Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 35
Luc
Ne réussissant à joindre ni Damien ni Elsa, Margot s’est décidée à m’appeler. J’aurais pu me sentir frustré de n’être que le troisième de sa liste, mais cela m’est passé au-dessus dès que j’ai compris qu’elle avait besoin de parler et de ne pas être seule. Moi aussi, je connais ses silences.
D’ailleurs, je ne lui ai pas laissé le choix. Tant pis pour ma motivation du soir, j’ai rangé la tablette fissa et suis parti la rejoindre chez elle. Quand j’ai sonné, Arthur sortait tout juste de la douche, et, depuis mon arrivée, il me décolle plus. Assis près de moi sur le canapé, il passe et repasse sur mon portable mes vidéos de la Saint-Patrick – les plus décentes, que je lui ai sélectionnées – en se dandinant au rythme des musiques.
— Tu es satisfait de ton séjour ? me demande Margot. Tu as pu faire tout ce que tu prévoyais ?
— Ouais, même si Punk souffle le chaud et le froid. Ils étaient bien décidés à virer Clive, mais ils sont revenus de nouveau en arrière. Peut-être parce que j’ai moi-même décliné l’offre pour le moment. J’en sais rien.
— L’offre ?
— Intégrer pleinement le groupe. Je vais me contenter de continuer à fournir quelques coups de main de temps en temps.
— Mais l’album ?
— Il est dans la boîte.
À sa tête surprise, je précise, avant qu’elle ne pose la question :
— Oui, ç’a été beaucoup plus rapide qu’avec Dark Moon. Ils ont pas la même manière de travailler en amont, ils sont moins exigeants, plus… instinctifs, moins patients. Nous aussi, on était davantage comme ça, avant.
Pouah ! Moi aussi, je parle comme un vieux. Je suis mal barré.
Instinctifs, on l’est toujours, il suffit de voir comment on a géré les dernières semaines en studio, seulement c’est de l’instinctif objectif, de celui qui a déjà de la bouteille.
J’avale une gorgée de Coca, puis récupère mon sac à dos.
— En parlant de l’Irlande, j’ai un truc pour toi, Arthur.
Aussitôt, les yeux du môme quittent l’écran pour venir se poser sur moi, aussi curieux qu’avides. Ceux de Margot me brûlent, même si j’évite de la regarder. Du sac, je sors un paquet cadeau que le petit se retient d’attraper. Avant de l’accepter, il jette un coup d’œil furtif à sa mère, qui acquiesce.
— Et on dit quoi ?
— Merci.
Ni une ni deux, l’emballage ne fait pas long feu.
— Oh ! Maman ! Regarde ! Comme les monsieurs sur les films !
— Messieurs… Oui, je vois. Il est très beau.
Un smile énorme aux lèvres, Arthur enfile le chapeau du Leprechaun – taille enfant – sur sa petite tête, va se contempler dans le miroir à l’entrée, puis éclate de rire. Son enthousiasme fait également sourire sa mère, avant qu’elle ne se tourne vers moi.
— C’est gentil, mais…
— Chut ! Avec plaisir. Et si jamais, j’en ai aussi pris un pour Malone. Et un autre pour… (J’élève la voix en direction d’Arthur.) Il a été sage, ton Bourriquet ?
Il revient vers nous en sautillant et s’empare de l’âne bleu resté à l’abandon dans un coin du canapé.
— Oui, ze crois.
— Alors, il a aussi droit à son cadeau, comme ça, pas de jaloux, chacun le sien.
Arthur jubile, Margot secoue doucement la tête et Bourriquet se retrouve bientôt affublé d’un superbe haut-de-forme vert pomme cerclé d’une ceinture noire. Danny et Eva, eux, auront droit à un body du même acabit.
— Bon… mon p’tit lutin irlandais, tu as faim ?
— Ouiiii ! On manze quoi ?
Sous sa peau de miel, les pommettes de Margot deviennent légèrement roses. Ça lui va bien. Elle attache ses cheveux avec sa pince, puis reporte ses opales sombres sur moi.
— Eh bien… vu que tu es là, tu serais d’accord pour m’apprendre ta super recette ? Il faut que je voie ça de mes yeux.
Je fronce les miens.
— Euh… laquelle ?
