Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 58
Margot
« La planète en deuil » ; « Que font les gouvernements ? » ; « Pourquoi le ministère de l’Intérieur n’a-t-il pas agi ? » ; « Comment des terroristes armés ont-ils pu passer les frontières ? »
La Toile est en feu. Médias du Web et internautes s’en donnent à cœur joie pour crucifier les gouvernements, le système et les extrémistes, alors que sur divers réseaux sociaux des messages de deuil et des bandeaux noirs affluent en masse sur les comptes privés. Moi, je n’en possède plus depuis longtemps, mais Damien m’a montré les siens.
Au travers de ces attentats, les Fils de la Lumière voulaient frapper plus fort que les autres, être les déclencheurs de la dislocation finale de l’Occident, objectif que leurs plus terribles rivaux ne sont jamais parvenus à obtenir, et prendre ainsi l’ascendant définitif sur eux. De leur guerre fratricide, nous sommes devenus l’enjeu principal, et ce matin j’ai peur, affreusement peur de l’issue possible de cette folie sans nom.
— Marguerite, il va vraiment falloir y aller…
— Je crois que je parviendrai jamais à m’y faire. Non mais, entre nous, vous trouvez pas, vous aussi, que ça fait un peu Fernandel ?
Je pousse un soupir et lève les yeux de mon téléphone pour observer pleinement Damien et Romy. Deux caractères si opposés qui, pourtant, ont semblé accrocher tout de suite. Je l’ai toujours dit : mon ami a un don.
— C’était son choix, répond Romy avec le plus grand sérieux. Marg…
— Oui, je t’ai entendue, l’interromps-je. Mais… je veux parler à Luc avant. Il a le droit de l’entendre de ma bouche.
Je devine Romy un peu plus à cran encore. Cela fait des heures que nous aurions dû prendre la route, mais comment aurais-je pu partir sans venir leur dire au revoir ? Sans m’assurer que leurs vies ne risquaient plus rien ? Rien que de repenser aux images diffusées en boucle durant toute la nuit, je sens les larmes me revenir aux yeux. À Paris, plus d’une centaine de morts, des dizaines de blessés graves. Si on les additionne au total mondial, cela fait des milliers de vies supprimées la veille au soir.
Pour qui ? Pour quoi ?
La plupart des terroristes sont morts également. Soit en se faisant sauter parmi les innocents, soit tués par les balles de la BRI et du RAID. Mais certains sont parvenus à s’échapper et courent encore.
À cette pensée, mon estomac se tord violemment.
— Margot ?
Abby s’est redressée dans son lit. Elle aussi porte les stigmates physiques de cette tragédie et j’espère que son mental sera assez fort pour supporter le traumatisme. Avec Dam à ses côtés, je n’ai sûrement aucun souci à me faire, mais je me doute que durant longtemps ses nuits seront hantées malgré tout.
Je tente un sourire, me rapproche d’elle et prends sa main.
— Ça va aller. Pour nous tous, ça va aller.
Au fond de ses yeux turquoise, je lis la peur et le doute, alors je l’enlace et l’étreins pour lui offrir un peu de la force qu’il me reste.
— Et pour Arthur ? demande Dam à Romy. Vous êtes sûre de votre coup ? Parce que…
— Il ne lui arrivera rien, le coupe Romy. D’autant plus que je peux le retrouver où qu’il soit.
— Oh ? Sans déc ?
Avec un petit air arrogant, elle ouvre son attaché-case.
— Grâce à ceci. Un traceur est planqué dans la doublure de sa veste, un autre dans son Bourriquet.
À la vue de la puce électronique ultraplate, Dam écarquille les yeux.
— Il suffit que j’active ces minitraceurs à distance et ils me donnent aussitôt la position de leur détenteur.
— Waouh ! À la Sécurité intérieure, vous êtes presque au même niveau que James Bond. Je peux voir ?
Il tend sa main, le sourire canaille. Avec un soupir agacé, Romy cède, avant de répondre à son téléphone en train de vibrer.
— Oui ? Vous êtes sûr, Denis ? Vraiment sûr ?
Son regard de marbre glisse sur moi, et mon nœud au ventre se resserre.
— Il faut que je parle à Luc.
— Je viens avec toi, ma jolie !
