Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 25
Margot
Dans le genre instant de gêne puissance mille, Luc et moi nous posons là. Finalement, Damien aurait peut-être dû rester encore un peu.
Il se racle la gorge.
— Ça fait un moment qu’il dort. Tu veux peut-être le réveiller ?
Je tente un sourire maladroit.
— Non, s’il dort, c’est qu’il en a besoin. Je vais attendre un peu si… ça ne te dérange pas.
— Bien sûr que non. Pose tes affaires. Tu veux boire un truc ?
La bière sur la table basse me fait de l’œil, mais je n’ai tellement plus l’habitude de boire de l’alcool qu’un café me paraît bien plus raisonnable. Luc disparaît dans la cuisine, sûrement heureux de pouvoir échapper une minute ou deux à une conversation bancale.
J’en profite pour examiner le décor, toujours aussi grand, toujours aussi épuré, néanmoins la déco a quelque peu changé : autres fauteuils et canapé, une nouvelle table basse, des luminaires design, des étagères en plus, remplies notamment de disques et de BD, et surtout des cadres aux murs, que je ne connaissais pas, hormis le grand tétraptyque accroché au fond de la pièce, qui attire immédiatement le regard. Il est signé Lucie Barthelemy, la grand-mère de Luc. Elle était connue dans le milieu des arts visuels, traversant une période faste des années cinquante à quatre-vingt. À la naissance de ses petits-enfants, elle a commencé à s’éloigner un peu du devant de la scène, sans jamais lâcher ses crayons et ses pinceaux pour autant. Elle aimait le style « dessin photo sur le vif », ces instants réels empreints d’une beauté propre que l’on aime graver pour l’éternité : des attitudes, des couleurs, des larmes, des sourires... Et dans ce tétraptyque si bien conservé, le dernier qu’elle a réalisé avant que la maladie ne l’emporte, c’est tout son art qui explose à travers un jeu d’ombres qui donne vie à quatre musiciens de génie. Elle l’avait offert à Luc pour ses vingt ans.
Nostalgique, je balaie la pièce déjà nimbée de la lumière douce des lampes sur pied – en hiver, la nuit tombe vite –, puis vais tourner le disque sur la platine. Je connais ce duplex par cœur, même si les nouveaux meubles me font me sentir étrangère. Il est à l’image de Luc : classe, contemporain et froid au premier abord, mais rempli de trésors cachés qu’il faut apprendre à découvrir pour pleinement l’apprécier.
— Je te la mets là ?
Sans attendre ma réponse, il pose une tasse à côté de sa bouteille de Kilkenny, une bière rousse irlandaise. Cela me fait sourire. Certains détails ne changent pas…
— Merci. J’ai mis la face B, ça ne te dérange pas ? Tu voulais peut-être écouter un autre disque ?
— Non, t’as bien fait.
Il s’empare de sa bouteille et prend place dans un fauteuil pendant que je m’installe un peu gauchement sur le canapé blanc. D’un coup d’œil avisé, je vérifie qu’Arthur n’y a pas laissé de traces de crayon, puis discrètement je louche vers Luc.
Grâce aux manches courtes de son tee-shirt, j’aperçois sur sa peau claire de nouveaux tatouages. Je ne doute pas un instant qu’il a conçu lui-même les croquis emplis de petits détails, tout comme les autres. Près de son bracelet de force sur son poignet gauche, une date entourant un trèfle stylisé irlandais. 4 avril 1930, jour de naissance de Lucie. Un peu plus haut, une calavera ornée d’un casque de musique avec, sur son front, une clé de fa. Elle est encerclée d’une ligne de partition, comme un ruban mélodique.
Sous la manche droite, je devine l’autre tête de mort qu’il avait déjà à l’époque. Plus réelle, plus horrifique, elle se mélange à une grande croix celtique agrémentée d’une triquetra à chacune de ses branches. Le tatoueur avait fait un travail remarquable sur celui-là, rendant vraiment hommage au dessin d’origine. La croix et le crâne donnent l’impression d’être en métal avec une sorte de halo réaliste tout autour. Plus bas, je découvre un pinceau en train de dessiner une clé de fa, et plusieurs notes de musique sont encrées ici et là. De vraies œuvres d’art dont Luc peut être fier. Le talent de Lucie se retrouve clairement en lui.
— Oui ?
Je tressaille, croise ses yeux amusés. Sûrement que je rougis un peu.
— Je… Nouveaux tatoos ? Toujours aussi magnifiques.
— Merci.
Pour ma part, je n’ai jamais osé sauter le pas. La peur des aiguilles, et je déteste avoir mal.
— Ça me fait bizarre de revenir ici, avoué-je. Le même appart, mais différent. C’est Damien qui a pris ces photos ?
