Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 29
Luc
Installée comme moi au fond de mon canapé, Margot suit des yeux le filet de fumée en train de s’échapper de sa tasse de café. Avant de me suivre avec son scooter, elle a téléphoné encore une fois à la baby-sitter pour la prévenir qu’elle rentrerait un peu plus tard que prévu. Le temps du trajet, je jetais des regards réguliers dans mon rétro, certain qu’elle allait finir par faire demi-tour, mais non. Elle est bien là, les jambes repliées sous elle, même si je ne semble plus exister depuis quelques minutes.
La boîte de pâtisseries orientales est ouverte sur la table basse et, en attendant que Margot se décide à parler, je déguste une première namoura, autre petit gâteau libanais riche en sucre. En fond, le volume très bas, j’écoute d’une oreille distraite la voix si caractéristique de Steven Tyler sur Dream On, une power ballad toujours efficace. D’ailleurs, elle semble parvenir à ramener Margot à moi. Celle-ci boit une gorgée de café, puis tourne son visage vers ma sono.
— Elle est belle, cette chanson.
— Un classique d’Aerosmith, leur premier album.
— Tu sais ce qui m’a beaucoup manqué après notre rupture ?
Ses prunelles si expressives dérivent sur les miennes, en accord avec son sourire empli d’une certaine nostalgie.
Ma tête fait « non ».
— Que tu me parles musique. Dans ces moments-là, tu devenais intarissable, si enflammé… Une vraie encyclopédie vivante qui savait me faire découvrir plein de choses passionnantes. Tu te dévalorisais souvent vis-à-vis des autres, mais il n’y avait aucune raison. Tu valais au moins autant qu’eux, et même… bien plus à mes yeux.
Elle ne cille pas en disant cela, elle soutient même mon regard avec force, me faisant sourire doucement à mon tour.
— Tu étais amoureuse…
— Oui, ça, c’est sûr. Mais pas aveugle. Tu as de l’or partout en toi, mais tu as peut-être réussi enfin à t’en rendre compte et à l’accepter.
— Peut-être.
Je hausse les épaules, me ressers un gâteau, histoire d’occuper mes yeux ailleurs. Ouais, j’ai toujours été doué pour la fuite.
— Ne plus t’entendre disserter, oui, ça m’a manqué. Ta musique à toi m’a manqué. Tu m’as manqué. J’avais besoin de m’éloigner de Paris, de toi, de vous tous. Je suis partie à Lyon, suivre une formation courte donnée par l’association Charity’s Cross. J’avais décidé de travailler avec eux, dans l’humanitaire. M’occuper des problèmes des autres, je pensais que cela m’obligerait à relativiser les miens. J’ai commencé par la République centrafricaine, puis le Bénin et quelques mois au Togo. Je donnais des cours de français dans des écoles créées par l’association, soit à des enfants soit à des adultes. Puis j’ai quitté quelque temps l’Afrique pour l’Inde. Quelques mois dans l’État de Goa, quelques mois à New Delhi, une occasion de renouer avec mes racines maternelles, que je n’ai pas voulu manquer.
Et qu’elle n’a jamais pu cacher. Son père était français, mais c’est le sang de sa mère qui s’est toujours traduit dans sa beauté. La forme typée de son visage aux traits fins si féminins, sa peau joliment dorée, ses cheveux au noir intense et ses grandes opales couleur café…
D’ailleurs, elle marque une brève pause en finissant le sien, puis contemple sa tasse vide avec une légère grimace.
— Pour la suite, tu aurais quelque chose de… plus fort ?
— Houlà… À ce point ? Ben, j’ai ce que tu veux. Bière, whisky, vin… Irish coffee ?
Elle valide ma dernière proposition et me suis dans la cuisine. Pendant que je mélange habilement café chaud, sucre roux, whisky et crème chantilly – plus facile et rapide à cette heure tardive que de travailler de la crème liquide –, elle replonge dans ses souvenirs.
— Je pensais rester plus longtemps en Inde, mais on m’a proposé un nouveau mandat au Niger. Un remplacement urgent d’un instituteur dans un village un peu perdu au sud d’Agadez.
