Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 50
Margot
Pour les trente et un ans de Luc, Damien ne s’est pas moqué de lui.
En accord avec Serge pour un retour exceptionnel à Paris entre deux festivals, il a loué la salle arrière des Saveurs du Liban, le resto où Luc m’a invitée quelques mois plus tôt. Issam nous a concocté un buffet grandiose avec, j’ai l’impression, la quasi-totalité des plats de sa carte. Un vrai régal, une fois de plus, que même ma mère et Arthur ont goûté en partie, avant que mon fils ne rende les armes et que maman ne le ramène chez moi. Le week-end a déjà été éprouvant pour lui avec un nouveau voyage en Suisse où il s’est beaucoup amusé, entre le loft de Luc et Damien, le jet d’eau de Genève et l’ambiance joyeuse du Paléo, un festival suisse auquel Dark Moon est convié à chaque sortie d’album. D’ailleurs, le premier single du futur opus tourne à plein tube sur les radios et s’est classé directement à la première place des meilleures ventes et téléchargements. Autant dire que, ce soir, c’est aussi l’occasion de fêter cette bonne nouvelle, et une autre…
Si toute la bande, sa sœur, son frère et même ma mère et celle de Damien sont au courant que Luc a signé avec la célèbre galerie Osmoz dans le Marais, il reste une personne à laquelle il n’a encore rien dit. Il voulait même attendre le printemps prochain que l’exposition soit installée, mais je ne suis pas sûre qu’Aude Gauthier aurait beaucoup apprécié d’être ainsi mise de côté, surtout si l’information venait à être découverte avant.
Alors que les serveurs d’Issam préparent le buffet des desserts, Luc en profite pour faire signe à sa mère.
— Tu veux que je vous laisse ? lui demandé-je, prête à rejoindre les autres.
Sa main se referme sur la mienne.
— Non, reste.
J’aurais préféré qu’il me dise « oui », je n’ai jamais été très à l’aise avec Aude. Dans une autre vie, cette sublime blonde au regard froid aurait sans aucun doute pu faire partie des égéries d’Alfred Hitchcock. Grande, élancée, elle dégage une assurance aussi glaciale que ses yeux, tout l’inverse de Clarisse, la maman de Damien, toujours avenante et souriante.
— Ça va ? Tu t’amuses ? s’enquiert-il dès qu’elle parvient à notre hauteur, vers une porte menant à un petit jardin extérieur.
Acceptant son invitation muette à sortir, elle passe devant en premier.
— Je reconnais que la nourriture est bonne. Et vu que le monde est moindre que pour tes trente ans, on s’entend mieux, c’est plus agréable.
— Oh ? Deux presque compliments de ta part, Damien ne va pas s’en remettre.
Aude hausse un sourcil en le dévisageant, les lèvres pincées.
— Moi non plus, c’est certain.
Dehors, l’air nocturne est aussi lourd que la tension entre la mère et le fils. Malgré ma petite robe d’été, une chaleur moite, désagréable, me prend au corps.
— Et si vous enterriez enfin la hache de guerre, hein ? Pour moi, soupire mon homme. Maman, quand est-ce que tu accepteras de voir que je vais bien ? Que je suis heureux ?
— Ta sœur aussi semble aller bien ce soir, je suis contente.
— Tu plaisantes ?
Luc a lâché ma main pour s’approcher d’elle et lui faire face. Mal à l’aise, de trop, je me ratatine dans un coin.
— Je te parle de moi, là. Arrête de tout le temps, tout le temps, ramener tout à Anna ! Greg et moi, on existe, tu sais, et…
— Je le sais.
— Alors, pourquoi tu fais toujours comme si tu t’en fous, putain ?
Il a presque crié. Au fond de lui, il aimerait que leur relation se débloque, qu’elle ressemble un jour davantage à celle de Damien et de Clarisse, même si ce ne sera jamais le cas. Pour la première fois, cependant, Aude semble quelque peu ébranlée.
— C’est ce que tu penses ? Que je m’en fous ?
— Évidemment ! Quand on se soucie des autres, on le montre.
— Dois-je te rappeler qui filtre mes appels ?
— Parce que chaque fois tu dévies sur Anna. Te parler ne sert à rien, tu n’écoutes que ce que tu veux entendre. Et ç’a toujours été comme ça.
Brusquement pâle, Aude soutient tout de même son regard sombre et acéré, puis elle finit par se tourner vers moi, la grimace pleine d’ironie.
— Les enfants… Tu verras, sois bien accrochée.
— Ne la mêle pas à ça, gronde Luc.
— Tu as voulu qu’elle reste. Et d’ailleurs… ce petit, tu comptes en faire quoi ?
Son ton cinglant, presque méprisant, me fait aussitôt monter dans les tours. Je me redresse et m’avance vers eux.
— Arthur est mon fils, Luc n’a rien à voir là-dedans. Je ne lui ai rien demandé, et ne lui demanderai jamais rien.
Le visage de marbre, Aude me reluque des pieds à la tête, exactement comme l’avait fait Vivian. Quelque part, elles se ressemblent tellement…
— Vraiment ? Sa carrière, sa gloire, sa fortune, rien ne t’intéresse ? Tu es partie quand le succès de Dark Moon était encore incertain. Aujourd’hui, ils ont fait leur place, mon fils est connu et reconnu, et tu ne cherches rien ?
Sa question équivaut à une gifle, même si elle est finalement légitime de la part… d’une mère.
— Maman…
Pour un peu, il lui sauterait à la gorge. Je lève une main vers lui et contemple Aude avec toute la bienveillance et la fermeté dont je suis capable en cet instant, malgré son regard empli de critiques et d’affront.