Du menton, je désigne les quelques cadres aux murs. Des clichés en noir et blanc de différentes villes. Je reconnais Paris, New York, Londres ; pour les autres, je donne ma langue au chat.
— Ouais, il aime toujours se perdre dans les rues. Enfin, si notre planning de tournée lui en laisse le temps.
— Comment il va ? Vraiment, je veux dire. J’ai entendu il y a plusieurs
mois que Fontenoy 1 avait été relâché… Je n’ai pas osé lui en parler.
Il m’envoie un sourire rassurant.
— Il va. La libération anticipée de Fontenoy a été un choc, mais c’était à prévoir. Au moins, ce connard a eu l’intelligence de quitter le pays. Je crois qu’il refait sa vie au Mexique, ou un autre bled en Amérique du Sud. Bref, loin d’ici, loin de Dam et de Clarisse.
Je hoche la tête, prête à poser une autre question, mais il me devance.
— Toutes mes condoléances, au fait.
— Pour ?
— Ton père.
— Oh… euh… merci.
Mes doigts se crispent sur mes cuisses. Damien, Damien… « Rien dit de plus », ben voyons ! Mais Luc n’y est pour rien, alors je fais bonne figure et chasse de mon esprit l’image incongrue de la pierre tombale de mon père, enterré à Londres. Je ne suis jamais retournée au cimetière depuis les obsèques, et je ne compte pas le faire prochainement.
— La radio a annoncé votre retour imminent en studio. C’est vrai ? Ici ou ailleurs ?
Il secoue la tête et lâche un soupir.
— Décidément, on peut jamais rien leur cacher. Je me demande qui a vendu la mèche. Ouais, on retourne à Montreuil, ils font du bon taf là-bas, mais ça risque d’être un peu… rock’n’roll. On n’est pas vraiment au point.
Il disait déjà ça pour leurs deux premiers albums. En fin de compte, des disques originaux avec des sons typiques de Dark Moon reconnaissables entre mille, et des cartons incroyables dans les classements musicaux.
— D’ailleurs… ton fils a bien accroché avec mes basses.
Dois-je en rire ou m’inquiéter ? Après la fixette sur Damien, va-t-il avoir une obsession pour Luc ? Il ne manquerait plus que ça !
— Ah, oui ? Il ne t’a pas trop embêté ? Je suis vraiment désolée, tu n’aurais jamais dû…
— C’est rien, me coupe-t-il. Je t’assure, te prends pas la tête. C’était… inattendu, mais… il est chouette, ce môme.
Surprise par cette remarque emplie d’une étonnante douceur, je le contemple sans savoir quoi dire. Dans mes souvenirs, Luc n’aimait pas les enfants. Enfin, disons plutôt qu’ils avaient tendance à lui taper rapidement sur le système. Mais ceux de Mike sont passés par là et, depuis peu, le fils de Fred aussi. Et, surtout, Luc a mûri. Sûrement.
— Ce que Damien a dit… ce qu’il t’a raconté…
— C’est la vérité, assure-t-il. Il n’a pas voulu m’en dire plus, juste que… c’était compliqué.
Je baisse le menton sur ma tasse vide. Oui, compliqué, c’est le bon mot.
J’attends qu’il ajoute quelque chose, une question, n’importe quoi, mais il préfère se murer dans un nouveau silence. Sur la fin de notre histoire, j’ai commencé à les détester, ces silences, pourtant remplis d’interrogations. Luc ne pose jamais de questions, ou si rarement. On pourrait croire qu’il s’en fout, que la vie des autres ne l’intéresse pas, ne le touche jamais, mais ce n’est qu’une façade, une protection. Ces fichus silences ne sont pas un manque d’intérêt, il a simplement été éduqué ainsi. Chez les Gauthier, on ne montre pas ses sentiments, car ils dévoilent nos faiblesses. On ne pose pas de questions, car on évite de gêner les autres avec notre curiosité humaine mal placée.
Autant dire que l’arrivée de Damien dans l’existence de Luc a souvent semé la zizanie dans celle si carrée de la glaciale Aude Gauthier, et jamais je n’ai assisté à des échanges téléphoniques aussi brefs que ceux de Luc et de son frangin. Dans son genre, Grégoire est aussi taciturne que son petit frère. Enfin… petit n’est peut-être pas le mot adéquat, vu que le benjamin est plus grand en taille que le cadet. Pour ma part, je ne suis pas spécialement petite mais, quand j’ai commencé à ressentir des sentiments pour lui, j’ai eu peur que nos vingt-cinq centimètres de différence le rebutent. Certains grands préfèrent sortir avec des filles de leur taille, ça casse moins la nuque durant les baisers, mais je crois que Luc ne s’est jamais posé la question, même si, depuis moi, je l’ai surtout aperçu au bras de top models et autres grandes échasses à la beauté insolente.