Consciente qu’elle me parle peut-être chinois, elle lève un œil sur mon sourire en coin.
— Ouais, avant que tu poses la question, j’ai aucune idée d’où se situe Agadez. Même le Niger, je t’avoue…
Elle sort son portable, se rapproche de moi et m’offre un bref cours de géographie africaine. Bon, en fait, dans ma tête, je n’avais pas trop mal situé le pays.
— En plus de l’école et de quelques rénovations dans le village, l’association avait mis sur pied un dispensaire géré par Sani, le…
— Futur père d’Arthur, complété-je en lui tendant son verre et une cuillère. J’ai pas la mémoire des noms, mais abuse pas quand même. Je sais les retenir d’une heure à l’autre.
Elle répond à mon sourire amusé par un hochement de tête, puis nous retournons dans le salon. Tandis qu’elle s’installe dans la même position qu’avant, je mets la face B du vinyle, puis prends place sur le canapé, un peu plus près d’elle.
— La famille de Sani était franco-nigérienne, il a passé son enfance dans les alentours de Marseille. Lui et moi, nous nous sommes tout de suite bien entendus. Il était gentil, plein d’humour. Il avait déjà roulé sa bosse aussi et nos expériences amoureuses ratées mutuelles ont fini par nous rapprocher. Je n’arrivais cependant pas à savoir si j’étais vraiment amoureuse ou s’il s’agissait juste d’une amitié un peu… débordante. Il avait treize ans de plus, était très amoureux du Niger, et surtout de son travail au dispensaire. Moi, je savais qu’un jour je reviendrais en France. Mon cœur avait pansé ses blessures, et plus les jours passaient, plus je me sentais forte et prête à faire mon retour. Un matin, j’ai été prise de nausées et d’autres signes flagrants. Test positif. J’aurais pu ne rien dire, rentrer à Lyon et me faire avorter, mais… ce bébé inattendu n’était qu’une graine que je me suis prise à aimer tout de suite. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Il était un accident auquel je n’avais pas songé une seconde. Moi ? Déjà maman ? Je n’arrivais pas à le concevoir, et pourtant…
Délicatement, elle porte la main à son ventre.
— … je n’ai pas imaginé une seule fois m’en débarrasser. Aussi surpris que moi, Sani a été incroyable. Il a réussi à décrocher un travail aux Hospices civils de Lyon et m’a proposé un avenir en France, où l’on aurait dû revenir à la fin de mon septième mois. Je commençais à comprendre que, oui, cet homme, dans le fond, je l’aimais. Un amour différent de toi, mais un amour tout de même.
Elle prononce ces derniers mots avec une douceur presque timide. Un aveu dont la flèche vient me toucher en plein cœur, même si, visage impassible, je n’en montre rien.
— Mais le destin en a décidé autrement. Une semaine avant notre retour, Sani a succombé à une crise cardiaque. J’ai pété les plombs. Hystérie, dépression, décollement du placenta… J’ai fini à l’hôpital d’Agadez, où ils m’ont longtemps gardée pour mon bien et celui du bébé. De rose, tout était devenu noir, l’avenir sans lendemain. L’accouchement en France était compromis. Puis j’ai commencé à recevoir la visite d’un homme que je n’aurais jamais pensé rencontrer un jour. Dabo Salaou, le frère cadet de Sani. Ils ne se parlaient plus depuis des années, avant même la mort prématurée de leurs parents.
— Pourquoi ? ne puis-je m’empêcher de demander alors qu’elle fait une pause pour boire.
Ses traits deviennent graves, ses doigts se crispent sur la tasse.
— Tu as entendu parler des Fils de la Lumière ?
— La secte ? Ces tarés plus extrémistes encore que tous les autres ?
Sa tête acquiesce. Dans mes veines, mon sang se glace tandis que les pièces d’un puzzle macabre commencent à trouver leur place.