— L’olmette ! s’écrie Arthur. Oui ! Miam !
Et deux minutes plus tard, alors qu’Arthur joue par terre avec des Duplo, je me retrouve dans la cuisine exiguë de Margot. Elle sort les ingrédients, un saladier, un bol, une poêle et, bonne élève, elle attend attentivement la suite de mes instructions.
— Le secret tient en deux choses : fouetter les blancs d’abord, jusqu’à les rendre mousseux, et ajouter les jaunes petit à petit, ensuite la cuisson qui sera primordiale.
Ses pommes de terre étant déjà cuites de la veille, elle les fait sauter pendant que je coupe une courgette et émince un oignon, qu’elle fait revenir peu après, avant de réserver le tout.
— Et pour l’omelette…
Je me glisse dans son dos. Le parfum de ses cheveux vient aussitôt embaumer mes narines, annihilant presque les odeurs de la cuisine. Un mélange de coco et d’eau de rose que je me rappelle avoir déjà respiré de nombreuses fois. Le col de son tee-shirt est large et tombe sur le côté, dévoilant le galbe gracieux de son épaule droite. Image sexy et inspirante que mon cerveau enferme quelque part à double tour. Déjà, mes doigts dessinent ce contour sans le toucher, puis ils descendent vers ses mains délicates qu’ils emprisonnent avec douceur. Contre le mien, son corps est pris d’un frisson et, sur ses bras et cette épaule dénudée, sa peau se pare d’une légère chair de poule.
— … on sépare les blancs des jaunes, et on bat les premiers avec de l’huile de coude.
Dans un même mouvement, nos mains font tourner le fouet dans le saladier, jusqu’à l’obtention d’une mousse que je considère comme passable. Puis nous ajoutons les jaunes et battons de nouveau le mélange avec vigueur. La force du mouvement la fait reculer un peu plus contre moi et je me surprends à me demander si cette peau dorée a toujours le même goût.
Concentre-toi plutôt sur tes putains d’œufs…
Ouais. Bander à cet instant, alors que son charmant petit cul appuie contre mon jean, serait sûrement malvenu. Mais c’est trop tard. Déjà, mon bas-ventre fourmille et je me force à me décoller un peu d’elle en pensant à autre chose. Un riff de Lemmy en tête, je m’empare des condiments et assaisonne notre mélange.
— Mmmm… ça sent déjà bon, déclare-t-elle avec envie.
Je ne peux empêcher mes yeux de dériver vers sa nuque, dont les effluves reviennent me chatouiller le nez.
— Ouais… très bon, murmuré-je en reculant encore pour rallumer la plaque. Donc… hum… la cuisson…
Elle me regarde faire avec grande attention, et bientôt l’odeur alléchante de l’omelette se répand à travers tout l’appartement. Pendant que je la retourne, Margot met la table et invite Arthur à s’asseoir. Apparemment, de ce que je comprends, c’est repas de fête ce soir, car il a droit « exceptionnellement » à un verre de sirop de grenadine.
— Je t’en offre un aussi ? Désolé si tu préférais de l’alcool mais, à part du jus de fruits, un soda ou de l’eau, j’ai pas grand-chose…
— Eau gazeuse ? On peut faire des diabolos.
Trois minutes plus tard, Arthur se régale du plat sous les yeux ahuris de sa mère. Tellement qu’il en demande même une seconde assiette.
— Totalement hallucinant, souffle-t-elle. Tu peux revenir quand tu veux.
Son sourire vrai me percute comme une vague trop forte, mais je n’en montre rien. Cela me perturbe déjà assez comme ça. Je me contente de lever mon verre et de hocher la tête.
Arthur termine son festin par un yaourt et, après avoir joué encore un petit peu, Margot décrète qu’il est l’heure du lit. S’il proteste pour la forme, il m’offre bien vite un regard de chaton désespéré en osant me réclamer une histoire.
Euh…
— Tu n’as qu’à choisir un des livres de sa bibliothèque, près de son lit.
— Oui, confirme-t-il. Maman, elle fait les voix, mais si tu fais pas, ze t’en veux pas.
Comment lui résister ? Impossible.