Je n’ai pas le temps de protester, Abby et Clarisse non plus. Sans doute a-t-il surtout besoin de penser à autre chose qu’à l’Ekinox. Dans sa tête survoltée à la mémoire trop vive, toutes les images doivent tourner en boucle, encore et encore, un vrai cauchemar éveillé. Lui aussi aura besoin de temps et de beaucoup, beaucoup d’amour.
J’ignore dans quel état je vais retrouver Luc. Sa chambre n’est que trois portes plus loin et sa violente dispute avec Vivian au petit matin n’a échappé à personne. Tellement violente qu’il en a fait un malaise, selon l’infirmier. Mais, quand nous pénétrons dans sa chambre, il est bel et bien réveillé et, tout comme Damien et Abby, il a pu se changer. Adieu, l’affreuse chemise de l’hôpital ; bonjour, le jogging confortable. Ça ne change en rien son visage mal en point et ces cernes trop marqués, mais cela lui donne meilleure allure quand même.
— Hé ! Salut, toi. Comment tu te sens ?
— Couché ou debout ? ironise-t-il, le regard presque envieux en détaillant Damien.
— C’est juste l’histoire de quelques jours, peut-être même simplement de quelques heures, l’encouragé-je.
Il hoche la tête tandis qu’un voile vient obscurcir ses beaux yeux clairs.
— Vous aviez raison, maugrée-t-il, pour Vivian… l’article d’Exclusif…
— Je l’ai jamais sentie, cette salope. Putain, p’tit cœur ! T’en auras mis du temps !
Il évite mon regard, baisse le sien.
— C’est ma faute à moi, affirmé-je. Si j’avais été plus forte face à cet article…
— Non, répond Luc. T’as voulu protéger Arthur et t’as eu raison. Je suis pas quelqu’un de fiable.
Je prends sa main.
— Si, au contraire, aujourd’hui, tu l’es. Tous ces derniers mois, tu m’as prouvé à quel point tu avais changé, mûri, sans perdre pour autant ce petit grain de folie que j’aime tant chez toi. Et puis… tu m’as laissée partir. Sur le moment, ça m’a fait mal, mais j’ai compris pourquoi tu l’avais fait. Rendre sa liberté à l’autre, c’est un acte d’amour.
Nos yeux, enfin, se croisent. Se parlent. S’avouent.
— Oui, murmure-t-il. Et des fois, l’amour, ça fait peur. Mais, aujourd’hui, je n’ai plus peur. C’est toi que j’aime, Margot. Ç’a toujours été toi. Il m’a juste fallu quelques années pour le comprendre. Tu me détestes ?
Dans ma poitrine, mon cœur éclate.
— Plus aujourd’hui. Aujourd’hui, je t’aime aussi… mon amour.
Je ne devrais pas, mais je ne sais résister quand il m’attire à lui pour un baiser. Tendre, profond, amoureux.
— Pouah ! Ce que vous êtes beaux quand même. Moi aussi, j’vous aime, hein !
Les bras de Damien viennent nous étreindre, et ce n’est que lorsque la porte s’ouvre brusquement dans mon dos que nous reculons tous les trois.
— Marguerite, cette fois, il faut y aller.
Luc pose sur Romy un regard circonspect, puis me dévisage à mon tour.
— Je… je te présente Romy Bergmann. Romy…
— Je sais qui il est, m’interrompt-elle, tranchante.
Contrairement à sa rencontre avec Damien et Abby, il pèse cette fois dans l’air des ondes lourdes et suffocantes. Ils se considèrent tous deux avec méfiance, tels deux fauves prêts à mordre.
— Pourquoi elle est là ? finit par grincer Luc.
— Elle est là, me devance Romy, parce qu’à cause d’un certain bassiste des photos ont fuité, et aujourd’hui, de nouveau, Marguerite et Arthur, et même Yamini, sont en danger.
L’œil noir que lui lance mon rockeur ne la déstabilise pas, elle continue à le toiser avec férocité.
— Ce n’est pas à cause de moi. C’est…
Elle lève une main.
— Peu importe ! Ces photos sont du pain bénit pour celui qui les traque et qui a failli vous tuer hier soir.
— Quoi ?
Luc s’est redressé. D’un geste doux contre son torse, je le retiens de se mettre debout.
— Dabo n’est pas mort.