— On ne peut plus vraiment parler d’une secte aujourd’hui, ils sont bien plus que cela. Selon Sani, Dabo leur a toujours voué une admiration sans bornes, jusqu’à finir par devenir l’un de leurs plus fervents partisans. Une organisation terroriste aussi meurtrière que les autres, prête même à leur faire la guerre pour s’emparer de l’intégralité du pouvoir sur les territoires déjà sous contrôle.
— Eh ben… si même entre eux ils ne sont pas capables de s’entendre…
— Oui, souffle-t-elle, attristée. À se demander comment finira un jour cette planète. Mais, quand Dabo est venu me voir, il ne ressemblait en rien à ce que Sani m’avait décrit. Ni enfiévré par son idéologie ni prédicateur. Juste un mec lambda, en plein deuil de son frère. Moi, encore trop assommée par tout ça, je pensais qu’il avait fini par se réveiller de cette folie, qu’il avait quitté le mouvement. Il me rendait visite régulièrement, toujours charmant, à l’écoute, attentionné. Puis Arthur est né, avec quelques semaines d’avance, mais rien de trop grave. Je lui ai donné le prénom de son père, Arthur en deuxième prénom. Ça m’est venu comme ça lorsque la sage-femme me l’a demandé. Une faiblesse sur l’instant, une vague réminiscence inconsciente du passé. Je ne peux même pas te décrire ce que j’ai ressenti quand je l’ai tenu pour la première fois contre moi, tellement c’était… puissant.
Pour avoir assisté malgré moi à des bribes de conversation sur le sujet – merci, Flavia et Alice –, je peux l’imaginer. Mike et Fred aussi l’ont sûrement vécu, mais ils n’en ont jamais parlé ouvertement. Sans doute qu’il n’existe pas de mot pour ce genre d’amour et qu’ils ont préféré le garder pour eux. Margot, néanmoins, se reprend vite et chasse le souvenir d’un rapide petit coup de tête.
— C’est à partir de ce moment-là que Dabo a révélé son vrai visage, lorsque je lui ai dit que je comptais bientôt rentrer en France. Refusant de l’entendre, il a d’abord tenté de me convaincre de rester, puis il s’est montré de plus en plus virulent, allant même jusqu’à proposer d’adopter le bébé. « C’est le fils de mon frère, il doit rester ici, c’est son pays. » Ses discours n’avaient plus rien de sensé et son extrémisme a commencé à se dévoiler. Il voulait nourrir Arthur avec ses propres idées, en faire un jeune Fils de la Lumière. Dans son délire, ne pouvant lui-même avoir d’enfant, il était persuadé qu’Arthur était celui qui deviendrait leur nouveau guide. « Il vient me parler, tu entends ? Dans mes rêves, oui, le Tout-Puissant me parle, Il me l’a dit, me l’a montré. » J’avais peur, je ne voulais plus le voir. Les infirmiers lui ont interdit de revenir à l’hôpital mais, la veille de mon retour au village, il est parvenu à s’y introduire, et c’est de justesse qu’il s’est fait arrêter avant de franchir la porte de ma chambre.
— Oh, putain…
L’injure m’échappe tout bas. Dans ma poitrine, mon cœur accélère la cadence alors que des images de ce qu’elle me raconte prennent vie dans mon esprit. Comment des gens aussi cinglés peuvent-ils se promener librement dans la nature ?
— Je ne suis jamais retournée au village. J’avais mes papiers, c’était suffisant, l’ambassade a fait le reste. Ma mère a déménagé à Lyon pour être avec nous, j’ai décroché un travail dans une école primaire, Arthur allait bien, je reprenais une vie sociale… Tout était parfait dans le meilleur des mondes, jusqu’à ce que Dabo retrouve notre trace, je ne sais comment. Ma mère travaillait aussi, à temps partiel, alors Arthur allait quelques heures en crèche, où ce cinglé a tenté de le récupérer un après-midi. Bien sûr, les éducatrices ne l’ont pas laissé approcher et m’ont tout de suite avertie, ainsi que la police, mais… elle n’a jamais réussi à le retrouver. Moi, je suis devenue complètement parano. Je me sentais épiée, suivie, laisser Arthur à la crèche me rendait malade. Et j’avais raison de l’être. Un soir, il nous a attendus devant l’entrée de notre immeuble, le discours encore plus délirant. « Je suis venu chercher l’Élu. Sani est celui qui apaisera le monde et qui montrera le vrai chemin de la Foi. Donne-le-moi maintenant, chienne ! Maintenant ! », et il m’a frappée.
