Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 34 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 32

 

Luc

Dublin a revêtu ses habits de fête. Dans toute la ville résonne la musique ; fanfares irlandaises et internationales se succèdent au fil des heures, et de grandes banderoles apportent de la couleur supplémentaire partout dans les rues bariolées de vert. Affublée de chapeaux de Leprechaun, de barbes orange ou autres perruques folles, de serre-tête en forme de trèfles, de grosses lunettes vertes, d’un verre de bière à la main, toute la capitale de la République d’Irlande est de sortie, en pleine effervescence et remplie d’énergie, et il en va de même sur l’île entière, de Cork à Belfast.

Putain ! Ce que je peux aimer cette ambiance, ces couleurs, les concerts dans les bars, ce pur état d’esprit irlandais qui ravit les cœurs et fait chanter les âmes !

Ce soir, avec Damien qui a réussi à se faire inviter – ou qui a plutôt réussi à s’imposer –, on jouera après la grande parade sur la scène principale dressée au centre-ville, en guest avec Punk. Chaque année, ou presque, Dam ressort également son propre haut-de-forme en velours et prend l’avion avec moi. Mais, cette fois, même s’il le fait toujours pour le plaisir de la fête et finir aussi torché que moi sans remords, je sais qu’avant tout il m’accompagne pour faire chier Vivian. Rien que de devoir lui proposer de l’héberger chez elle par politesse lui a arraché la gueule. Bien sûr, elle s’attendait à ce que, gêné, il refuse, mais c’est vraiment mal le connaître. Résultat, elle est d’humeur massacrante depuis notre départ de Paris et me fait regretter, à moi, de ne pas avoir plutôt pris une chambre d’hôtel.

— On peut toujours y aller, hein, suggère Dam. Au moins, on pourra goûter tout ce que renferme le minibar sans qu’elle m’aboie dessus. Oh ! Tu crois qu’elle serait d’accord d’aller dormir dans la chambre d’amis ?

— Parce que tu comptes dormir, toi ? souris-je.

Son regard lumineux parle pour lui. Ce soir, Dublin ne fermera pas ses paupières avant le très petit matin et on sait d’avance que notre future nuit blanche se conclura par un cocktail de Doliprane. Même Vivian, déjà partie avec des amies, risque d’avoir la gueule de bois.

Les joues maquillées de trèfles et du drapeau irlandais, nous nous glissons à notre tour parmi la foule et déambulons dans les rues surchargées, aussi anonymes que le reste des gens. Ce laisser-aller fait du bien. Pas de pression – hormis celle de la bière –, pas de prise de tête, juste la joie et le plaisir.

Toute la journée, on se laisse entraîner par l’ivresse ; on chante, on s’égosille, on mange, on boit, tout en restant raisonnables, conscients que l’on pourra vraiment se lâcher une fois seulement le concert passé. Même dans un tel moment de fête, notre professionnalisme veille au grain, pas question pour nous de monter bourrés sur scène. D’autres l’ont déjà fait, et faut avouer que c’est moche.

À l’heure de notre représentation, bon nombre de spectateurs ont déjà la tête dans le fion, le son est plutôt approximatif – faut dire que le soundcheck du matin a été expéditif –, Clive, comme à son habitude ces derniers temps, a une tête de déterré sous acide, et le vent ne nous aide pas. Mais, vu l’enthousiasme grandissant du public, on ne se formalise pas des déboires, et on joue comme on sait si bien le faire et comme si on devait tous mourir demain.

Au final, on déchire tout et on met le feu à la ville pour le reste de la nuit. Même Vivian ne résiste pas à notre son et termine en transe. À tel point qu’elle et moi finissons par faire rougir les murs des toilettes de divers pubs, indifférents au reste de la clientèle. Dam est sans doute un peu déçu qu’Abby n’ait pas réussi à se libérer, mais il fait bonne figure et honneur à l’accueil des Irlandais en alignant les shots et en goûtant à toutes les spécialités qui passent sous notre nez.

Durant quelques heures, on pourrait presque croire que Vivian et lui s’entendent comme larrons en foire tant les vannes ne fusent pas entre eux. Bon, en fait, ils évitent surtout de se parler, mais cette paix provisoire me fait du bien, et au reste de la bande également. Je redoutais que Dam saute à la gorge de Dave et de Finn après le concert mais, sur ce point aussi, il fait preuve d’une incroyable maîtrise, même avec de l’alcool dans le sang. Et je sais qu’il le fait pour moi, veillant simplement au grain. À voir s’il parvient à fermer sa gueule les prochains jours durant les séances d’enregistrement, vu qu’il a insisté pour y être en spectateur, au moins les deux premiers.

Pendant que Vivian se décolle un peu de moi pour aller discuter avec des connaissances, j’en profite pour repasser les photos et vidéos prises au cours de notre folle journée, les comparant à celles de Dam et des autres.

— T’en as envoyé à Abby ?

— Évidemment, p’tit cœur, tu crois quoi ? Tout pour qu’elle regrette de ne pas être là.

— Et… à Margot ?

Son regard dévie par en dessous.

— Peut-être bien. Pourquoi ?

— Parce que certaines… pourraient plaire à Arthur.

— Arthur… bien sûr. Ben, t’as qu’à lui en envoyer, toi.

— Envoyer quoi ?

Les bras de Vivian s’enroulent autour de ma taille, son corps habillé de vert se plaque au mien, et sa main, sous les effets évidents de l’alcool, vient se perdre sans retenue au niveau de mon sexe.

— Des photos aux autres, répond Dam du tac au tac.

— Les autres ? Depuis quand les autres s’appellent-ils Arthur ? Qui est Arthur ?

— Chérie, tu crois connaître toute notre liste d’amis ? T’es loin du compte. Et Arthur… Sérieux ? Tu connais pas Arthur, le roi de Bretagne ? Laisse-moi te raconter. Il était une fois, sur les terres froides de Tintagel…

Avec un soupir agacé, Vivian le fusille d’un regard tranchant, lâche la bosse dure sous mon jean et retourne vers ses copines. Frustration !

— Tant pis pour elle, elle saura pas, se marre-t-il. Mais tu constateras que plus les heures passent, plus elle préfère ses amies à ta queue. Moi, à ta place, je prendrais ça en considération.

Je lève mon majeur devant son nez, termine mon verre d’un trait, histoire de calmer les élans que Vivian a réveillés, et reporte mon attention sur les photos.

Après tout… pourquoi pas ?

J’en sélectionne quelques-unes et les envoie à Margot avec une simple légende : « Souvenirs qui pourraient plaire au petit. » Puis, après un bref coup d’œil derrière moi, j’ajoute : « Salut, toi… J’espère que vous allez bien. Dommage que vous soyez pas là, je suis sûr que ça lui aurait plu. »

Non, la dernière phrase est peut-être de trop, mais j’ai pas le temps de l’enlever. Vivian revient vers moi et, dans la précipitation, au lieu de refermer mon écran, mon doigt glisse sur le bouton d’envoi. Eh merde !

 

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