Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 40
Luc
Les oreilles à l’écoute des sublimes arpèges de Steve Harris sur Rime of the Ancient Mariner, je ferme mon dernier flight case et commence à descendre tout mon matos à l’entrée. Demain, avec Dam, on prend l’avion pour Genève. Abby, elle, repartira pour New York jusqu’à cet été, si j’ai bien tout compris. Avec eux, faut parvenir à suivre, mais tant qu’elle rend Damien heureux, le reste m’importe peu.
Une fois mon matériel prêt à être embarqué dans un taxi demain matin, je sors une clope et m’allonge sur mon canapé, les yeux fermés, concentré sur le monstre heavy metal qu’est Iron Maiden. Harris est impressionnant, surtout quand on sait qu’il ne joue qu’aux doigts. Jamais de médiator, même sur un morceau véloce comme Run to the Hills, qui demande déjà un jeu extrêmement dur à tenir avec un plectre. Une autre sacrée référence pour moi.
Les pieds en train de taper le rythme galopant, je tire mon briquet de ma poche mais, avant d’avoir pu allumer le bout de ma cigarette, la sonnette de l’appart vient perturber la musique, ma tranquillité et mon début de soirée.
— DAM ! Démerde-toi ! J’suis couché !
Mais il sonne encore. Pas sûr qu’il m’entende avec la musique… D’ailleurs, pourquoi il serait là alors qu’il s’agit de sa dernière soirée avec Abby ?
Je rouvre instantanément les yeux, pose ma clope et vais baisser le son avant d’aller ouvrir la porte.
— Margot ?
— Je n’aime pas les conversations inachevées. Salut, toi.
De quoi elle… ? Oh ! Mon dernier message. Celui qui date de deux jours et auquel elle n’a pas répondu. Je penche ma tête dans le couloir. Elle est seule.
— T’as fait quoi du petit ?
Elle se mord la lèvre, rougit un peu, évite de me regarder.
— Il est… La baby-sitter était dispo et je voulais… J’ai besoin de comprendre avant que tu t’envoles pour la Suisse.
— Comprendre ?
— Pourquoi tu m’as écrit ça et… j’ai surtout un autre truc important à te dire. Je peux entrer quelques minutes ?
Je m’efface pour la laisser passer, sans pouvoir m’empêcher de reluquer ses jambes, habillées d’une paire de bas noirs et des bottes de cuir qu’elle portait au restaurant. Le rebondi de son cul aussi, moulé dans une jupe courte en jean. Elle a dû avoir un peu froid aux miches sur son scooter, dont elle pose le casque par terre, à côté du meuble où est rangée ma collection de Converse.
Le geste indifférent, elle retire ses bottes et dégrafe son blouson, dévoilant un pull près du corps à l’échancrure gracieuse, vert émeraude, une autre couleur qui lui sied bien. Pour un peu, je pourrais presque croire qu’elle a choisi ces fringues pour le simple plaisir de mes yeux.
— Oui ?
— Rien, souris-je. Je me disais juste que ce vert te sublimait.
Elle ne relève pas, mais ses joues se teintent de nouveau d’un léger rose.
Après avoir accroché son blouson entre deux des miens à la patère de l’entrée, elle rejoint mon salon, moi sur ses talons. Je propose à boire, elle opte pour la même bière que moi. Si elle a besoin d’alcool, alors ce qu’elle a à me dire doit être important, et je repense au coup de fil qui m’a fait décamper de chez elle. Je pose la bouteille devant elle, puis, la mienne dans la main, j’hésite entre le fauteuil et le canapé.
— Romy m’a téléphoné, tu te rappelles ?
Bingo !
— Ouais, évidemment. Elle voulait quoi ?
— Dabo est mort. Le légiste l’a confirmé.
Elle assène la nouvelle d’une voix froide, sans laisser transparaître le moindre sentiment, avant de lever sa bouteille comme si elle portait un toast, et d’avaler une grande gorgée.
— Mort ? Il est sûr ? Comment il peut…
— Son empreinte dentaire et… un bracelet en acier à son poignet, qu’il tenait de son père. Sa main a été arrachée par l’explosion, comme une partie de son visage, et le bracelet y est resté suspendu.
Pas la peine de réfléchir plus. Assommé par l’info, je me laisse tomber à côté d’elle.
— Donc… c’est fini ?
— Oui, c’est fini.
Elle me sourit. Un sourire si vrai, si plein de soulagement que je ressens moi aussi un étrange apaisement.
— Margot Chevallier va pouvoir renaître, alors ?
— Dans quelques mois. Il est plus long et compliqué de faire revenir un mort à la vie. Et il faudra que je démissionne, que je trouve autre chose. Je n’ai pas envie de devoir expliquer toute cette histoire à mes collègues, qu’ils se sentent dupés, qu’ils perdent confiance. Après tout, Romy m’a quand même inventé de faux diplômes… Je ne suis qu’un imposteur. Et je veux déménager. Cet appartement est à Marguerite, pas à moi.