Je lui raconte alors ce que Romy m’a appris quelques heures plus tôt. La nouvelle paraît l’anéantir, parce qu’il a compris ce qu’elle signifie. Il secoue la tête, incrédule. Pour appuyer mes dires, Romy tire des photos en noir et blanc de son fidèle attaché-case qui ne semble jamais la quitter et les pose sur le bord du lit. D’un doigt, elle désigne la première, prise grâce aux caméras de sécurité de l’Ekinox.
— Nous ignorons encore comment tous ces hommes ont réussi à passer les frontières, mais ce que nous avons déjà découvert, c’est que celui-ci se nommait Abdel Al Qubaisi. Il a été le premier à s’infiltrer dans l’Ekinox et à ouvrir le bal avec une ceinture d’explosifs.
Sur les visages silencieux de Luc et Damien, je perçois la douleur du souvenir macabre, et cela me fait mal, à moi aussi. Je n’ai vu que les vidéos des témoins extérieurs, mais elles étaient déjà si parlantes… On entendait les hurlements de ceux qui étaient parvenus à s’enfuir, le bruit violent et meurtrier des balles et des explosions à l’intérieur du bâtiment.
— Sont arrivés ensuite Ismaël Ebeid, Bilal Hariri et Dabo Salaou, tous armés de grenades et de kalachnikovs. Ismaël s’est fait sauter également. Bilal et Dabo ont réussi à s’enfuir. Le premier a été arrêté avant de pouvoir monter dans le métro, station République. Il a tiré sur sa ceinture kamikaze mais, par miracle, le mécanisme n’a pas fonctionné. Quant à Dabo… il s’est volatilisé.
Luc fixe la dernière photo à l’image pas très nette avec une haine que je ne lui ai jamais vue. Il serre le drap, le corps frémissant de colère.
— Cette cicatrice vers son œil, précise Romy en pointant la figure du terroriste, est l’œuvre de Marguerite.
— Ouais, elle nous a raconté. Et maintenant ?
— Maintenant, j’emmène Marguerite. Arthur et sa grand-mère, eux, sont déjà loin d’ici, en sécurité. Marguerite voulait qu’on ne protège que son fils, et servir d’appât, mais il y a eu trop de morts cette nuit pour que je prenne le risque d’en ajouter une autre à la liste et de faire du petit un orphelin. Venir vous voir pour vous dire adieu est déjà, selon moi, une énorme erreur.
Le regard mortifié de Luc court d’elle à moi et de moi à elle.
— A… adieu ? Comment ça, adieu ? Vous les emmenez où ?
— Je ne peux pas vous le dire. Marguerite, dis-leur au revoir maintenant, on y va.
Elle ramasse les photos, les range et nous tourne le dos pour répondre à un nouvel appel téléphonique.
— Alors… ça recommence, chuchote-t-il. Et… Putain ! Elle a raison. C’est ma…
— Non. (Je pose un doigt sur ses lèvres.) Ce n’est pas ta faute, uniquement la mienne. Romy m’a donné des consignes et je n’ai rien respecté. Parce que te revoir, cela a tout chamboulé, ici.
J’enlace sa main, la porte à mon cœur.
— Ils vont l’arrêter, sa sale gueule est partout maintenant, assure Dam avec un espoir qui m’étreint. Ce n’est qu’une question de temps.
— Ah oui ? Tu crois ? rétorque Luc. Ça fait des mois qu’ils lui courent après et qu’il réussit toujours à disparaître. C’est pas à Margot et Arthur de payer pour lui, putain. Je… Dis-moi. Dis-moi où vous allez.
Face à ses yeux si implorants, les miens s’embuent. Je secoue négativement la tête.
— Je n’ai pas le droit. Mais… je veux croire que Dam a raison et que, bientôt, on se retrouvera, enfin libres de tout. Et… maman sera avec moi, cette fois. Je suis désolée pour Arthur, que tu n’aies pas pu lui dire au revoir.
Ses mains se referment sur mes joues humides. Il m’attire à lui et, entre deux baisers qui m’offrent tout son amour, il supplie :
— Dis-le-moi.
* * *
Luc
Elle se mord la lèvre, fait « non » pour la seconde fois. Pourtant, ses deux perles noires me crient la réponse, mais comment la comprendre ?
Prise entre le feu et la glace, elle préfère m’échapper pour faire un câlin d’au revoir à Damien.
— Allez, on y va !
Sèche comme un poisson congelé, la fameuse Romy a déjà ouvert la porte. Margot essuie ses joues, la rejoint, puis nous regarde une dernière fois.
— Je vous aime.
