Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 47
Margot
Sourire, ne rien laisser paraître.
J’ignore si les garçons ont cru à mon bel enthousiasme au cours de la journée ou s’ils ont juste fait semblant d’y croire, mais le regard de cette femme, si froid, dénué de toute émotion autre qu’une aversion sans nom, me glace encore les sangs. Jamais je ne me suis sentie aussi mise à nu que durant ce bref instant, décortiquée, jugée, souillée.
Je devinais Vivian O’Connor être implacable ; deux secondes ont suffi pour que je comprenne surtout à quel point elle pourrait être dangereuse. Qui pour résister à une beauté aussi envoûtante ? Elle était si… et moi tellement… Et j’ai baissé les yeux. Devant cette femme, j’ai baissé les yeux et, ça, je n’arrive pas à l’avaler. Mais c’est toujours ainsi, les bonnes répliques ne viennent qu’une fois l’instant passé.
— Maman, tu sais… La madame, ze crois aussi c’est une sorcière…
Surprise, je chasse mes pensées et observe Arthur, couché dans son lit. Il y songe encore après toutes ces heures ?
Avec tendresse, je caresse ses cheveux.
— Les sorcières n’existent pas, mon trésor. (En tout cas, pas celles qu’on peut croiser dans les contes.) Elle était… C’est vrai, pas très gentille, mais il n’y a aucune raison qu’on la revoie.
Je cache ma grimace dans un baiser, le cœur égratigné plus que je ne le souhaiterais.
— Maman ?
— Oui ?
— C’est ton namoureux, Luc ?
Mes joues s’échauffent. Depuis quand se pose-t-il la question ? Il est vrai qu’au fil des semaines la distance qu’on s’imposait en sa présence s’est peu à peu réduite et que les enfants sont des éponges. Ils ressentent tout, voient tout, surtout ce qu’on désire leur dissimuler « pour leur bien ». Et rebonjour, madame Culpabilité ! Aurais-je dû concrètement le lui expliquer ? L’a-t-il deviné depuis longtemps ? S’il ne pose la question que ce soir, cela signifie sûrement qu’il est prêt à entendre la réponse.
Je lui souris.
— Eh bien… on peut dire ça, je crois… Mais, tu sais, l’amour, ça prend du temps, ça se construit. Et on a déjà été amoureux, seulement… il faut parfois suivre d’autres chemins avant de comprendre ce que cela signifiait vraiment.
Il me contemple en silence, l’air si sérieux que je commence à redouter ce qu’il pense. Aucun filtre à cet âge-là ; les enfants se moquent d’être cruels, ils sont juste vrais.
— Moi, ze l’aime beaucoup.
Puis il ferme les yeux, se cale contre son doudou et se met à sourire aux anges. J’éteins la lampe, me penche pour l’embrasser une dernière fois, sans savoir s’il m’entend encore.
— Moi aussi, je l’aime beaucoup. Et toi, plus que tout au monde, mon cœur. Bonne nuit.
Sans bruit, je quitte la chambre et reste un instant dans l’ombre, à observer Luc, assis sur le canapé, absorbé par son téléphone, les pieds en train de battre je ne sais quel rythme dans sa tête. Dans la mienne, en revanche, je connais la musique. Elle me poursuit depuis plusieurs jours, depuis que je l’ai entendue à la radio, un matin. La Liste de Rose, je la fredonne tout le temps, sans même plus m’en rendre compte. Des fois, pelotonnée contre lui, j’aimerais la lui chantonner à l’oreille, mais je me retiens toujours.
J’aime cette chanson toute simple, sans vocalise, sans fioritures, elle me ressemble, elle me parle. Et en cet instant, à le voir si beau sous la lumière tamisée, mon cœur fond littéralement.
Oui, en cet instant, enfin, je comprends.
Luc a été mon premier amour, celui qui a compté, qui a bouleversé ma vie. Malgré la fin cruelle de notre histoire, mon cœur a continué de le chercher à travers les rares hommes qui ont ensuite croisé ma route. Tous, sans m’en apercevoir, je les comparais à lui. Et hormis Sani, qui avait su me toucher d’une certaine manière, aucun ne lui arrivait jamais à la cheville. Malgré leur gentillesse, leur prévenance – tout ce que je reprochais à Luc de ne pas avoir –, aucun ne possédait ce regard qu’il sait poser sur moi et qui me rend toute chose, aucun n’était transcendé par cette passion dévorante qui l’anime un peu plus chaque jour et qui fait de lui un véritable artiste. Cette force tranquille, cette volonté de vivre sa vie comme il l’entend, de se donner les moyens d’y arriver sans jamais se plaindre, malgré une famille compliquée, une mère limite castratrice, et l’exigence de sa profession.
Je l’ai toujours admiré pour tout cela. Et même si, oui, son milieu me laisse parfois dubitative et m’a déjà choquée à de nombreuses reprises, j’aime qu’il en fasse partie, parce que musique et dessin le stimulent et le subliment comme aucun autre. Ils sont son oxygène, sa raison d’être. Le point névralgique de son cœur et de sa vie.
