Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 26
Luc
Tenir le groove, encore, encore, accélérer le rythme, rester parfaitement calé avec la grosse caisse, accentuer la puissance du jeu, ne plus étouffer les notes, au contraire, les faire exploser, tout donner.
— Et là, Dam lâchera les chevaux avec la gratte ! s’exclame Mike. Bam… Bam… Bam… Ma poule, cette intro va être d’anthologie !
— Ouais, je trouve déjà ça mythique, les gars, bravo ! nous annonce la voix de Donavan Béranger, ingé son de génie de Do Records avec qui on a déjà collaboré plusieurs fois. C’est enregistré pour le faire écouter aux autres dès qu’ils reviennent.
Mike et moi levons un pouce en direction de la vitre de la régie derrière laquelle se tiennent Donavan et son assistant.
— On refait ? me demande mon pote.
Dans un sourire complice, on recommence. On sait très bien qu’on peut être encore meilleurs. Pendant qu’on peaufine de notre côté, Damien et Fred se sont éclipsés dans une autre salle pour écrire des paroles qu’ils testeront ensuite avec un piano. Depuis plusieurs mois, Dam a commencé à prendre goût à l’exercice, et faut avouer qu’il se démerde pas mal.
Déjà deux semaines de studio, des mètres de bandes enregistrés, mais pas encore grand-chose de validé. Par nous quatre, j’entends, parce que, pour Donavan et Serge, la moitié du futur album pourrait déjà être dans la boîte. Seulement, les idées fusent un peu plus chaque jour et la connexion entre nous, que je redoutais difficile, s’avère en réalité d’une intensité surprenante et presque magique.
« Votre complicité à toute épreuve, c’est votre force », m’a sorti Elsa l’autre jour, après être passée dans les locaux un petit moment en compagnie de sa Miss Égypte. J’étais pas très à l’aise de la revoir, mais Anat n’a fait aucun commentaire sur notre séance de tirage de cartes. Faut dire qu’elle était plus attirée par les risettes de Danny et d’Eva que par notre travail. Même moi, je me suis surpris à faire plus attention à eux que d’habitude. Les enfants de mes potes, je les ai toujours considérés comme différents des autres. Les mioches me gonflent à vitesse grand V, mais, eux, avant même qu’ils ne naissent, je les aimais déjà, sans être en confiance pour autant lorsqu’ils terminaient dans mes bras. Ils sont nos mascottes, nos petits soleils. Mais, aujourd’hui, quand je les regarde, c’est un autre petit bonhomme qui vient me hanter. Je me demande s’il va bien, si Margot va bien.
C’était vraiment trop bizarre de la voir chez moi. Différente, et pourtant la même. Je ne sais comment l’expliquer avec des mots. Alors, je l’ai dessinée, et croquer ses traits m’est revenu aussi facilement qu’autrefois. Physiquement, à part ses quelques cernes et ses cheveux plus longs, redevenus noir intense, elle n’a pas du tout changé. Non, le changement chez elle est plus profond, invisible à l’œil nu.
Aurais-je dû en profiter pour lui parler de nous ? M’excuser de l’avoir traitée comme je l’ai fait ?
Elle m’a tellement perturbé qu’après son départ je me suis enfermé dans ma musique pour ne plus penser. J’en ai oublié le rendez-vous avec Vivian et, depuis, cette dernière me fait la gueule. Bon, je ne le ressens pas vraiment vu qu’elle est partie pour son périple traditionnel. Deux fois dans l’année, elle se frappe les quatre semaines consécutives de la Fashion Week. New York, Londres, Milan et Paris. Grand bien lui fasse.
— Hé, ma poule ! T’es encore avec moi ?
Mes paupières cillent. La batterie s’est tue et Mickaël m’observe d’un œil de faucon.
— Euh… scuse…
Il lève une main vers la régie.
— On prend une pause, les mecs ! Allez, viens, on va s’en griller une.
On pose les instruments, on récupère blousons, clopes et sodas, et je le suis jusqu’à la terrasse extérieure, sur le toit du bâtiment. Devant nous, le gris de Montreuil s’étale, indifférent à nos tracas.
— Alors, ta tête est partie où cette fois ? En Irlande ? D’ailleurs, t’as des nouvelles ?
Avant de répondre, j’allume nos cigarettes et tire une taffe.
— Ouais. Pour le moment, entre eux, c’est la merde. Ils ont mis les choses à plat avec Clive, et autant dire que c’est parti en couille. Je me suis engueulé avec lui aussi, bref… Ils ont repoussé un peu leurs projets et je les rejoins pour la Saint-Patrick. On fera la teuf d’abord, on discutera ensuite sérieusement. Et là-dessus, ma mère m’a également téléphoné, elle s’inquiète pour ma sœur, pour mon frère, « et veille sur eux s’il te plaît, je compte sur toi », bla-bla-bla. Même pas qu’elle m’a demandé si, moi, j’allais bien. Veiller sur Greg, qui est à plus de dix-huit heures d’avion et qui se porte comme un charme ? Quelle blague !