Alors que le dobermann disparaît dans le couloir, Margot hésite, peste tout bas et revient vers moi à toute vitesse. Ses bras se referment sur ma nuque et nos langues se retrouvent pour un baiser rock’n’roll à souhait.
— Marguerite ! s’impatiente la voix de Romy.
— L’Ariège. Lorbières-les-Châteaux.
Ce n’est qu’un vague murmure soufflé contre mes lèvres, mais l’information s’imprègne bien profondément. L’Ariège ? Putain, elle va se faire chier.
— Fais attention à toi. Et que ta Romy déconne pas.
— Déconner ? Je crois que c’est moi qui viens de le faire, là.
— MARGUERITE !
Un peu pâle, le pas chancelant, elle se décide à reculer et repartir vers la porte. Encore un regard, vraiment le dernier cette fois, et elle referme derrière elle.
Dans ma gorge, je ressens une boule trop grosse. Je venais de la retrouver et… bordel de merde !
— Elle t’a dit quoi ?
J’ai froid… Si froid. Les yeux rivés sur la porte close, je réponds :
— D’ouvrir Google Map.
Aussitôt, Dam plonge la main dans son jogging et en tire son téléphone.
— Oh ! Fred et Mike arrivent, cool. Ça mettra du baume au cœur. Je…
Sa voix tremblote. Il cache ses émotions pour ne pas agrandir ma peine, mais je sais bien que sa douleur est quasi équivalente à la mienne. J’ouvre un bras et ses larmes viennent bientôt lécher mon épaule. Dans ses sanglots, il lâche tout : Margot, l’attentat, les blessures d’Abby. Cette nuit, on aurait pu perdre beaucoup. Des gens ont perdu beaucoup.
Jade. Jade Vigneau.
Une fois que je serai sorti d’ici, il faudra que je retrouve cette fille. L’image de sa mère, son œil pendant, sa joue arrachée, me saute à l’esprit et la bile remonte dans ma trachée. Cette femme, ses derniers mots, je ne les oublierai jamais. Elle allait mourir, tuée par des fous, et sa dernière pensée a été une pensée d’amour.
Et toi aussi…
Ouais. Margot… Arthur… Mon ultime vision.
Je prends le téléphone de Dam et cherche le village dont Margot m’a parlé. Au plus rapide : huit heures de route, sept cent quatre-vingt-dix kilomètres et des brouettes. Putain ! Le trou du cul du monde le plus au sud possible de Paris ! Et puis, y a quoi là-bas, à part des vaches, des moutons et des hérissons ? Même eux doivent être en dépression.
Que faire de cette info ? Tenter de la rejoindre en douce au risque que son dobermann aux cheveux blonds me saute à la gorge et la fasse disparaître encore plus loin ?
Dans un soupir, je rends le téléphone à Dam.
— Et si t’allais retrouver Abby ? Elle a besoin de toi et, toi, faut que tu te reposes.
Ses pupilles dilatées par la fatigue se parent de frayeur.
— Me reposer ? P’tit cœur, dès que je ferme les yeux, je suis hanté. Le bruit des kalachs, les cris, le sang, tous ces gens… morts… On est des rescapés, mais pourquoi nous ? Pourquoi on le mériterait plus que les autres ?
— Parce que… on doit continuer à faire chanter et danser le monde ? Prôner cette liberté d’expression que personne ne nous volera jamais ?
Un rire nerveux lui échappe.
— Ben, merde. Quand tu veux, tu causes bien.
— Allez, va recharger tes batteries, même si tu dors pas, et surtout si Fred et Mike arrivent.
Je pourrais lui proposer de demander un somnifère mais, depuis des années, l’idée d’avaler le moindre médoc lui faire peur. Peur d’y prendre goût, de replonger. Et avec ce qui vient de se passer, il serait si facile de se laisser aller pour oublier… Même si je pense que jamais le monde ne l’oubliera.