Pourquoi cette pensée me file-t-elle soudain un goût amer ? Il en devient même acide lorsque l’image de Vivian O’Connor s’invite dans mon esprit. Non seulement cette quadra sexy possède des atouts au charme indéniable, mais en plus elle est LA référence mode incontestable et incontestée. Si elle me voyait en cet instant, sûr que sa bouche grimacerait d’un sourire railleur : jean taché de la veille enfilé à la va-vite, pull trop large sans forme, bottines moches mais confortables – même si, pour l’heure, je suis en chaussettes –, et je n’ai même pas pris le temps ce matin d’une touche de mascara. En résumé, l’antithèse absolue de l’article « Les dix conseils pour
que votre ex vous regrette au premier regard ». VDM2.
— Elle est jolie.
C’est ça, ma grande, enfonce-toi toute seule !
— Hein ? Qui ?
— Vivian O’Connor. Je vous ai vus dans tous ces magazines à la con. Cela fait un petit moment que ça dure, non ?
Son visage se ferme brusquement.
— C’est pas… elle et moi, c’est pas… Enfin, y a rien de sérieux, c’est juste…
Il hausse les épaules et je prie pour que, comme dans mes souvenirs, il ne termine pas sa phrase. S’il prononce le mot sexe, je refuse que des images d’eux viennent inonder mon esprit tordu.
— Mamaaannn !
Sauvée par le gong !
Un sourire d’amour fond aussitôt sur ma bouche tandis que je me tourne vers l’escalier.
— Hé ! Coucou, mon cœur ! Fais attention…
Arthur descend les marches avec prudence, en tee-shirt et couche-culotte, son inséparable Bourriquet traînant fidèlement derrière lui. Je le rejoins, il saute dans mes bras et on se serre fort.
— Alors, ma marmotte, ça t’a fait du bien ?
— Oui. Tu sais, il est zentil et on a beaucoup travaillé.
— Travaillé ?
Il lève sa main et commence à compter sur ses petits doigts.
— Oui, z’ai fait du dessin, de la musique et une olmette ! Miam !
Je manque de m’étouffer.
— Une… omelette ?
Dans mon dos, Luc se lève à son tour.
— Ah, ouais, j’ai oublié de mettre tes pâtes au frais, alors j’ai préféré lui faire autre chose avec ce qui restait au frigo.
— Une… omelette ? répété-je, purement interloquée. Mais, Arthur, tu détestes les omelettes !
Il me sourit de toutes ses dents de lait.
— Mais elle était bonne, maman ! Miam ! Avec les petites patates et la courzette.
— La…
Cet enfant se moque de moi ! Luc a un talent certain pour la cuisine, je m’en souviens, mais de là à lui faire avaler des courgettes ! Dois-je rire ou pleurer ?
— Il n’aime pas les courgettes, comment tu as… Faites attention, monsieur Gauthier, je risque de vous engager comme baby-sitter.
Ses lèvres s’étirent en un mystérieux sourire.
— Tu serais bien emmerdée si je te répondais « pas de problème », non ?
Il s’est rapproché de nous, suffisamment pour que ses yeux plongent dans les miens et m’aspirent en leur sein. Je déglutis, soudain noyée dans le bleu-vert si singulier de ses iris étrangement parlants. Dans le fond, il ne plaisante pas, et je trouve ça encore plus dingue que le fait d’imaginer Arthur manger une omelette à la courgette.
— Je…
J’ai chaud, trop chaud tout à coup, et ma poitrine est prise de palpitations inhabituelles qui résonnent jusque dans mes tympans. Peut-il les entendre ? Un son grave, rythmé, qui peu à peu descend même jusqu’à mon ventre. Un riff de basse…
Il me faut reculer, sortir de ce lac miroitant si tentateur, m’enfuir et ne jamais me retourner. Mais il s’avance encore et je plonge davantage. À une autre époque, combien ai-je aimé me perdre ainsi ? Me sentir belle et désirée dans le regard hypnotisant de cet homme ?
— Je suis sérieux, Margot. Vraiment, si t’as besoin…
C’est moche, la nostalgie, cela te perdra. Au lieu de te rappeler le bon, pense plutôt au mal qu’il t’a fait.
Douche froide instantanée et diaporama rapide de toutes ses dernières conquêtes – en tout cas, celles aperçues sur le papier glacé. Cela me remet aussitôt les idées en place et je me contente d’un vague sourire poli.
— C’est gentil, mais c’était vraiment exceptionnel. Je me débrouille toujours avec mes voisines, d’habitude.
— Moi, z’aime pas cez Zasmine !
