Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 39 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 37

 

 

Margot

Le bruit lointain d’une sirène a raison de mon sommeil. Dans un bâillement étouffé, j’entrouvre les paupières sans bouger. L’appartement est encore plongé dans le noir, malgré les rideaux que j’ai oublié de fermer hier soir. J’ai même oublié beaucoup de choses...

Mes yeux dévient vers l’ombre de la table basse poussée dans un coin, sur laquelle trônent toujours la bouteille de bière et nos verres vides. Je tends la main vers mon téléphone posé sur le rebord du canapé. 5 h 34. J’ai presque une demi-heure d’avance sur le réveil et à peine quatre heures de sommeil dans les veines. La journée va être longue. Très longue… Pourtant, je souris, les oreilles à l’affût du silence rompu par le bruit d’une respiration régulière.

Damien m’a laissé un message au milieu de la nuit :

Aujourd’hui 2 h 23

Holà, ma jolie ! P’tit cœur a vraiment passé la soirée chez toi ?

Lentement, je me retourne et me mords la lèvre. Oui. Luc est bien là, profondément endormi à l’autre bout du canapé déplié. Mon cœur se met à battre plus vite. Que m’a-t-il pris hier soir ? Que nous a-t-il pris ? S’il n’avait pas eu un étonnant sursaut de conscience, aurait-on laissé le désir parler pour nous ? L’aurais-je vraiment laissé m’embrasser, avec Arthur juste à côté qui aurait pu se réveiller à n’importe quel moment ? D’ailleurs… Et s’il le découvrait ici ?

Tout habillé, d’accord, mais quand même…

En toute discrétion, je comble l’espace qui nous sépare et me colle presque dans son dos. Même si souvent je m’endormais dans ses bras, à l’écoute de son cœur, je le retrouvais toujours au matin à l’autre bout du lit, en position fœtale. Comme si, durant la nuit, il redevenait ce petit garçon qui ne voulait pas se faire remarquer. Luc n’était pas un enfant désiré, surtout par son père, qu’il a toujours tenu à distance. Pour ma part, et il le sait, j’ai toujours pensé que son caractère plutôt réservé découlait de cette relation tendue et du fait que sa mère – aussi froide que belle – n’a jamais été non plus un exemple de démonstration de sentiments et d’émotions, élevant ses trois enfants à son image. Heureusement, Damien, la musique et ses dessins l’ont aidé à sortir de sa coquille, et, grâce à eux, il ose exprimer ce que son cœur cherche souvent à garder pour lui.

D’une main timide, je caresse ses cheveux détachés sur ses épaules. S’il a toujours le sommeil aussi lourd, ce n’est pas ce simple geste qui l’aidera à se réveiller, pourtant il va bien falloir que je le tire des bras de Morphée avant de m’occuper d’Arthur.

Oserais-je… ?

Mon corps décide pour ma tête et déjà il vient se lover pleinement contre le sien, ma bouche déposant un baiser sur sa joue piquante.

— Il est très tôt, murmuré-je ensuite à son oreille, mais je dois lever Arthur pour l’emmener à la crèche avant de partir au boulot. Et… c’est sûrement mieux qu’il ne te trouve pas ici.

— Mmmm…

Il bouge à peine. M’a-t-il seulement entendue ?

De conversation en conversation, de sourires complices en regards tendres, la soirée a filé aussi vite que celle du restaurant. Vers minuit, j’ai déplié le canapé sur lequel nous avons continué à parler, et plus le temps passait, plus nos corps se rapprochaient l’un de l’autre, jusqu’à ce que ma tête termine contre son épaule. Petit à petit, nos voix ont laissé place à la musique et je me souviens que la dernière phrase de Luc m’affirmait qu’il partirait quand je me serais endormie.

Les ballades ont dû avoir raison de lui, et c’est avec nous deux profondément assoupis que ma playlist a dû arriver au bout.

— Je vais prendre une douche et toi… réveille-toi…

Je dépose un autre baiser vers son oreille, il marmonne, les yeux toujours fermés. Ce mec est une vraie marmotte ! Et couché tellement près du bord que je me demande encore comment il fait pour ne jamais tomber du lit. Je l’enjambe et allume la lampe sur pied à l’éclairage doux, mais ça ne lui fait pas plus d’effet.

— Luc…

Je m’accroupis, effleure sa joue du bout des doigts. Cet homme est beau, insolemment beau. Un visage aux traits réguliers, digne d’un guerrier grec au repos.

— Luc… il faut que tu te lèves, les minutes passent vite…

— Mmmm…

Palpitations saccadées dans ma poitrine lors d’un troisième baiser, plus appuyé, vers le bord de ses lèvres, puis je cale mon téléphone contre lui, la musique branchée. Avec un peu de chance, John Entwistle et les Who auront plus de succès que moi. Je n’attends pas le résultat, je n’ai plus le temps. Le matin, tout est bien chronométré pour éviter de courir, et j’ai déjà du retard.

La douche est fraîche et rapide. Je m’emmitoufle ensuite dans mon peignoir, me brosse les cheveux, crème ma peau et tends subitement l’oreille.

Est-ce bien des rires que j’entends ?

Affolée, je sors de la salle d’eau et reste figée devant la porte ouverte de la chambre.

— Arthur ?

— Maman ! Ze suis là !

Dans la cuisine, déjà attablé avec une tartine et un jus de fruits. Mon regard perdu court de lui à Luc, debout, la main sur la cafetière.

— Salut, toi, lance ce dernier d’une voix rauque pas encore totalement réveillée. Tu permets ?