Pendant que Margot lui nettoie les dents, je rejoins sa chambre et passe les bouquins en revue. Que des trucs passionnants ! T’choupi à la plage, Petit Ours Brun sur le pot, plein d’autres titres du même genre, des imagiers, des Disney, des livres cartonnés musicaux – enfin, musicaux, on s’entend –, et un autre intitulé Mes petits contes du soir. Je le prends et commence à le feuilleter. Sans aucun doute, ça doit être plus captivant que Petit Ours Brun et ses problèmes de sphincter, mais je finis par le reposer lorsque mon regard accroche un album grand format dont le graphisme me plaît direct. Grand Loup & Petit Loup.
Pas le temps de le zieuter, cependant ; dans ma poche, ça vibre. Bingo ! Un message en provenance du téléphone d’Abby.
Aujourd’hui 19 h 58
Holà, p’tit cœur ! Ben, tu sais quoi ? Ça finit exactement comme je
t’avais raconté :-p ! Alors ? Tu nous rejoins au HD ?
Aujourd’hui 19 h 58
Non, je suis occupé
Aujourd’hui 19 h 59
T’es pas drôle ! Et tu vas louper des burgers de la mort.
Aujourd’hui 19 h 59
Tant pis. Je m’en remettrai.
Aujourd’hui 19 h 59
Croissants demain ?
Aujourd’hui 20 h 00
Croissants demain.
J’hésite quelques secondes avant d’ajouter :
Aujourd’hui 20 h 00
Et pas la peine de débarquer avec de la bouffe ce soir. Je suis pas chez
moi.
Sa réponse fuse aussitôt.
Aujourd’hui 20 h 00
Tu te fous de moi ? T’as dit que tu devais bosser ! La chatte de Vivian
te perdra, p’tit cœur.
Nouvelle hésitation de mes doigts sur le clavier. Ma réponse va le rendre fou.
Aujourd’hui 20 h 01
Je suis pas chez Vivian… Bonne soirée, à demain.
Sans attendre, la photo d’Abby s’affiche sur l’écran. Je souris. Ouais, je le connais vraiment trop bien.
— Oui ?
— Comment ça, pas chez Vivian ? T’es où alors ?
Un bruit de petits pas me fait tourner la tête. Arthur et Bourriquet – le premier toujours coiffé de son chapeau – sautent sur le lit pendant que le regard perçant de Margot s’arrête sur le livre que je tiens dans l’autre main. Un léger sourire apparaît au coin de ses lèvres.
— Je suis… Quand tu rallumeras ton téléphone, tu le sauras direct. À demain, Dam.
Et je raccroche sans lui laisser le temps d’en replacer une. Abby risque de m’en vouloir ; maintenant, il va être insupportable tant qu’il n’aura pas son téléphone rechargé en main, et cela me fait rigoler en douce. Cruel ami que je suis.
Margot a bordé Arthur, qui refuse de retirer son haut-de-forme. Elle lui donne un baiser, éteint le plafonnier pour ne laisser que la lampe de chevet et la veilleuse, puis elle désigne l’album.
— Tu connais ?
— Pas du tout.
— Très bon choix du hasard, alors. Arthur et moi, on l’adore.
Sans en expliquer davantage, elle quitte la chambre d’un pas léger, ne laissant qu’une trace olfactive de son délicieux parfum.
— Tu viens ? Ze t’ai fait une place, moi.
Je m’installe auprès d’Arthur, une jambe sur le lit, l’autre par terre. Lui se cale contre moi, sa peluche serrée sur son cœur. Ça fait bizarre une telle proximité sous la lumière tamisée, même avec Malone je n’ai encore jamais vécu ça. Les histoires du soir, il ne les a jamais réclamées qu’à ses parents ou son parrain – Fred.
Le plus étrange, c’est cette sensation de naturel, comme s’il ne s’agissait pas de la première fois.
— Tu lis ?
— Hum ? Ouais, scuse. Tu veux pas l’enlever quand même ? Tu seras mieux sans.
À ma grande surprise, il m’obéit sans rechigner, jette le chapeau au pied du lit et reprend sa place contre mon bras. Je détaille la couverture encore une fois : un fond rose et orange assez sobre, un grand loup noir en train de tendre, sans le regarder, une orange à un petit loup bleu.
Ouais, vraiment, j’aime bien ce trait de crayon. Alors, dans le silence rompu par le seul bruit de nos respirations, j’ouvre le livre.
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