Un soupir lui échappe.
— Bref, tu vois… Rien n’est réellement terminé. Je dois reconstruire ma vie, encore une fois.
Sans réfléchir, ma main chaude enrobe la sienne, toujours un peu froide de l’extérieur – ou de la fraîcheur de la bière.
— Pas la reconstruire, la reprendre, en faire ce que tu souhaites.
Le visage baissé, elle observe nos mains, caresse mon pouce du sien, puis, lentement, remonte sur moi.
— Ce que je souhaite… murmure-t-elle. Si seulement je le savais…
— Dam est au courant ?
Elle fait « non » de la tête.
— J’ai eu besoin d’un peu de temps pour y croire. Je ne suis même pas sûre d’y croire vraiment. Ça me paraît surréaliste. Seule ma mère le sait, elle n’attend plus que le feu vert de Romy pour nous rejoindre. Et à part elle, la première personne à qui je voulais le dire… c’était toi.
Alors, ça…
Je déglutis, sens ses doigts serrer avec douceur les miens.
— Pourquoi ? En plus, s’il apprend qu’il est passé en troisième, il va crier au scandale.
— Tant pis, qu’il crie, même pas peur.
En attendant, c’est Bruce Dickinson qui donne joyeusement de la voix et, pour une fois, ça me vrille presque les oreilles. D’un coup de télécommande, je passe les différents disques de ma stéréo multi-CD : Michael Jackson, Sly and the Family Stone, les Red Hot, Ali Farka Touré, Concha Buika, une voix merveilleuse, à la sensualité saisissante. Une claque pour les amoureux du groove et de la musicalité.
— Plus calme, non ?
— On est chez toi, tu décides.
— Je décide… Ça pourrait être dangereux.
— Dangereux comment ?
Mes yeux plongent dans les siens, lac noir et profond dans lequel se reflètent encore et toujours des éclats d’étoiles. Combien de fois me suis-je perdu à les contempler, ces étoiles, tiraillé entre mon amour pour elle et ma soif vive de liberté ? Et voilà qu’à présent je me retrouve exactement au même point, neuf ans plus tard, mais l’expérience en plus et ma liberté éprouvée.
Le temps s’arrête un court instant, juste assez pour que cœur et raison s’affrontent une nouvelle fois, mais mon instinct décide de les faire taire. En même temps que je me lève, j’attire Margot à moi.
— Une danse, c’est dangereux ? demandé-je.
— Ça pourrait le devenir…
J’enlace sa taille d’un bras, garde sa main droite dans la mienne, ses doigts entremêlés aux miens. Au rythme de la musique, un flamenco lent et suave, nos corps commencent à se mouvoir l’un contre l’autre, tandis que sa tête, rapidement, vient se poser contre mon torse, à hauteur de mon cœur.
— Tu as changé de parfum, remarque-t-elle à voix basse. D’autres choses ont-elles changé ?
Je sais parfaitement ce qu’elle sous-entend, et sans doute doit-elle percevoir les battements dans ma poitrine accélérer un peu. Ai-je vraiment changé dans le fond ? Je n’ai jamais réussi à me poser, je n’ai jamais cherché à le faire. Ce que j’ai dit à Vivian n’était qu’une vérité, je ne veux pas me sentir enfermé, coincé dans une vie qui ne me ressemble pas. Mes parents se sont forcés à vivre un bonheur factice qui a fini par les détruire, et nous avec. Je refuse de souffrir comme eux. Mais… suis-je heureux pour autant ? Je l’ai été, j’en suis sûr. Mais aujourd’hui ?
Ma main lâche la sienne pour mieux pouvoir la serrer pleinement contre moi.
— J’ai un meilleur jeu, de nouvelles ambitions, j’ai appris à me remettre en question, même si… je sais que j’ai encore du boulot et que je serai jamais parfait. Et toi ?
— C’est ennuyeux, la perfection, et j’en suis loin, moi aussi. Devenir maman change ton monde, tes priorités, ta vie. Je ne suis plus celle que tu as connue… à bien des niveaux.
J’éclate de rire.
— Ouais, j’ai remarqué que ton lexique d’injures s’était bien étoffé.
Elle me fiche un coup sur l’épaule.
— Idiot, je ne parlais pas de ça.
— De quoi alors ?
Son visage remonte vers moi, soudain si sérieux que, quelle que soit la tournure de cette soirée, je comprends qu’elle et moi n’en sortirons pas indemnes.
— Je sais ce que je veux et ce que je ne veux plus. Pourquoi tu m’as dit que ça changerait tout ?
Un soupir m’échappe. Elle ne lâchera rien, cette entêtée. Il est temps d’assumer mon texto.
— Parce que j’ai compris un truc.
— Lequel ?