Je lorgne la cafetière. Tout va trop vite pour moi. Quand je l’ai laissé, il dormait encore et là, en quelques minutes, il s’est déjà occupé d’Arthur et a sorti deux tasses à café pour nous. Un peu déphasée, je hoche simplement la tête et m’avance vers mon fils que j’embrasse sur le sommet du crâne.

— Bonjour, mon cœur, bien dormi ?

— Oui. T’as vu ? Il a fait une tartine à moi.

Nouvel acquiescement silencieux pendant que Luc pose une des tasses sur la table.

— Tiens… Et euh… je voulais… mais j’ai pas eu le temps…

Ses yeux vont du canapé en direction de l’entrée. Traduction : il avait réussi à se lever – merci, M. Entwistle –, mais Arthur a déboulé. Arthur, qui nous contemple à présent avec un certain sérieux, me faisant monter le rouge aux joues.

Ne justifie rien tant qu’il ne pose pas de questions. Ce serait pire ! Et Luc a sûrement déjà répondu à l’interrogation la plus logique : « T’as dormi ici ? »

Eh merde !

— Tu finis et on va s’habiller, trésor ?

Sans oser regarder vers Luc, je me prépare également une tartine et vais prendre place devant mon café, à côté d’Arthur.

— Tu peux… t’asseoir aussi, tu sais ? proposé-je. Et si tu as faim, ne te gêne pas.

Il se contente de tirer la chaise face à moi pour s’y installer.

— Trop tôt pour un p’tit déj, murmure-t-il. Le café me suffira, merci. Alors ? Quel est votre programme ?

Je me décide à lever un œil médusé sur lui. Pourquoi, chaque fois qu’il me pose une question sur mon quotidien banal, cela me surprend-il à ce point ?

— Eh bien… normalement, je réveille Arthur à cette heure-ci. On s’habille, on prend le petit déj, je l’emmène à la crèche du quartier vers sept heures et quart et je file au travail.

— Maman… ze veux pas aller à la crèce, moi…

Ma bouche se fend d’un sourire entendu.

— Oui, comme tous les matins, trésor. Mais, une fois que tu y es, tu t’amuses bien, non ?

C’est une question pour la forme. Je vois bien comment il interagit avec ses copains et les éducatrices dès qu’on arrive. Les premiers jours, oui, cela a été difficile mais, depuis que l’adaptation est terminée, il y va en courant.

Arthur ne répond pas. À la place, il nous offre une petite moue boudeuse, puis termine son jus de fruits.

— Si tu veux… je peux le garder aujourd’hui.

— Ouiiii !

Mon café passe de travers et j’en recrache la moitié.

— Merde… Ça va ?

— Oui, réponds-je en toussant, les narines et les poumons en feu. Tu… euh… t’es sérieux ?

De toute façon, il est trop tard, la proposition n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd et Arthur m’envoie déjà son regard le plus suppliant et irrésistible. Luc, lui, hausse les épaules, l’air blasé.

— Ouais, sinon j’aurais rien dit. Je peux embarquer ses affaires chez moi et je te le ramène quand tu veux.

— Chez toi ? Mais… t’es en moto !

— J’appelle un Uber et je la récupère ce soir.

— Et ton taf ? Tu ne travailles pas ? T’as pas des répètes ? Les dessins pour les galeries ? Votre pochette ?

Il lance un coup d’œil à Arthur. Le genre qui me fait dire qu’aucun argument n’arrivera à le faire changer d’avis.

— On retourne en Suisse la semaine prochaine, j’aurai tout le temps pour des répètes… et le dessin… je pourrai avoir le meilleur assistant du monde si tu dis oui.

Comprenant que le compliment s’adresse à lui, mon fils bombe le torse et, cette fois, j’ai droit au regard de la mort qui tue. Celui qui me défie d’oser contredire l’homme merveilleux assis à sa droite. À deux contre un, je passerais pour la sorcière si je refusais, mais je ne suis pas à l’aise pour autant, cela va encore totalement à contresens de ce que je m’étais promis.

— D’accord, accepté-je dans un soupir. Mais toi, petit bonhomme, tu es sage, et toi, le grand, tu prends bien garde à mon bébé.

— Ze suis pas un bébé, maman !

— Tu seras toujours le mien, mon amour, même après cinquante ans. (Je lui fais un bisou sur le bout du nez et me retourne vers Luc.) Et tu ne le refiles pas à Damien en douce et sans me prévenir.

Sont-ce mes mots ou mon index menaçant tendu vers lui, en tout cas, Luc éclate de rire, m’offrant pleine vue sur son piercing qui me fait déglutir.

Ne repense pas à hier soir, aucun regret à avoir. Jamais de hasard. Il a sa vie, tu as la tienne. Deux mondes différents, Margot… Deux. Mondes. Différents !

— Maman ? Maaaman !

Je reconnecte dans un clignement de cils et pivote vers Arthur.

— Oui, mon cœur ?

— Il fera encore dodo cez nous ce soir ?

— Euh… (Ça y est, j’ai buggé et sens une bouffée de chaleur m’envahir de haut en bas.) T’as fini de manger ? Alors, file dans ta chambre, on va s’habiller et se laver les dents. Vite, vite, avant que je t’attrape !

Et tout aussi vite que lui, mais sans crier – pourvu que mes voisins soient déjà réveillés –, je me précipite à sa suite, évitant ainsi le regard de feu lancé par Luc, qui aurait sans aucun doute fini par me consumer.

 

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