— Oui ?
Il m’examine à son tour, le portable rangé et avec le même sérieux qu’avait Arthur avant de s’endormir. Troublant…
Sans un mot, je me réfugie contre lui, ferme les paupières quelques secondes et inspire son odeur délicieuse en me mordant la lèvre. Comment, lui, va-t-il réagir ?
— Arthur m’a… Il a… Il t’aime beaucoup, tu sais, et… il est intelligent. Il a bien compris que, toi et moi, c’est un peu plus qu’une simple amitié. Ou bien… j’ai tout faux ?
Ses longs doigts calleux ont déjà enlacé les miens. J’aime le contraste de nos peaux, elles se marient si bien…
— Pourquoi t’en doutes ? C’est Vivian, ce matin ?
Je devine qu’il doit également ruminer cette mauvaise rencontre et qu’il espérait peut-être percer l’abcès. Il paraissait si mal après… Il n’a retrouvé qu’un semblant de sourire une fois au café avec Elsa et Anat, mais il s’est forcé, lui aussi.
Je me renfrogne.
— Tu te sentirais comment si on te comparait à une deux-chevaux ?
Sa main glisse dans mes cheveux.
— Elles sont très belles, les deux-chevaux, et elles valent de l’or aujourd’hui. Ce sont des pièces de collection. Quand on en croise une, on a toujours le sourire après.
C’est vrai.
Je lève mon visage vers lui, effleure sa joue, ses lèvres.
— Tu le penses ?
— Je dis toujours ce que je pense.
Cela aussi est une vérité.
— Elle transpirait la frustration et la colère. C’est dangereux, une femme en colère, Luc. Très dangereux. Et tu le sais, parce que tu m’as appelée Marguerite.
— J’ai pas menti, élude-t-il. Sur ta carte d’identité, tu portes encore ce nom. De toute façon, si Vivian veut se venger de quoi que ce soit, c’est à moi qu’elle s’en prendra.
J’aimerais le croire…
— Tu la connais mieux que moi, jeté-je avec une certaine aigreur. Mais, si elle tente de toucher à un seul cheveu d’Arthur, la Ferrari terminera à la casse en pièces détachées.
Il sourit doucement.
— J’en doute pas un instant, mais elle ne lui fera rien, c’est pas une psychopathe non plus. C’est moi… Encore une fois, j’ai rien su gérer.
Devant sa mine désolée, je secoue la tête et grimpe sur ses genoux.
— Moi, je te trouve en progrès. Pour l’instant, tu gères plutôt bien le nous.
Ses doigts se referment sur mes fesses tandis qu’un nouvel éclat s’invite dans ses yeux si clairs.
— Ah oui ? Et demain, si j’ai bien compris, je pourrai enfin te tenir par la main ?
— Peut-être même que tu peux… prendre de nouveau le petit déjeuner avec nous ?
Avant de me répondre, il vient lécher mes lèvres de sa langue sensuelle, délicate. Il ne m’en faut pas plus pour sentir un début de brasier dans le creux de mon ventre. Oui, irrémédiablement, cet homme, je l’ai dans la peau.
— Comment refuser une telle proposition ?
Une nouvelle nuit ensemble… m’endormir dans le creux de ses bras… et venir me blottir contre lui au petit matin, au bord du lit. En effet, il serait insensé qu’il refuse. Ses joues en coupe entre mes mains, j’écrase ma bouche sur la sienne et, le corps embrasé, je chavire sous la chaleur de sa langue en train de caresser la mienne. Bouillante, dévorante, possessive.
— Trois mots…
— Les mêmes.
Dans un même mouvement, nous basculons sur le canapé, ma tête remplie de la chanson de Rose. Une fois de plus, je le laisse aimer ma chair, consumer mon cœur, faire vibrer mon âme, étranglant mes cris de plaisir au fond de ma gorge. Puis je me venge, le possède à mon tour, le déguste lentement, à l’en faire trembler d’un désir brutal, avant que nos corps en sueur ne décident de se retrouver pour une étreinte passionnée, plus vive, plus libre, plus érotique que toutes ces dernières semaines. Devoir se taire ne fait qu’augmenter l’ardeur de sa queue, l’avidité de nos bouches, la vigueur de mes déhanchements.
Lorsque l’orgasme nous broie les reins, violente bourrasque emportant tout sur son passage, nos yeux grands ouverts se parlent, se confient, s’avouent en silence ce que l’on n’ose encore se dire. Enflammés, ils se noient dans le plaisir de l’autre, dans cet amour que chacun se renvoie au travers d’un baiser au parfum de demain. Un baiser long, savoureux, unique, empli de son odeur, de celle de notre ébat. Et mon cœur chante, chante, chante…
Cet homme, plus aucun doute, je l’aime.
OceanofPDF.com