Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 46
Damien
Mon p’tit cœur, il me perdra.
Il m’a demandé de lui faire confiance, et depuis j’essaie, j’essaie vraiment, mais je sais pourquoi j’ai peur. Parce que, si ça doit foirer entre eux, on y perdra tous des plumes. Depuis que Margot est réapparue dans nos vies, c’est comme si Luc avait ouvert les yeux sur plein de choses. Il a largué l’autre chieuse, il a refusé de quitter le groupe, il s’est réconcilié avec Fred… Et en plus, ça y est, il a envoyé ses dossiers d’art à des galeristes, sous un pseudonyme afin de ne pas être pistonné. C’est vrai, il a des principes et, dans le boulot, ça oui, on peut lui faire confiance, toujours. Mais, si ça devait ne pas fonctionner avec Margot, ne retomberait-il pas dans ses travers ? N’aurait-il pas envie de nouveau de tout foutre en l’air, de se barrer et de changer de vie ?
Je veux pas le perdre, moi ! Et maintenant que j’ai retrouvé ma meilleure amie, je veux pas la perdre non plus ou devoir la ramasser à la p’tite cuillère.
C’est compliqué, l’amour, j’en sais quelque chose. Mais, pour l’heure, je dois le reconnaître, tout file sur des cordes bien huilées. Luc gère et j’ai l’impression de voir une copie de moi en plus grand, plus blond, plus posé. Même pas qu’il a loupé une fois le train pour Paris ou l’avion pour Dublin. Il a véritablement réussi à faire une place à Margot et Arthur – et Bourriquet. Et même si le petit ne sait pas encore la vraie nature de leur relation, il est évident qu’il s’est déjà grandement attaché à Luc. À moi aussi, même si je ressens bien que c’est un peu différent.
Ça me dérange pas, c’est parfait comme ça.
De semaines de répétitions en week-ends rock’n’roll, les jours filent et l’été se profile. Le Download Festival, à Derby, début juin, sera notre coup d’envoi du marathon des festivals. Suivront entre autres le Hellfest, le Rock Werchter en Belgique, le Paléo en Suisse, le Roskilde au Danemark, le Super Bock Super Rock de Lisbonne, le Sziget en Hongrie, le Mad Cool Festival de Madrid, pour finir par le Rock en Seine en banlieue parisienne fin août. En gros, pour résumer, tous nos week-ends de l’été sont bookés.
Et entre tout ça, on fêtera l’anniversaire de p’tit cœur. En fait, il le sait pas, mais j’ai déjà tout prévu. C’est pas parce qu’on a fait la grosse foire pour ses trente ans l’année dernière qu’on ne doit pas fêter ses trente et un dignement. Sa mère a adoré que je l’appelle pour l’inviter (pure ironie, hein !), y aura également sa frangine, mais Greg, son frère, ne pourra pas se libérer cette fois. Tant pis, Luc sera déjà heureux.
Enfin… j’espère…
Abby revient bientôt aussi. Avec notre programme de fou, ça promet d’être un peu chaud. Après, tout n’est qu’une question d’organisation, et elle est suffisamment déjantée pour me rejoindre partout dès qu’elle le pourra. Donc, ça m’inquiète pas.
Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est la silhouette que j’aperçois devant la porte de l’immeuble de Luc.
Putain ! C’est une blague ?
— Je trouvais aussi que ça sentait le lama dans le quartier, lâché-je pour saluer Mrs Wallace, prête à taper le code d’entrée du bâtiment.
— Et moi, le phoque. Tu ne m’as pas manqué, si ça peut te rassurer.
— Oh ? Même pas un peu comme ça ? Tu vas me vexer.
Elle regarde mes deux doigts entrouverts en reniflant fort tout son mépris.
— Même pas. Tu m’excuseras, mais je suis pressée. Ça fait des semaines que j’attends pour récupérer des affaires et, merci les réseaux sociaux, j’ai vu que vous étiez de retour ici quelques jours.
Je jette un œil rapide vers les fenêtres du dernier étage. Putain, ça va être la merde !
— Il sait que tu viens ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
Son index manucuré tape le code, la porte émet un bip et elle entre d’un pas assuré, de sa démarche féline et arrogante.
Aussitôt, je tire mon téléphone de mon jean pour écrire plus vite que jamais sur les touches digitales.
Aujourd’hui 10 h 16
Mayday ! Mayday ! Vivian est là ! Prenez les escaliers ! Je m’occupe
d’elle.
