Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 36
Luc
— « Depuis toujours, Grand Loup vivait là, seul sous son arbre, en haut
de la colline. Puis un jour, vint Petit Loup 1… »
À chaque page tournée, le corps d’Arthur s’affaisse un peu plus contre le mien. À la huitième, il dort déjà. Étrangement pris par l’histoire, je continue de lire que pour moi, et plus je m’approche de la fin, plus je ressens, à l’instar de ce Grand Loup peu causant, un truc indéfinissable au fond du cœur. Comme un cadenas bien fermé qui s’ouvrirait brusquement pour déverser un flot d’émotions trop longtemps contenues.
Merde ! Je vais quand même pas verser une larme sur un livre pour enfant ?
Je baisse mes yeux attendris sur Arthur, les derniers mots de l’histoire encore en tête.
« Toujours, à présent, il y aurait le petit. »
Puis d’autres me reviennent brutalement en mémoire, que j’avais presque oubliés, violente claque dont je me serais bien passé ce soir.
« Protège l’enfant, et ton cœur connaîtra la seule réponse qui compte vraiment. »
Se pourrait-il que… Nan ! C’est juste des conneries pour gonzesses trop crédules. La théorie fumeuse de Dam, l’Enfant intérieur, tout ça, collait aussi parfaitement avec ces imbécillités.
Sans bruit, je pose le livre sur la table de chevet et, le geste lent, je repousse le petit corps endormi. Après l’avoir bordé, je caresse ses cheveux, lui murmure un « bonne nuit » qu’il entendra peut-être dans ses songes, puis je quitte la chambre pour le salon, baigné seulement par l’éclairage faible d’une lampe à pied dans un coin et de quelques bougies.
Assise en tailleur sur le canapé, Margot contemple le vide, une tasse fumante entre les mains, de la musique douce en fond.
— Une playlist de ballades, m’annonce-t-elle alors que je remarque une bière ouverte sur la table basse.
— T’avais pas dit « pas d’alcool » ?
— Rousse irlandaise, toujours dans tes préférées ? Je l’ai achetée en rentrant avec Arthur après t’avoir appelé et je lui ai demandé de ne rien te dire, que ce serait une surprise.
Touché.
Je m’installe à côté d’elle et fais trinquer la bouteille contre son mug.
— Alors ? Ces deux loups ?
— Étonnamment…
— Émotionnel ? Attendrissant ? m’aide-t-elle alors que je cherche mes mots.
— Ouais. Simple et efficace. Il s’est endormi plus vite que son ombre.
Elle sourit, un œil tendre en direction de la chambre.
— Toujours, dès qu’il est dans son lit. Pour cela, j’ai beaucoup de chance. Et, en général, il dort bien.
— Et toi ?
— Moi ? répète-t-elle, les sourcils froncés et la mine étonnée.
— Oui. Tu dors bien, toi ?
Autant aller droit au but. Elle sait très bien que Dam m’a déjà parlé. Preuve en est son soupir et la petite ride d’inquiétude qui apparaît sur son front.
— Il t’a dit pour Dabo ? L’attaque du camp ? La visite de Romy ?
J’acquiesce.
— Je l’ai vu passer dans les actus, mais j’avais pas fait le lien. C’est Dam, ouais, qui m’a raconté le reste.
Il est redevenu son confident. Moi, j’arrive toujours avec un train de retard, sans parvenir à comprendre pourquoi cette idée m’agace.
Dans un frisson, elle referme son cardigan en grosses mailles. Dommage pour la jolie vue…
— Cela fait trois semaines, précise-t-elle. Je devrais me sentir soulagée, mais je n’y arrive pas. Comme Romy, je me dis que, tant que la preuve de sa mort n’est pas faite, je ne parviendrai pas à lâcher. Après sa visite, j’ai pris le temps de peser le pour et le contre. Rester ici ? Déménager ? Et j’ai appelé Damien le lendemain après que les médias ont annoncé la destruction du camp.