Les mots me percutent comme si c’était moi qui avais reçu le coup. Sur mes cuisses, mes poings se ferment automatiquement et une mauvaise sensation se met à grouiller au fond de mes entrailles.
— Il t’a frappée, ce connard ? Comme ça, en pleine rue ? Mais ils étaient où, les gens, putain ?
— Certains sont intervenus peu après. Entre-temps, j’avais déjà bondi sur lui et l’avais marqué au visage avec l’une de mes bagues, juste là, près de l’œil. Je criais, Arthur pleurait, lui continuait de psalmodier sur son dieu et sur l’élu. Enfin, des gens ont accouru pour m’aider tandis que d’autres appelaient la police. Mais, une fois encore, le temps que les flics arrivent, ce taré avait fichu le camp. On m’a conduite au commissariat pour enregistrer ma plainte. Ce soir-là, j’ai croisé le chemin de Romy Bergmann, une officière de la DGSI.
— La quoi ?
— Direction générale de la Sécurité intérieure.
— Ah, ouais… rien que ça…
— Leur siège est à Levallois-Perret, mais Romy est souvent en déplacement. Pendant que je parlais avec un des policiers, elle s’occupait d’Arthur, une oreille à l’écoute, et, après ma déposition, elle m’a raccompagnée chez moi, m’a fait raconter de nouveau mon histoire devant un café, puis elle est partie comme elle était venue. Durant plusieurs jours, j’ai cru devenir folle. Je voyais Dabo partout, je n’en dormais plus. Et le cauchemar a recommencé, avec ma mère, cette fois. Malheureusement, une fois de plus, il a réussi à s’évaporer comme un fantôme. Après une nouvelle plainte et une ordonnance d’antidépresseurs, Romy est venue sonner à ma porte. Elle avait une proposition à me faire, violente, radicale et pour laquelle elle jouait gros.
Suspendu à ses lèvres, je hausse un sourcil.
— Si je te dis protection des témoins, ça te parle ?
— Ouais, plus ou moins. J’ai vu ça dans les films.
— Cela existe vraiment, mais ce type de protection reste rare et réservé à des cas très spécifiques. Trois tentatives d’enlèvement d’enfant par un terroriste en puissance n’entraient pas dans les critères de sélection. Romy m’a-t-elle fait sa proposition parce qu’elle s’était un peu attachée à Arthur ? Parce qu’elle avait un jour subi elle aussi le harcèlement et les coups d’un homme ? Je ne sais pas. Mais, ce soir-là, elle m’a dit qu’elle pouvait me faire disparaître. Un coup en sous-marin qui, s’il était découvert, mettrait fin instantanément à sa carrière.
Dans ma cervelle, les pièces continuent inexorablement de s’emboîter et les mots de Damien viennent résonner à mes oreilles : « Putain ! C’est juste un pur délire ! Un truc digne d’un roman de Ken Follett ! »
— Te faire… disparaître ?
— Oui. Changer d’identité, de numéro de sécu, de ville, de job… Faire mourir Margot et donner naissance à une nouvelle femme. Abandonner tout ce que j’avais reconstruit, sans que personne, à part Romy, connaisse ma nouvelle identité.
— OK. Je crois que j’ai besoin d’un autre verre.
À fréquenter des mecs barrés, j’en ai entendu des histoires pas croyables mais, celle-là, c’est le summum. Comment j’aurais pu deviner ?
Je me verse un whisky double, lui en propose un qu’elle refuse.
— Donc… tu l’as fait.
Ce n’est pas une question, juste l’évidence qui me fait mieux comprendre nos retrouvailles bizarres à SoPi.