Mais à peine ai-je envoyé mon texto que l’ascenseur s’ouvre sur mon p’tit cœur, Margot et Arthur, et l’annonce de mon SMS dans la poche de Luc résonne trop bruyamment dans le hall carrelé de marbre.
Un ange passe… Il prend même ses aises.
Les yeux sombres de Vivian jonglent de l’un à l’autre dans une déglutition étranglée, sa main serre si fort l’anse de son Vuitton que ses articulations deviennent rapidement blanches.
— Eh bien… je vois, persiffle-t-elle. Tu ne nous présentes pas ?
— Maman, c’est la sorcière qu’il a dit, Damien.
Arthur l’a murmuré, mais ça n’a échappé à personne et j’ai aussitôt droit à un regard foudroyant de haine. Oups…
— Marg… Marguerite, Vivian. Vivian… Marguerite.
À ce prénom, Margot comme moi jetons à Luc un air dubitatif qu’il fait exprès de ne pas voir. Il a blêmi, lui aussi, mais faut dire que la tension dans l’atmosphère est si vive que chacun doit la ressentir jusqu’au tréfonds de lui-même. La corde d’un arc bandée à l’extrême que le moindre bruissement pourrait faire péter.
Lentement, Vivian détaille Margot, vêtue d’une jolie robe de saison, mais pas la peine d’être télépathe pour deviner ce qu’elle en pense.
— Pas de prise de tête, hein ? renâcle-t-elle encore en tournant un visage glacial vers Luc. Une Ferrari pour une deux-chevaux ? Tu me déçois vraiment.
Margot baisse les yeux, les joues subitement écarlates. Moi, je ferme mes poings, mais p’tit cœur est plus rapide. Il est déjà à hauteur d’Yzma, la faisant reculer d’un pas.
— Dégage d’ici, Vivian. Tes affaires, je te les renverrai. Et pour ce qui est de ta comparaison de merde, c’est pas une question de design, c’est une question de moteur. Dégage !
Ils s’observent de longues secondes en chiens de faïence, jusqu’à ce que Vivian émette un petit grincement plein d’orgueil, suivi d’un sourire charmeur de serpent.
— Tu reviendras. Tu reviens toujours.
Puis elle louche sur Margot, l’air entendu, et tourne les talons. La porte claque dans son dos, nous laissant stupéfaits quelques secondes.
— C’est une sorcière, la madame.
Margot attrape Arthur pour lui faire un câlin, même si, de nous quatre, il paraît finalement le moins choqué.
— Ouais, une vrai pou…
— Dam !
Luc me fait les gros yeux. En présence du petit, il supporte pas que les mots volent ou qu’on hausse trop la voix. Les mauvais souvenirs de son enfance, les engueulades violentes de ses parents avant leur séparation.
— Quoi ? J’allais dire poule. Cot-cot-cot codet ! « Dans ma basse-cour, il
y a des poules, des dindons1… »
— Des oies ! chante avec moi Arthur en courant prendre ma main.
On continue la comptine à l’extérieur et, d’un coup d’œil de rapace, je vérifie les alentours comme si de rien n’était. Vivian a disparu du paysage, sûrement qu’un chauffeur l’attendait au coin de la rue, mais j’en suis pas tranquille pour autant.
Je pivote vers Luc qui, malgré la présence d’Arthur, n’a pas pu s’empêcher cette fois d’attirer Margot contre lui. Elle est un peu pâle, mais m’envoie tout de même un sourire qui se veut rassurant.
— Ça va ? T’es sûre ? m’inquiété-je.
— Bien sûr, je ne vais pas me gâcher la journée pour ça. Et vous deux non plus, nous prévient-elle en pointant son index sur chacun de nous. On y va ? Je crois que l’Uber est là.
On a prévu un brunch dans un café sur le quai Saint-Michel, face à Notre-Dame (j’enverrai une photo à Alice, elle sera contente), avec Elsa et sa copine. Un lieu typique du Quartier latin, aux relents d’autrefois.
Mais, alors qu’on se dirige vers notre taxi du matin, je ne peux empêcher un frisson de me parcourir ni de balayer la rue du regard encore une fois. Luc en fait de même, il a du mal à reprendre des couleurs et, lorsque nos yeux se croisent, on n’a pas besoin de se parler pour se comprendre.
D’une manière ou d’une autre, Vivian n’a pas encore dit son dernier mot.
1 Rock’n’roll des gallinacés, Agnès Chaumié et Hélène Bohy, 75 chansons, comptines et jeux de
doigts, Enfance et musique, 1987.
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