Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 40 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 38

 

 

Luc

Les idées à la con chez moi, c’est comme un pot de Nescafé : toujours instantanées.

Bien sûr que j’ai du boulot. La musique se travaille tous les jours, durant plusieurs heures, d’autant plus quand on sait qu’une série intensive de répétitions va commencer. Et lorsqu’elles ne seront pas avec Dark Moon, elles seront avec Punk. Donc, non, je n’avais pas vraiment le temps de m’occuper d’Arthur, mais la proposition est sortie toute seule, avant même que mon cerveau ne comprenne ce que je venais de dire.

— Tu sais que tu m’épateras toujours, p’tit cœur ? remarque Damien, assis avec moi sur le canapé, les yeux fixés sur le dos d’Arthur.

Ce dernier est en plein coloriage d’un nouveau dessin que je lui ai fait en trois coups de crayon : un Bourriquet avec un papillon sur le nez. Nous, on finit nos cafés et nos croissants, les doigts et les pieds agités au rythme du son de Rush. Geddy Lee, le bassiste et chanteur du groupe, et claviériste parfois, fait partie des musiciens qui m’ont toujours inspiré et servi de modèle. Style, technique, talent… Ce mec possède tout.

— Pourquoi ?

— Qui, en Bretagne, avait déchiré une certaine photo déjà ? Et là…

Je pointe mon majeur bien haut.

— Mmmm… Quand tu veux, mon p’tit cœur. Oh ! D’ailleurs ! T’as vu les retours de la pub Gibson ? On est franchement pas mal ! Moi, j’ai reçu plein de messages pour savoir quand on annoncera enfin officiellement notre amour. Tu sais que les gens fantasment de nous voir vraiment ensemble ? Même Abby, des fois, elle me demande si je suis sûr de ne pas m’être trompé. Ils ont même créé un nouveau hashtag sur Insta : #teamlumien. La classe !

Les gens…

— Et ? Tu réponds quoi ?

— Que c’est déjà officiel, non ? rigole-t-il. Toi et moi, on se suivra même dans l’éternité. Mais, l’amour, c’est dangereux, on serait trop passionnels et possessifs.

— Surtout toi…

La main sur le menton, il prend le temps d’une demi-seconde pour réfléchir.

— Peut-être bien, finit-il par admettre. Même si je suis sûr que toi aussi, dans le fond. Et tout ça fait que cet amour risquerait de devenir ingérable, à s’en faire mal. Très mal. À se brûler, se consumer, se détruire. Notre amour, il existe, mais il pourra jamais ressembler à celui des autres. Personne, hormis nous deux, peut réellement le comprendre. Et notre force se trouve là, elle est ce qui nous porte et fait que, toujours, on se différenciera du commun des mortels.

Il s’est déjà penché vers moi et conclut son argumentaire en posant un baiser sur mes lèvres.

— J’t’aime, mon p’tit cœur.

— Je sais, moi aussi, j’t’aime.

— Z’ai fini !

On tourne la tête vers Arthur, debout et très fier, sa feuille de dessin dressée devant lui.

— Magnifique ! s’exclame Dam. T’as presque pas dépassé.

— Ouais, il est presque meilleur que toi, m’esclaffé-je.

— Oh ! Hé ! Abuse pas, hein ! On peut pas être né avec tous les talents non plus, faut bien que j’en laisse un peu aux autres. Bon… On va prendre l’air ? Y a du soleil. On marche jusqu’aux Buttes ?

* * *

Assurément, c’était aussi une idée à la con. On s’en rend compte en arrivant au niveau du lac, avec la vue sur le belvédère, mais il est déjà trop tard pour faire demi-tour. Vivian nous a repérés en premier.

— Vous ici ?

Elle a quitté son équipe du shooting photo pour s’avancer vers nous pendant que je descends Arthur de mes épaules. Malgré nos lunettes de soleil et nos chapeaux, elle a su nous reconnaître de loin.

— On se balade… Tu m’avais pas dit que t’étais dans le coin aujourd’hui, constaté-je, déjà sur la défensive.

— Et toi, que tu faisais du baby-sitting. Qui est… ce jeune homme ?