Avant qu’Arthur ne s’étende sur le sujet, je file avec lui à l’étage chercher ses vêtements. Luc a pensé à lui mettre une couche pour la sieste et je le bénis. Je l’ai connu un peu maniaque et ça m’aurait embêté de devoir lui payer un nouveau matelas. Arthur est propre en journée, mais cela reste très aléatoire durant les moments de sommeil.
— Vraiment épatant, m’extasié-je en revenant vers lui. Dam avait raison. Influence de Mike et Fred ?
Nouveau haussement d’épaules.
— Ouais… sûrement. Et puis, je te l’ai dit, il est cool. Curieux, intéressé, sage… C’était sympa. Tiens, bonhomme, c’est pour toi, pour ton début de collection.
À la vue du médiator, le regard de mon fils s’illumine d’une joie indescriptible.
— Merci ! Moi, z’ai un dessin pour toi, maman, même plein !
Luc les a déjà rangés dans un plastique et précise en avoir ajouté. Des modèles de dinosaures qu’Arthur n’aura plus qu’à colorier. Inutile de dire qu’il est aux anges. Je l’aide à enfiler son blouson d’hiver, son écharpe et son bonnet, puis arrive ce moment d’embarras ultime : celui de l’au revoir qu’on ne sait pas comment faire. Un simple salut ? Une bise ?
Avec Damien, encore une fois, c’est facile, mais avec Luc…
— Maman ! Ze veux pas rentrer ! Ze veux encore faire la musique.
— Il est tard, mon cœur, et on a suffisamment abusé. Regarde, il fait déjà nuit et je dois encore faire à manger.
— Une olmette ?
Je le dévisage avec des yeux ronds. À tous les coups, si je lui en cuisine une un jour, il aura le culot de me dire qu’elle n’est pas aussi bonne que celle de Luc. Cette omelette, je sens que je vais en entendre parler jusqu’à la Saint-Glinglin.
Un soupir, mélange de dépit et de fatigue, puis, de nouveau confuse, je me tourne vers Luc.
— Merci encore, je ne sais pas comment te revaloir ça un jour.
Il sourit à Arthur, avant que ce sourire sincère ne remonte sur moi, m’inondant d’une nouvelle vague de chaleur impromptue.
— T’inquiète pas, tu me dois absolument rien. C’était juste… du plaisir.
J’acquiesce, la gorge serrée quand même, sans savoir quoi faire.
— Bon, alors… bonne soirée.
— Ouais, souffle-t-il. Prends soin de toi… de vous. Fais attention en rentrant.
— Toujours.
Nos regards s’accrochent une brève seconde. Dans le sien, un éclat trouble qui me perturbe encore un peu plus, car je ne parviens pas à le déchiffrer. Se pose-t-il lui aussi en ce moment mille questions stupides ?
— Ze peux te faire un bisou ?
— Bien sûr.
Il s’accroupit face à Arthur pour l’étreindre un instant pendant lequel mon fils lui offre ledit bisou, un peu baveux. Il se redresse ensuite et, sans crier gare, pose à son tour un baiser de plume sur le bas de ma joue, juste là, près de mes lèvres. Les siennes sont chaudes, duveteuses, électrisantes. Un doux frisson se répand sur ma pommette, bifurque vers mon cou, longe mes épaules, avant de plonger le long de ma colonne vertébrale. Puis, soudain, le froid, alors que Luc recule déjà d’un pas.
— Rentrez bien.
Sans savoir comment, je me retrouve dehors, ma main gantée dans celle d’Arthur, l’esprit sens dessus dessous.
Nom de Dieu, Margot, reprends-toi ! Et arrête de t’appeler Margot ! MAR-GUE-RITE ! Tu te prénommes MAR-GUE-RITE !
« Un prénom de vache. »
Damien, sors de ma tête ! Vous tous, sortez de ma tête !
— Maman, y a quoi ?
— Rien, mon cœur. Ç’a été juste une grosse journée. Tu t’es bien amusé, toi ?
— Oui. On va venir encore ?
Que répondre face à ces deux billes éclatantes d’espoir ?
— Je ne sais pas. Bon, et alors, demain ? On tente ce Jardin des plantes ?
Motivé, Arthur crie un grand « oui », et une fois de plus mon cœur de maman fond comme une guimauve au soleil, à en avoir mal.
Pourquoi se prendre la tête avec le passé ? Avec l’avenir ? Mon présent, il se trouve ici, sa petite main dans la mienne, et c’est bien tout ce qui compte.
Alors, l’esprit un peu rasséréné par cette pensée rationnelle, je prends Arthur dans mes bras et disparais sans me retourner, dans la puanteur poisseuse de la bouche du métro de la gare de l’Est.
1 Note de Damien : Si ce nom ne te parle pas, faut lire mon histoire.
2 Note de Damien : tu connais pas ce sigle ? Il signifie « Vie de merde ».
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