Mon cœur bat trop vite. Je m’arrête de danser, me décolle légèrement pour mieux la contempler. Si belle… unique… Si loin de mon univers de paillettes, de starlettes, de performance et de show-business. Elle est la terre ; moi, les étoiles. Elle, le soleil ; moi, la lune. Des opposés complémentaires en parfait équilibre.
— Que tu m’as vraiment aimé. Moi, dans mon entier.
Ses sourcils se froncent.
— Il t’a fallu tout ce temps pour comprendre ça ?
— Non, il m’a fallu tout ce temps pour comprendre que jamais je ne retrouverai ça. Et…
Mes mains dans son dos deviennent subitement moites alors que mon pouls ne cesse d’accélérer, à cogner trop fort contre mes tympans. Je ne sais même plus si j’ai froid ou chaud, si le CD tourne encore sur la platine ou si la voix râpeuse et inoubliable de Concha Buika n’est qu’une invention de mon esprit.
Tout ce que je ressens pour l’heure, c’est le souffle de Margot sur mes lèvres, la chaleur trop intense de ses perles noires qui me dévorent, celle de sa paume appuyée contre mon cœur.
— Et ?
— Et… aujourd’hui… peut-être bien que c’est ce type de relation que je veux retrouver. T’as jamais cherché à me changer, tu m’as toujours pris comme j’étais, même quand ça te faisait du mal. Peut-être qu’en fait j’avais tout faux. Cet amour… c’était ça, la vraie liberté.
Comme une plume, sa main vient se poser sur ma joue.
— On s’est connus, on avait quoi ? Dix, onze ans ? Je me faisais agresser par ce groupe de cons, ceux qui trouvaient drôle de me surnommer Miss Curry. Et tu m’as sauvée, avec Damien. On a appris à se connaître petit à petit, puis à se redécouvrir quelques années plus tard. On s’est toujours protégés mutuellement, on s’est soutenus, encouragés. Nos cœurs ont fini par se parler, se comprendre, s’aimer. Mais, oui, tu lui as fait du mal, énormément de mal, et je ne veux plus vivre ça. Ni mensonge ni trahison. L’amour ne doit pas être une prison, Luc, mais un refuge, un cocon. Parfois, oui, c’est compliqué, cela demande des réajustements, de la discussion, du temps.
Je hoche la tête. Aujourd’hui, ces mots me parlent. J’ai vu mes amis, j’ai suivi leurs histoires, leurs déboires, leurs réconciliations.
— Ma solution, murmuré-je, c’était la fuite. Mais j’ai grandi… Je crois.
Elle sourit.
— Pourtant, je t’arrive toujours à la même hauteur.
— Ah, oui ? Même comme ça ?
Mes mains descendent sous ses fesses et la soulèvent. Elle pousse un petit cri, avant de rire et de passer ses bras autour de mon cou.
— Non, certes. Pas comme ça.
Ses doigts glissent dans mes cheveux, ses yeux lumineux me détaillent, à la recherche d’une confirmation qui me file des sueurs froides. Si je veux reculer, c’est maintenant, mais mon cerveau s’est mis en pause. Je ne pense plus au passé, je n’imagine aucun futur. Moi, j’ai toujours été un mec du présent. Et c’est bien ce qui m’a souvent perdu… Mais, là, c’est son regard à elle qui me perd, si brillant, si vrai, même si j’y décèle aussi de la crainte. Sans parler de sa bouche entrouverte, dont j’aspire le souffle chaud, tentateur.
Si Damien était avec nous, il ferait référence à Oscar Wilde, mais il n’est plus l’heure de songer à Damien. Ça pourrait encore le faire venir, et personne ne doit interrompre cet instant, même pas lui.
Oui, je veux Margot. Oui, je la désire.
Sur ma peau, mes poils se hérissent, dans ma poitrine, mon cœur chante furieusement, et dans mon bas-ventre, l’orage se met à gronder. Le sang pulse fort dans mes veines, jusque dans ma queue que je sens déjà palpiter. Nerveux, je joue avec le piercing sur ma langue et surprends les opales de Margot s’arrêter dessus. Elle déglutit, s’agrippe un peu plus à ma nuque et resserre ses jambes autour de moi.
— Ne me fais plus jamais de mal, Luc. Ou alors, laisse-moi partir maintenant.
La laisser partir, alors que son bassin se frotte doucement contre moi, ne faisant qu’augmenter la tension ardente de mon corps ? Ses mots sont en contradiction totale avec l’envie dans ses yeux, avec le désir de ses lèvres toujours entrouvertes.
— Plus… jamais.
Ma voix n’est qu’un soupir rauque ; mon être, un émoi brûlant. Lorsque ma bouche bascule sur la sienne, tout, autour de nous, disparaît. Paris, la musique, les problèmes… Plus qu’elle, plus que moi, et le goût délicieux de sa langue, enroulée enfin sur la mienne.
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