Son visage fermé s’oblige à sourire en contemplant Arthur, accroché à ma main. Il ne répond pas. Il la détaille avec son sérieux habituel quand il ne connaît pas.

Elle lui tend la main, ajoutant du miel à sa voix.

— Salut, je suis Vivian, une… grande amie de Luc. Et toi ?

Sur ma droite, je sens Damien se crisper.

— Arthur, répond-il, un peu timide.

Aussitôt, les yeux aiguisés de Vivian nous lancent un éclair. Elle n’a pas oublié…

— Arthur ? Tiens donc… Je crois avoir déjà entendu parler de toi.

— Des Arthur, y en a plein, Mrs Wallace, ne peut s’empêcher d’intervenir Dam. Moi, à Dublin, je parlais du roi de Logres, mais celui des Minimoys est connu aussi. Tu veux que je te raconte ?

— Non, merci. Garde tes idioties pour les autres. Alors ? D’où vient ce beau garçon ?

Ignorant à la perfection Damien, elle ne se concentre plus que sur moi, comme si son regard perçant pouvait traverser le verre de mes lunettes pour me pourfendre la cervelle. Elle sait se maîtriser, mais je la connais un peu. Sous son tailleur chic et ses talons hauts, elle bouillonne d’une rage contenue.

— C’est…

— Ma maman, elle connaît Luc et le mazicien. Même que Luc a dormi cez nous !

Oh, putain !

— Ah oui ? Quand ça ?

— Ben, hier…

Quand je disais qu’un enfant, ça parle…

Protecteur, Damien attrape Arthur pour le soulever dans ses bras, mais Vivian l’a à peine regardé, elle ne toise que moi. Ses joues blêmes ont viré au rouge, ses lèvres teintées de pourpre se mettent à trembler.

— C’est une amie. On s’est juste endormis en discutant.

Bordel, pourquoi tu te justifies ? Aucune raison de le faire.

— En discutant ? grince-t-elle. Bien sûr, prends-moi pour une conne. Je les connais, tes amies… Les vraies se comptent sur les doigts de ta main. C’était qui ? Une de tes pét…

— Emmène le petit boire un jus, ordonné-je à Damien en serrant Vivian par le bras pour l’attirer plus loin.

Il hoche la tête, tourne les talons. J’ai juste le temps d’entendre Arthur lui demander :

— C’est qui la dame ?

Mais la réponse de Damien m’échappe, tandis qu’au loin j’aperçois un des molosses de l’équipe de Vivian nous observer.

— Tout va bien, madame O’Connor ? s’écrie-t-il, hésitant visiblement sur l’attitude à adopter.

— Oui, Martin, j’arrive ! Continuez !

Elle se dégage de ma poigne d’un coup d’épaule.

— Déjà que cette séance est compliquée à cause de ces deux cruches, persifle-t-elle dans un geste de dédain vers les mannequins postées au bord du lac dans des poses ridicules, il fallait que tu me fasses ça !

Je m’étrangle.

— Te faire quoi ? J’étais simplement en train de me promener.

— Rassure-moi… Il est juste le fils de sa mère ? Pas le tien ?

Elle est sérieuse ? Non mais, faut qu’elle arrête ses délires !

— Je peux savoir ce qui te prend ? Tu me fais la gueule depuis que j’ai pas signé le contrat avec Punk et, maintenant, je devrais te rendre des comptes ? Tu te fous de moi ?

— Toi, tu te fous de moi, crache-t-elle, fulminante. Tu ne comprends rien, Luc. Vraiment rien !

Oh, si… Pour la première fois, je crois que je commence à comprendre. La vérité aurait même dû me sauter aux yeux bien plus tôt, mais je refusais de la voir.

D’un coup d’œil par-dessus mon épaule, je vérifie que le dénommé Martin se tient toujours à bonne distance, je retire mes lunettes et me penche vers elle.

— On s’est jamais rien promis, Vivian. Toi et moi, c’est juste…

— Juste quoi ? Fais bien attention au choix de tes mots.

Derrière les siens, je devine gronder la menace. Je sais tout ce que j’aurai à perdre si je la repousse maintenant. Cette femme a du poids, beaucoup de poids, et elle a tous les moyens pour me faire chier et me nuire, mais je n’en suis pas encore à ce stade. C’est elle qui se met dans tous ses états et qui s’imagine des conneries.