Elle marque une pause, attendant sûrement de voir si je semble en savoir plus. Dam était encore à Dublin avec moi à ce moment-là et j’ai en effet eu droit à un compte rendu détaillé de leur conversation. En fait, la seule chose sur laquelle Dam ne s’épanche jamais, ce sont ses nuits avec Abby – ou quand il fait une promesse à une amie sur sa gratte la plus précieuse.
— T’as décidé quoi, alors ?
— Que, dans un village perdu, je serais encore plus paranoïaque. Ici, j’ai de vrais repères. Tu me trouves… égoïste ?
Je hausse un sourcil.
— Égoïste ? Pourquoi ?
— Par rapport à Arthur. Je me suis réfugiée ici par confort. Au fin fond de la Corrèze, dans un bled avec trois vaches et deux pelés, cela aurait été un réel refuge de protection.
Son regard, soudain, s’embue.
— Il y avait des enfants dans ce camp. Des enfants qu’ils lobotomisent dès leur naissance, qu’ils élèvent dans la haine de l’autre jusqu’à en faire de parfaits robots. Leurs doudous, ce sont des kalachnikovs ! Et il voulait m’enlever Arthur pour ça ! En faire un soldat de Dieu prêt à mourir pour leur folie. Plus la moindre réflexion personnelle, plus la moindre émotion. Des gamins, Luc ! Juste… des gamins… Putain !
Les larmes jaillissent. Ses mains tremblent tellement sous la colère que je préfère récupérer son mug pour le poser sur la table.
— Hé… Viens par là…
En douceur, je l’attire contre moi. Son corps frémit sous ses spasmes, elle renifle, tente de reprendre le contrôle, mais n’y parvient pas. Les vannes sont ouvertes et, contre toute attente, c’est à moi de gérer ça. Elle voulait Damien ou Elsa, mais elle se retrouve avec moi, le plus alexithymique de la bande.
À défaut de savoir quoi dire, je défais sa pince et glisse mes doigts sous ses cheveux. Masser sa nuque, son crâne semble lui faire de l’effet. Petit à petit, ses sanglots deviennent plus silencieux.
— T’as rien à te reprocher, finis-je par murmurer, alors que la voix lente et aiguë de Jane Sibbery s’élève près de nous. Tu as fait ce qu’il fallait et cela n’a rien d’égoïste, au contraire. Tout ce que tu fais, tu le fais par amour.
Un petit hoquet, et sa tête se blottit un peu plus contre mon torse. J’aimerais qu’elle parle, qu’elle dise n’importe quoi pour que mes oreilles cessent d’écouter cette maudite chanson. Pourquoi ce morceau maintenant ? Celui sur lequel on a commencé à faire l’amour la première fois, à la fin du film e The Crow . À l’époque, j’habitais encore avec Dam, dans le XVIII. À
bien y réfléchir, peut-être qu’on avait même pas vu la fin du film…
— Tu veux que… je change ?
Eh merde ! Elle s’en souvient aussi. Enfin, non, pas merde, le contraire aurait été vexant, mais…
— Euh… non… laisse.
Elle m’obéit et reste dans mes bras. Je suis même pas certain qu’elle a vraiment envie d’en bouger, de toute manière.
De cette nuit-là, j’avais fait un dessin que je lui avais offert. Elle en avait rougi. D’autres, de nombreux autres, avaient suivi. Son corps était devenu ma principale muse et j’aimais même parfois dessiner directement sur elle. Des œuvres éphémères, avec moi pour seul public.
— Lorsque ça compte, chuchote-t-elle, on n’oublie jamais la première fois. Il peut y en avoir des milliers ensuite, la première restera toujours unique.
Ses yeux se sont levés vers moi, aussi pâles que son sourire. De l’index, je caresse sa joue.
— Ouais, j’espère au moins qu’elle avait été à la hauteur.
— Je ne répondrai même pas à cette question, monsieur Gauthier. Tu connais parfaitement la réponse.