— Non, je ne cherche rien. Je ne voulais même pas ça. Arthur s’est attaché très vite à lui et Luc prendra la place qu’il souhaite. Moi, je veux juste que l’on construise notre bonheur petit à petit, jour après jour. Je n’oublie pas le passé, mais je l’ai rangé dans une boîte et j’en ai ouvert une nouvelle. N’oubliez pas que Luc, je l’ai aimé avant tout ça. Lui, pour ce qu’il est, ici.
Ma paume se pose à hauteur de mon cœur. Aude la fixe sans plus montrer aucune émotion, jusqu’à ce qu’un sourire, si léger qu’il est à peine perceptible, vienne relever très discrètement le coin droit de ses lèvres.
— Bien. Après tout, il s’agit de votre vie. (Ses yeux bleu polaire passent par-dessus mon épaule.) Tu voulais me dire quelque chose de particulier ?
Comme il ne répond pas tout de suite, je me tourne également vers lui et le surprends à lorgner encore ma main, celle que j’avais posée sur ma poitrine. Perdu dans ses pensées, il semble être parti ailleurs, loin de nous, comme pour se protéger. Aurais-je dû plutôt me taire ? Ne rien dévoiler ? Surtout à sa mère…
Un raclement de gorge, puis il finit par reprendre vie.
— Je voulais juste… Au printemps, tu recevras sûrement une invitation pour un vernissage. Le mien. J’ai signé avec une galerie du Marais.
Encore un silence pesant durant lequel la mère et le fils sont aussi indéchiffrables l’un que l’autre, jusqu’à ce que le petit sourire d’Aude s’élargisse un peu.
— Eh bien… Ta grand-mère serait fière de toi.
— Et toi ?
Rien qu’à ces deux petits mots, je perçois toute sa fébrilité et l’enfant qui se cache au fond de lui. D’une simple tirade, Aude peut tout faire basculer : renouer leur lien si fragile, ou le briser pour toujours. Luc s’est déjà détourné de son père, serait-il prêt à renoncer à sa mère malgré tout ?
— Moi…
Elle suspend sa phrase, ouvre son sac à main pour en sortir un portefeuille et, soudain un peu nerveuse dans ses gestes comme dans sa voix, elle s’avance vers nous.
— Moi, peut-être qu’un jour tu le comprendras, Luc. Tu as réussi ta vie, sans rien devoir à personne, et elle se trouve là, ma plus grande fierté.
Incapable de soutenir une seconde de plus le visage de son fils empli tout à coup d’émotions, elle pose dans sa main un papier plié en quatre, tiré de son portefeuille. Les doigts un peu tremblants, il l’ouvre sous mes yeux aussi curieux que les siens. Un article de journal. Le premier paru sur Dark Moon à la sortie de leur premier album. Les prunelles claires de Luc s’embuent. Moi, ma gorge se noue.
Même inflexible et froid en apparence, le cœur d’une mère reste le cœur d’une mère.
Silencieux, ou juste incapable de parler, il lui rend le fragile bout de journal qu’elle range avec précaution, les pupilles trop brillantes. Puis elle se penche vers lui pour déposer un baiser sur sa joue.
— Bon anniversaire, mon fils.
Sans un mot de plus, elle tourne les talons pour nous planter là, avant que l’on ne voie sûrement ses larmes à elle illuminer ses yeux. Lentement, mes doigts descendent vers ceux de mon homme, dont le regard se perd sur la porte derrière laquelle sa mère vient de disparaître. Ils s’enlacent, se réconfortent.
— Tu vas ?
Il hoche la tête, mais je sais bien que ce « oui » muet n’est qu’une façade.
— Tu veux que je te laisse ? Que j’aille chercher Damien ?
Cette fois, sa tête part dans l’autre sens et il m’attire contre lui, son nez bientôt égaré dans mes cheveux.
Ce soir, Aude lui a sans doute offert son plus beau cadeau, qu’il lui faudra quelques jours pour digérer. Loin de moi… là-bas, en Croatie. Même si je l’y rejoindrai avec Arthur et resterai avec lui et le groupe durant près de trois semaines, le temps de mes vacances. Arthur se réjouit et moi… j’exulte.
Je me serre plus fort contre lui, prête à ajouter mon amour à celui que sa mère vient de lui donner, mais la porte s’ouvre dans mon dos et j’entends des pas. Pas la peine d’ouvrir les yeux. Son radar à groscâlins fonctionne toujours avec autant de précision et, une seconde plus tard, les bras de Damien se referment sur nous. Telle une éponge, il absorbe nos émotions, ne nous laisse que les meilleures, puis, aussi silencieux qu’à son arrivée, il repart sans bruit, ange de lumière de nos vies.
— Et si le roi du jour retournait à sa fête ? Tu dois leur manquer.
— Avec ma reine ?
Je me devine rougir. Pour quelques heures encore, même si je le partage ce soir avec ses amis, cet homme est pleinement mien et j’aime quand il me contemple de la sorte, qu’il me fait me sentir belle et désirable à ses yeux.
Une brève pensée pour Aude.
Cet amour-là me suffit, je ne souhaite rien de plus, et c’est à travers un baiser doux et tendre que je tente de le lui faire comprendre. Vu son étreinte en retour, il paraît assez réceptif, mais on nous attend et il a encore des cadeaux à ouvrir. Le mien, je le lui offrirai une fois chez lui, sans nul autre témoin que la nuit. Un dernier souvenir du passé lié à une belle promesse d’avenir, consciente néanmoins que le ver blanc (Vivian et les autres femmes) n’est jamais loin, à guetter ma pomme si précieuse, prêt à la croquer au moindre de mes faux pas.
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