— Oui. Après quelques jours de réflexion et en avoir longtemps parlé avec ma mère. Jamais je n’ai eu à faire un choix aussi difficile. Arthur portait encore le prénom de son père, il n’avait pas tout à fait un an, alors, d’après Romy, à cet âge, il se ferait facilement à un nouveau prénom. Le seul point sur lequel j’ai dû vraiment batailler, c’était le lieu. « Tu préfères le Cantal ou la Corrèze ? » J’ai dit « Paris », elle a répondu « non ». Mais, à devoir tout abandonner, ma mère en premier, je refusais d’atterrir dans un lieu sans repère aucun, dans un de ces villages perdus vivant des commérages. Finalement, elle a cédé et… cela fait quasi un an et demi que je suis revenue. Sani s’est effectivement habitué rapidement à Arthur, moi, j’ai eu plus de mal avec Marguerite. En plus de tous les changements, elle m’a inventé des diplômes et un passé professionnel que je n’avais pas tout à fait, mais j’ai vite pris le pli de l’assistance sociale, après tout, cela reste un métier de l’humain. En échange de ses services, j’ai trois règles strictes à suivre. Ne pas donner à ma mère ma position, ne pas créer de fortes relations amicales, parce qu’on s’empêtre trop vite dans les mensonges, et ne jamais donner mon vrai nom.
Le whisky passe de travers.
— Ne pas créer de fortes relations amicales ? Mais comment c’est possible, ça ? Et si… Enfin, t’es pas une nonne, si t’avais… rencontré quelqu’un ?
— Cette situation ne sera pas éternelle, soupire-t-elle. Ils ont retrouvé la trace de Dabo. Il est retourné au Niger, dans un des camps de ses petits copains dégénérés. Romy pense que, s’il ne tente pas de revenir dans les prochains mois, cela voudra sûrement dire qu’il a définitivement abandonné.
— Tu y crois ?
— Je veux croire que oui.
Sa moue me fait dire le contraire mais, devinant peut-être mes pensées, elle ajoute :
— La peur qui me rongeait il y a encore un an s’atténue un peu plus chaque jour, depuis qu’elle m’a annoncé la nouvelle. Et, comme par hasard, je tombe finalement sur vous, les seuls que je cherchais vraiment à éviter ici. Mais… on sait ce qu’on pense du hasard, n’est-ce pas ? Toi non plus tu n’y as jamais cru. Je savais que revenir à Paris équivalait à jouer avec le feu. Seulement, vous aviez déménagé en Suisse, j’avais beaucoup moins de chance de vous croiser. Quant à Elsa, il me suffisait d’éviter certains quartiers.
— Connerie de destin, hein ?
— Oui. Un gros farceur à l’humour douteux.
— Elle est au courant ?
— Romy ? Pour vous ?
Elle hoche négativement le menton.
— Ce qu’elle ignore ne peut pas… lui prendre la tête. Quand la situation sera plus sûre, je lui en parlerai… peut-être.
Dois-je comprendre ce qu’elle sous-entend à demi-mot ? Je cesse de tapoter mon verre vide, le pose sur la table et me tourne vers elle.
— Une vraie rebelle, dis donc, moi qui m’attendais plutôt à une réponse du genre : « Quelle importance puisque, après ce soir, je ne vous verrai plus ? »
Elle a beau baisser la tête, le rosé sur ses joues, cependant, ne m’échappe pas.
— Oui, c’est ce que je croyais aussi, mais… on sait très bien, toi et moi, que Damien ne me lâchera jamais.
La pique fait mal. Un peu. Alors, mon corps se penche vers le sien, juste assez pour l’obliger à me regarder.
— Parce que ce n’est qu’une question de Damien ? Vraiment ?
Autour de nous, la musique s’est tue depuis longtemps et le silence, à présent, résonne bien trop fort à mes oreilles.
Ses pupilles détaillent les miennes, me dévisagent, descendent sur mes colliers, s’attardent sur la tête de mort en argent qu’elle m’a offerte un jour, comme ça, pour le plaisir. Par… amour.
— Tu sais bien que non, finit-elle par souffler.