À présent, des étoiles pétillent dans ses iris quasiment noirs sous cet éclairage, et je tombe parmi elles en maudissant les souvenirs. Dangereux, manipulateurs, trompeurs. De sa bouche légèrement entrouverte s’échappe un souffle discret à l’odeur épicée. Cannelle, gingembre, soupçon de clou de girofle. Elle sent Noël, les cadeaux sous le sapin. Même si certains souvenirs me sont restés en mémoire, de nous deux j’ai oublié beaucoup de choses, mais pas ce pour quoi je l’avais embrassée la première fois.
Bien plus que son charme et sa beauté, j’aimais son naturel permanent, sa douceur, sa positivité, sa façon de me regarder comme si rien d’autre au monde n’existait. Noyé dans ses opales lumineuses, pour la première fois depuis longtemps, je m’étais senti unique, aimé pour moi, juste moi. Loin de la scène, du début de notre célébrité, loin de la folie des fans hystériques et du petit univers hypocrite du show-biz dont je ne comprenais pas encore bien les ficelles.
On se connaissait depuis notre enfance, on savait déjà quasiment tout l’un de l’autre, nos joies, nos peines, nos coups foireux, notre vie sentimentale merdique. Elle aimait mes silences, j’aimais ses histoires. Elle aimait me regarder jouer, j’aimais la croquer sur le papier. Si expressive, si vraie…
Comme à cet instant.
— À quoi tu penses ?
Elle a susurré cette question, son visage si proche du mien que je me demande lequel des deux a basculé ainsi vers l’autre. Mes yeux détaillent les siens, ma paume vient rencontrer sa joue. Dans un léger soupir, elle ferme ses paupières, happée par ma caresse. J’imagine alors son cœur en train de battre à l’unisson du mien. Margot n’a jamais su tricher, contrairement à moi. Et quand ses paupières se rouvrent, l’éclat de vérité que je découvre me foudroie à m’en faire mal.
— Tu ne veux pas me le dire ?
En réponse, je glisse mon pouce sur sa bouche si parfaitement dessinée. Une bouche de princesse, peut-être bien celle de Shéhérazade après tout. Dans ma poitrine, mon cœur, mon foutu cœur, accélère sa cadence. Je voudrais lui crier de se taire, d’arrêter ses conneries, de laisser ma cervelle reprendre le dessus, mais en ai-je vraiment envie ?
Dans un mouvement délicat, les lèvres de Margot embrassent la pulpe de mon doigt alors que ses yeux, charbons si ardents, restent inexorablement noyés dans les miens. Une chaleur agréable se répand dans mon corps, aussi rapide et traîtresse qu’une mer déchaînée. Malgré la température de l’appartement, ma peau frissonne, mes poils se dressent sur mes bras nus et, sous mon jean, je devine déjà mon membre palpiter. Pourtant, Margot n’a rien fait de plus que ce simple baiser.
Une réponse muette à la mienne.
Une envie.
Un désir.
Une soif à assouvir.
— Je me disais que… c’est dangereux, les souvenirs. Réveiller les fantômes n’apporte en général rien de bon.
Je me penche vers elle, pose un baiser sur son front.
— Je t’ai fait du mal et je refuse de t’en refaire. Je vais rentrer, c’est mieux.
Mais, alors que je recule sous les injures de ma queue subitement refroidie, la main de Margot se referme sur la mienne, tel un étau.
— Reste. S’il te plaît… reste.
Une fois de plus, la musique dans le lecteur joue sa complice. Klaus Meine, le félon, entame une version live acoustique de Wind of Change et sa voix sans fausse note vient me murmurer que, après tout, le vent du changement est peut-être valable pour nous aussi. Tourner la page du passé, en écrire une nouvelle, se pardonner.
1 Grand Loup & Petit Loup, Nadine Brun-Cosme et Olivier Tallec, Éd. Flammarion Jeunesse Père
Castor, Collection Les albums du Père Castor, 2005.
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