Des conneries ? T’es sûr ?

— Vivian ! Darling ! On a besoin de toi, là ! s’exclame une autre voix que je connais, celle du photographe pour lequel j’ai posé dans des fringues Dolce et Gabbana.

— Ils ont besoin de toi, murmuré-je. Tu devrais les rejoindre… Moi aussi, on m’attend.

On se jauge de longues secondes, deux fauves dans une cage sans barreaux, prêts à mordre l’autre. Sur son front, une veine palpite, au coin de ses lèvres appétissantes, un léger tic nerveux. Elle s’avance d’un pas, suffisant pour se tenir presque tout contre moi. Je ne recule pas, même lorsqu’elle se hisse sur la pointe de ses escarpins et que son souffle vient chatouiller mon oreille.

— Je me fous des putes qui te sucent dans les loges. Elles ne sont rien, ne comptent pas. Mais si, moi, au contraire, je compte un peu pour toi, alors, tout ça…

Habilement, elle parvient à glisser une main dans mon jean et à enserrer ma queue. Cette dernière frémit sous la pression, offrant un sourire vainqueur à Vivian.

— Oui… Tout ça m’appartient, et, comme je suis généreuse, je le leur prête. Mais tu es à moi, Luc. Tu m’appartiens.

Je ferme les paupières, laisse ses mots m’imprégner, alors que ses doigts continuent de me branler doucement. Vivian peut faire du mal. Beaucoup de mal. Mais le pouvoir n’achète pas tout. La main ferme, j’attrape son poignet et l’oblige à reculer.

— Non, je t’appartiens pas. J’appartiens à personne d’autre qu’à moi-même. Et j’ai aucun compte à rendre, surtout pas à toi. Tu veux me sucer ? Tu peux, je suis pas contre, mais il me semblait que les choses étaient claires entre nous. Du sexe, du bon temps, rien de plus. Les sentiments ne sont pas faits pour moi, ils sont dangereux, ils détruisent. Moi, je veux juste profiter de la vie.

— Luc…

Sa voix a perdu toute assurance et elle me contemple comme si elle me découvrait pour la première fois. Je secoue la tête, à moitié sonné, moi aussi.

— Je pensais avoir été honnête, continué-je. Je t’ai jamais rien promis et je t’ai jamais rien demandé. J’aimais ce qu’on avait. On partage le même milieu, tu comprends mon monde, mais moi, finalement… Moi, tu m’as jamais compris.

Elle est devenue si pâle que j’ai soudain peur qu’elle me fasse un malaise. Manquerait plus que ça !

— Luc… je… Tu te trompes. Je te comprends. Je sais qui tu es, ce que tu vaux. Et j’ai toujours cru en toi. J’aime… j’aime être avec toi. Tes bras. Ta force. Ton flegme. Toi. Je…

Elle mordille sa lèvre, je retiens ma respiration, mais elle n’ajoute rien. Pas la peine, ses yeux parlent pour elle, le temps de quelques secondes du moins, avant qu’un voile ne vienne les assombrir de nouveau. Sa fierté a déjà repris le dessus.

— Alors, ça veut dire quoi ? siffle-t-elle, le menton relevé. C’est terminé ? Comme ça, ici ?

— Ça veut dire que j’ai besoin de souffler. De me consacrer aux festivals à venir, à mes projets perso. J’ai pas besoin d’autres prises de tête.

Ses paupières se plissent.

— Je vois… Une prise de tête… Eh bien, tu as mon numéro. Lorsque tu en auras assez de tringler toutes ces hystériques en chaleur entre deux villes, tu te souviendras peut-être de la manière dont, moi, j’arrive à te faire jouir. Mais n’attends pas trop longtemps, bel étalon. Moi aussi, je connais du monde…

— Alors, profites-en bien. Ce serait dommage de perdre la main.

L’insulte frémit au bord de ses lèvres, mais ne lui échappe pas. Au contraire. Fidèle à son rôle de femme ayant une parfaite maîtrise de soi, elle redresse son buste, renfile ses propres lunettes de soleil dans un geste princier, puis, avec un raclement de gorge empli de mépris, elle tourne les talons et dégage de ma vie.

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