Nouvelle bouffée que je savoure, puis j’ouvre la canette, à deux doigts de m’échapper des mains lorsque Mike demande :
— Et Margot ? Des nouvelles aussi ?
Putain ! Il va pas s’y mettre ? Déjà que les filles nous font chier avec elle depuis qu’elles savent !
Avec Damien, on s’est posé la question plusieurs jours. Devait-on en parler aux autres ou pas ? Abby l’avait vue, et ils nous connaissent suffisamment pour vite comprendre qu’un truc nous tourmentait. Alors, on a craché le morceau, mais Damien n’a rien avoué de plus que je ne savais déjà. D’ailleurs, on a refusé de préciser où elle vivait. Elsa peut être aussi fouineuse que Dam quand elle s’y met, et j’ai bien compris que Margot ne souhaitait vraiment pas renouer les liens.
— Non. Je sais même pas si Dam lui envoie des messages. Quand je tente d’aborder le sujet, il devient pire qu’une tombe. Putain, ça fait même peur.
Un éclair fugace traverse le regard azuré de Mike.
— Quand tu tentes d’aborder le sujet ? répète-t-il, sourire vainqueur au bord des lèvres. Donc, elle te hante ?
Je secoue la tête.
— Pas du tout. C’est toi qui tires les conclusions. Je m’en fous, moi. Au moins autant qu’elle s’en fout. Elle m’a ni demandé mon numéro ni donné le sien. Ça veut tout dire.
Il sourit plus fort, me tape sur l’épaule.
— Ouais, bien sûr, ma poule, tu t’en fous. Je vais faire semblant de te croire, si ça te fait plaisir. Mais tu veux mon avis ? En fait, même si tu le veux pas, je te le donne. T’es en plein marasme depuis quelque temps, on le voit tous. Tes projets dans le dessin font ressortir en force le souvenir de Lucie, et maintenant Margot refait surface…
Je soupire.
— T’as parlé avec Fred ? Toi aussi, tu vas me dire de régler le passé pour pouvoir avancer dans le présent ?
— Oh ? Tu t’es confié à Fred ? Ben merde, alors ! Je sers plus à rien dans ce groupe ! s’esclaffe-t-il avec bonne humeur. Mais si c’est ce qu’il t’a dit, ouais, je pense pareil. T’as jamais rien laissé transparaître après cette rupture. Le lendemain, t’as repris ta basse et t’as fait comme si la vie continuait comme avant. Mais on est pas aveugles et on te connaît bien mieux que tu le penses. On a vu que, non, c’était pas comme avant. Alors, oui : règle le passé une fois pour toutes, finis ton deuil, chasse les fantômes, et ton esprit sera enfin libre pour avancer et savoir où il va.
— Merci, papa.
Nouveau rire tonitruant qui résonne sûrement jusque dans la rue en contrebas, puis on termine nos sodas en silence, ou presque. Nos doigts tapent un même rythme sur les canettes, et bientôt on improvise une mélodie au bruit d’aluminium. Comme attirés par notre délire, Fred et Damien finissent par nous rejoindre.
On reparle de l’album, ils nous montrent les paroles toutes fraîches et on se lance dans un énième débat autour de la mélodie et du rythme du futur morceau. C’est Serge qui doit venir nous chercher pour nous ramener en bas. Il a pas l’air content, faut dire que chaque heure passée dans le studio s’ajoute à la facture finale et, avec nous et notre fichue manie de la perfection, les factures doivent toujours être sacrément salées.
Pendant qu’on descend les marches, j’attrape Damien par le poignet et le fais ralentir, laissant passer les autres devant.
— Yeap ? Un souci ?
— Non, je me demandais juste… Si je veux régler définitivement le passé, j’ai besoin d’un numéro de téléphone.
Goguenard, il s’appuie contre le mur et me toise avec amusement, les bras croisés.
— Il vaut très cher, p’tit cœur.
Je lève les yeux au ciel.
— Commence pas, merde ! Je sais que tu lui as promis, mais… je veux juste savoir si elle et le petit vont bien et… régler quelques trucs.
— Il t’a marqué, hein ? T’es plus le même depuis.
Ma mâchoire grince tandis que son regard pénètre intensément dans le mien à la recherche d’une vérité qu’il a déjà devinée.
— N’importe quoi, grogné-je de mauvaise foi. Et puis, c’est qu’un numéro. Si elle veut pas me répondre ou si elle veut me bloquer, elle le fera, et j’aurai ma réponse.
Un ange passe. Aucun de nous ne baisse les yeux, comme si chacun tentait d’entrer dans la tête de l’autre pour savoir exactement ce qui s’y trame. Il tire finalement son portable de sa poche arrière, qu’il fait miroiter devant moi comme le Saint Graal en me lançant un sourire carnassier, quasi jubilatoire.
— T’as de la chance que j’t’aime, mon p’tit cœur. Tu me donnes quoi en échange ?
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