Au fond de ma poitrine, le rythme devient plus vif… ou il ralentit… je ne sais plus très bien. Ni ce que je veux ni ce que je ne veux pas. Ce soir, je souhaitais simplement mettre des mots sur la fin de notre histoire et la laisser partir ensuite, l’esprit tranquillisé, sans me retourner. Mais, rien que durant le repas, j’ai vite compris que la laisser partir serait peut-être plus compliqué que prévu, et maintenant, avec toute cette histoire, il m’est juste impossible de fermer les yeux et de faire comme si elle ne m’avait rien dit.
Sa paume est étonnamment fraîche lorsqu’elle la pose sur le dos de ma main avec la légèreté d’une plume, pourtant, sur ma peau, je ne ressens qu’une étrange chaleur apaisante.
— Ne t’en fais pas pour moi, d’accord ? demande-t-elle presque comme une supplique. Je vais bien et Arthur pète le feu. Alors, surtout, ne te prends pas la tête avec ça.
Ben, ouais, facile à dire maintenant que la bombe a explosé. Elle est gentille, elle ! Mais je retiens mes sarcasmes. Mon autre main préfère glisser une mèche de ses cheveux derrière son oreille, effleurer la courbe de celle-ci, longer d’une caresse sa nuque.
— Pas m’en faire, OK, mais, maintenant… il va se passer quoi ?
— Maintenant…
Lentement, elle bascule vers moi, pose ses lèvres chaudes près des miennes, sur le bas de ma joue, exactement là où je l’avais embrassée avant qu’elle ne parte de mon appart la dernière fois. Nouvelle chaleur sous mon épiderme, qui se répand partout.
— … maintenant, je vais rentrer chez moi avant de perdre une baby-sitter à laquelle je tiens beaucoup. Elle a déjà été super cool pour les heures sup. Je te laisse ce qui reste des desserts.
Je n’ai pas le temps d’un mouvement qu’elle a déjà sauté sur ses jambes et récupéré son portable sur la table. Pendant qu’elle renfile sa veste, je me donne un coup de pied au cul pour me lever à mon tour, un peu sonné par ce revirement brutal. L’écran de mon téléphone s’allume. Dam vient de m’envoyer un nouveau message et Vivian tente de me joindre. Pas de nouvelles depuis des jours, et, comme hasard, faut qu’elle appelle maintenant. Les femmes et leur putain de sixième sens !
— Merci pour cette soirée et pour… ce moment…
Refus de l’appel – elle va gueuler –, et je pivote vers Margot, à la recherche d’un truc à répondre pas trop bateau. Sa veste est encore ouverte. Peut-être pas très discrètement, je ne peux m’empêcher de suivre ses courbes une dernière fois. Même après neuf ans, j’ai l’impression de me rappeler le premier contact de mes doigts sur sa peau de satin. En même temps qu’ils suivaient ses formes, je les dessinais dans ma tête et les avais reproduites le lendemain sur le papier. Le premier croquis érotique d’elle. Sûrement que je l’ai encore quelque part dans les cartons de l’atelier.
— Oui ?
Ses pupilles flamboient, amusées.
— Euh… Si ça te dit, un de ces quatre, viens nous voir au studio avec le petit. Ça l’amuserait peut-être de chanter dans le micro.
— Oh… euh…
Non mais, je viens vraiment de proposer ça ?
Allô ! T’as écouté ce qu’elle t’a dit ? Pas de relations amicales, bla-bla-bla ? Dam et toi, c’est une chose, mais y a pas que vous deux au studio, crétin !
— Scuse-moi, c’était con. Je… mais… enfin… réfléchis-y… On est là et… personne t’a oubliée.
Vas-y, rajoute une couche de violon bien grasse !
— Oui, je vais y réfléchir, promis.
Avec un sourire confus, elle m’envoie un ultime regard lorsque je lui ouvre la porte. J’ai l’impression qu’elle aimerait ajouter un dernier truc mais, comme moi, elle ne sait pas quoi. Elle murmure simplement « bye », je fais pareil, verrouille derrière elle, puis je rejoins l’étrange silence de mon appartement, le cœur et l’esprit bien trop troublés.
Bordel ! Je voulais pas ça, moi !
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