Finalement, il se décide à m’obéir et, après un dernier groscâlin, il rejoint sa chambre en clopinant. Il n’est pas con, il a deviné que j’avais besoin d’être un peu seul. Une main sur mes côtes douloureuses, je me force à me lever pour gagner la fenêtre que je ne peux ouvrir qu’en imposte. Eh merde ! J’ai froid, mais j’ai besoin d’air. Et d’une clope… et d’un whisky… et de musique…
Je jette un œil au plafond. Nouveau juron quand j’aperçois un détecteur de fumée. Je pourrais descendre à l’entrée, mais chaque pas est un calvaire. Quant au whisky, pas sûr qu’il se mélange bien avec la morphine. D’un coup de poing rageur, je cogne violemment sur la vitre. Je veux hurler, tout massacrer dans cette chambre ! Je veux me barrer d’ici ! Retrouver Margot et Arthur, les emmener loin, très loin, là où personne ne pourra jamais leur faire du mal et où Damien pourra apaiser ses tourments.
Mon geste me tire un cri. Putain de côtes ! Putain de tout !
Personne pour me voir, alors je lâche les vannes et crache dans mes sanglots toute la noirceur cachée au fond de mes entrailles, le front collé à cette fenêtre qui refuse de s’ouvrir en grand. Elle donne sur un jardin où des gens se promènent. Je les observe, les envie. Petit à petit, mes larmes se tarissent. Bientôt, ce sera à mon tour de pouvoir sortir. J’ai deux personnes à protéger, des tableaux à finir, une tournée à reprendre. Ces connards dégénérés ne foutront pas ma vie en l’air ni celle des personnes que j’aime. La peur engendre la peur tant que cette peur ne porte pas de nom. Mais on connaît l’ennemi maintenant, et, un jour ou l’autre, tout se paie.
Le corps épuisé par ma colère, je retourne m’allonger et sors mon téléphone d’un tiroir. Ma sœur, en plus de quelques affaires, m’a apporté mon chargeur. Je le branche à la prise à côté du lit et laisse les messages sonner. Des centaines de messages, sur tous mes réseaux ! Des potes, des inconnus, des fans, même mon père. Merde alors ! J’hallucine et finis par couper le son.
Margot a-t-elle pu conserver son téléphone ? Où est-elle à présent ? Encore dans Paris ? Déjà sur l’autoroute ? Je n’ai cependant pas le temps de lui écrire pour vérifier. Ma mère m’appelle, puis mon frère, puis Serge qui m’annonce qu’il passera en fin de journée. Je veux l’interroger sur la tournée, mais il a déjà raccroché. Fred et Mike doivent savoir, ils nous raconteront, j’ai pas la patience d’attendre ce soir.
Je branche la musique, pas trop fort, et pose le téléphone près de moi, sur l’oreiller. Motörhead, une valeur sûre qui sait toujours m’apaiser. Faut que j’écrive à Margot, mais mes paupières commencent déjà à se fermer et je repense aux paroles de Dam. Non, je veux ni le sang ni les cris. Je veux le sourire d’Arthur et les grands yeux noirs de sa mère. Je me concentre sur la musique, sur les mots chantés par Lemmy…
Un message.
Je dois… écrire… un… mess…
Toc ! Toc !
Je tressaille, rouvre les paupières.
— Bonjour. C’est l’heure de votre piqûre.
— Ma… quoi ?
À moitié dans le coaltar, je me redresse. C’est qui, celui-là ? Où est Karim ? Le type s’avance, un masque chirurgical autour de la gueule, un calot sur la tête, une blouse de chirurgien et une seringue dans la main. Il est plutôt grand, mais surtout baraqué.
— Vous êtes qui ? Où est Karim ?
— Pas là.
Ma vision trouble s’éclaircit, juste à temps pour apercevoir la balafre que le masque ne suffit pas à dissimuler.
Oh, putain !
Mes doigts partent vers le bouton d’appel, mais Dabo s’est déjà jeté sur moi, un bras contre mon torse. De tout son poids, il m’écrase côtes et poumons, et la douleur me fait vriller. J’arrive plus à respirer, des points noirs se mettent à danser devant mes yeux.
— No…
Brutalement, sa grosse main s’abat sur ma bouche et l’aiguille s’enfonce dans mon cou. Non ! Non !
Le geste désespéré, je m’accroche à ses poignets et tente de le repousser, mais déjà mes forces s’épuisent et mes paupières deviennent trop lourdes. Sous le masque, le visage sombre se dédouble, ses contours se confondent ; dans mon esprit, tout s’embrouille, s’épaissit. Même sa voix grave chargée de menaces au creux de mon oreille me paraît soudain très, très lointaine.
— Toi et moi, l’artiste, on a des choses à se raconter, alors, on va aller faire une petite balade au calme.
Non… Non… N…
Bascule. Trou noir. Néant.
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