui dont je n’ai jamais réussi à me
débarrasser. Pendant plusieurs années, il était resté chez ma mère et j’aurais dû l’y laisser, ou le brûler avant de revenir en Île-de-France, mais impossible de m’y résoudre. Quelques vieilles photos, des CD, un tee-shirt, une clé USB…
Hier soir, prise d’une étrange nostalgie, je l’avais sorti de sa cachette, me disant que, cette fois, je devais tout jeter. Rien à faire. À la place, j’ai inséré le deuxième album de Dark Moon dans mon lecteur et me suis endormie comme une souche, bercée par la voix de Fred et la basse de Luc.
Idiote !
Et ce matin, après ma douche, je me suis empressée d’aller le remettre en place, avant qu’Arthur ne me pose des questions.
Double idiote !
— Tu as fouillé dedans ?
Il hoche sa petite tête.
— Z’ai vu le mazicien avec toi. Et les autres… Le grand, c’est qui ?
Je grimace en silence. Bien trop en avance pour son âge. En même temps, ma vie sociale étant réduite à rien, Arthur ne m’a jamais vue avec des amis. De vrais amis. Ceux avec qui on rit pour un rien, ceux avec qui on passe des soirées jeux de société en refaisant les règles, ceux avec qui on écoute de la musique en chantant à tue-tête comme une casserole, ceux à qui on peut tout confier sans peur d’être jugés et qui nous prennent dans leurs bras parce qu’ils comprennent d’un seul regard qu’on a besoin d’un câlin. Un groscâlin.
— Maman ! C’est qui, le grand ?
Je dévisage mon fils sans réellement le voir. À la place, l’image de Luc et moi devant l’océan, un jour affreusement venteux, mais plein de soleil. On avait longé la côte sur sa moto, de la Normandie au Finistère. Un petit voyage de quelques jours à deux, loin des autres et du quotidien. C’est sa grand-mère qui avait pris la photo, quelques mois avant que son état de santé ne s’aggrave définitivement.
— C’est… une autre vie. Bon, on va se préparer ?
On a traîné ce matin et j’avoue que cela fait du bien. Arthur est un excellent dormeur, j’ai de la chance, surtout lorsqu’il me rejoint, aussi silencieux qu’une petite souris, et se glisse contre moi aux aurores. On se rendort alors tous les deux, apaisés par le souffle de l’autre, et si je ne prévois pas de réveil, on profite facilement d’une grasse matinée.
Mon fils acquiesce d’un hochement de tête, mais pas le temps du moindre geste. Mon autre téléphone, le professionnel, se met à chanter et me tire une nouvelle grimace – bien visible cette fois. N’étant pas d’astreinte ce week-end, je pourrais parfaitement l’ignorer si je n’avais pas une fichue conscience à la noix.
— Oui ?
— Marguerite ? C’est Selma. Navrée de te déranger ce matin, mais…
D’une voix tendue, ma collègue me fait rapidement le topo. Il s’agit bien d’une urgence, une vraie. Un mari qui a pété les plombs, une femme – dont je gère le dossier – qui s’est enfermée dans la salle de bains pour nous appeler sans qu’il lui arrache son téléphone des mains, et Selma, arrivée depuis trente minutes sur les lieux, qui tente d’expliquer en long en large et en travers à monsieur l’importance pour son épouse de se créer un réseau ici, dans leur nouvelle vie, et d’acquérir un peu d’indépendance.
— J’ai réussi à le calmer, mais ils veulent parler avec toi. Uniquement toi. Je leur ai bien dit d’attendre lundi, mais…
Mais monsieur ne semble pas très patient et elle redoute de les laisser seuls. L’esprit torturé entre ma conscience professionnelle et ma conscience de mère, je jette un œil à Arthur, resté attentif tout du long. À son regard sérieux, je sais qu’il a déjà compris.
— Dis-leur que… je fais au mieux.
Je déglutis et raccroche, la gorge serrée.
— Mon cœur, je suis désolée. Le Jardin des plantes sera pour plus tard.
Cela ne devrait pas me prendre toute la journée non plus. Avec un peu de chance, on pourra y aller cet après-midi. Le problème pour l’heure est de trouver une garde pour Arthur. Premier coup de fil à une des deux baby-sitters, une ado de seize ans qu’Arthur aime beaucoup, mais le téléphone sonne dans le vide. Idem pour la seconde. Ça commence à sentir la poisse !
Nerveuse, j’enfile un peignoir et sors dans le couloir pour aller toquer deux portes plus loin. Des fois, Leila, ma voisine, me file un petit coup de main en urgence mais, ce matin, forcément, personne ne répond. Et merde ! Il ne me reste qu’une option…
— Ze veux pas aller cez Zasmine, moi ! Z’aime pas !
Jasmine habite au rez-de-chaussée avec son mari, le concierge de l’immeuble. Elle est nounou et a des jumeaux assez terribles avec lesquels Arthur ne s’entend pas. Quand je suis dans la panade, elle peut en général toujours me dépanner, mais je ne supporte plus de lui laisser Arthur en sachant qu’il ne va pas du tout s’amuser.
— Peut-être que Tom et Noé ne sont pas là ce matin, dis-je avec un peu d’espoir.
— Non ! Ze veux pas !
Devant ses yeux bordés subitement de larmes, je capitule direct.
— D’accord, pas Jasmine. Je vais retenter tes baby-sitters…
Mais de nouveau le vide, puis les répondeurs. Là, c’est moi qui vais commencer à pleurer. Une pensée pour ma mère à Lyon. Elle, elle aurait été présente pour nous.
— Maman ?
Je secoue la tête, me reprends dans une grande respiration.
— Oui, trésor ?
Il tend son index vers le frigo. Frissons et chaleur me submergent aussitôt.
— Non, je ne peux pas…
Mais le numéro sous l’aimant m’hypnotise et m’attire à lui sans que je m’en rende compte. Déjà, je l’ai décroché et contemple les dix chiffres, le cœur battant, les joues échauffées. Le numéro personnel de Damien Laury. Il doit valoir cher…
Je relève mes yeux sur Arthur. Plus de sanglots dans les siens, mais une véritable lueur d’espoir. Non ! Je ne peux pas faire ça ! Raconter ma vie à Damien, rouvrir ce foutu carton, voir des signes de Luc partout… Stop ! Tout part en vrille depuis cette histoire de scooter, je ne gère plus rien, je dois me reprendre.
Nouveau coup d’œil vers le numéro, pulsations trop fortes dans mes tympans. Ai-je vraiment le choix ?
— Très bien. J’appelle Damien, mais ! Tu dois me promettre d’être trèèès sage.
— Oui !
Mes doigts tremblotent alors que je tape sur les chiffres. Cinq sonneries. Je lui laisse le temps de cinq sonneries, puis je trouverai une autre solution. Laquelle ? Je n’en sais rien, mais je me débrouillerai, comme toujours.
Une sonnerie… Deux… Trois… Quatre…
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1 Le Bilan, Nèg’ Marrons, Le Bilan, Sony Music, 2000.
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