Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 19 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 17

 

Margot

Mes journées passent et se ressemblent, même si, dans mon travail, chaque jour apporte son lot de situations complexes et particulières. J’ai toujours aimé m’occuper des autres, instruire, aider, partager, écouter. L’humain et le social étaient faits pour moi, et mes quelques années en tant qu’enseignante m’aident aujourd’hui à garder ma patience et à savoir improviser. Et de la patience, il en faut quand on bosse dans un centre d’insertion sociale et professionnelle pour femmes d’origine étrangère.

J’aime la richesse que cela me procure, la découverte de nombreuses cultures, mais il faut également être prêt à se farcir l’humeur des collègues, le tempérament des femmes que l’on accompagne, de leurs maris engoncés dans de vieux schémas patriarcaux ou culturels – ou les deux en même temps –, ainsi que tous les problèmes et retards liés à la bureaucratie. On peut dire que je suis à la fois accompagnatrice, éducatrice et assistante sociale.

Avantage numéro un : je ne suis qu’une anonyme s’occupant des anonymes de la société. Rares sont ceux qui pensent ou osent me poser des questions personnelles. Pour ces femmes et leur famille, je vis, mange et dors dans mon bureau.

Avantage numéro deux : mon taux de présence dans ledit bureau est demandé à quatre-vingts pour cent, les vingt pour cent restants pouvant être gérés d’où je le souhaite. Autrement dit, en général, depuis mon appartement, pendant qu’Arthur dort. Cela me laisse donc des heures de liberté en semaine où je peux profiter de lui. Les enfants grandissent si vite… À la rentrée prochaine, il commencera déjà la maternelle, et assurément je ne suis pas prête. Rendez-moi mon bébé !

Après l’avoir récupéré à la crèche, nous filons un court moment au parc, histoire qu’il se défoule encore un peu, puis au petit centre commercial près de chez moi, avant qu’il ne fasse totalement nuit. Mon frigo commence à se faire vide et les yaourts préférés d’Arthur ont tous été mangés. Des fois, j’envie ces mères si parfaites qui ne courent jamais après le temps, qui ont toujours des glaces au congélateur et qui, en plus, sont toujours sur leur trente-et-un. Je ne sais même plus la dernière fois que j’ai pris le temps d’aller chez le coiffeur. Mais, dès qu’Arthur me sourit, tous ces petits tracas stupides s’envolent aussitôt et mon cœur se gonfle d’amour.

— Des envies pour ce soir ? Tu aimerais manger quoi ? demandé-je en promenant le chariot entre les rayons, aussi inspirée pour le dîner à venir qu’un gouffre plein de vide.

— Ze sais pas.

Sa réponse préférée à mes questions existentielles. Plusieurs de mes collègues m’ont conseillé de faire un plan repas pour la semaine, j’ai tenu à peine dix jours. Je n’aime pas devoir tout planifier ni me tenir à ce que j’ai noté pour tel ou tel jour.

— Maman ?

Je repose le plat surgelé dans le grand congélateur. Non, ce soir, je cuisine ! On est vendredi, on fête le week-end et on se fait plaisir.

— Oui, trésor ?

— C’est quand il revient le mazicien ?

Subit coup de chaud. Qui a dit que les enfants oubliaient vite ? Cela m’étonnait aussi qu’il n’en ait pas encore parlé de la semaine.

— Je… Il… J’en sais rien.

— C’est un copain d’à toi ?

— Oui. Que je n’avais pas revu depuis longtemps. Alors… je ne sais pas si on le reverra.

— Moi, ze veux. Il est rigolo.

Damien et son charme naturel… Mon fils l’a vu à peine cinq minutes et déjà il le réclame. Si ce n’est pas un don, ça ! Je les revois tous les deux dans le salon, lui, si attentif, et Damien, si doux… D’habitude, Arthur est plutôt méfiant avec les inconnus, surtout les hommes, mais, là, tout s’est fait naturellement. J’étais bluffée.

— Il est surtout très gentil, affirmé-je avec un sourire en caressant ses cheveux. Bon… et si finalement on faisait des nuggets ?

Ma proposition est suivie par un grand cri d’enthousiasme qui me redonne un coup de fouet. Nuggets, le mot magique ! Heureusement, dans l’ensemble, Arthur n’est pas très compliqué et mange à peu près de tout pour le moment. Bien sûr, il rechigne devant les légumes, surtout les courgettes, sauf les haricots verts. Donc, ce soir, ce sera nuggets de poulet, frites maison et haricots. J’ajoute au panier d’autres aliments pour le week-end et enfin, soulagée, je prends la direction des caisses, où la foule du vendredi soir fait déjà la queue. Eh mince !

Mais, alors que nous ne sommes plus qu’à deux chariots du tapis roulant, mon fourre-tout se met à jouer La Marche impériale. Triple saut de mon cœur et mes mains qui se mettent à trembler. Cette sonnerie est rare et, chaque fois qu’elle résonne, je manque défaillir. J’ouvre mon grand sac, trifouille dans le merdier qu’il contient et enfin trouve le téléphone relié à deux seuls numéros. Celui de ma mère et celui de Romy.

— A… allô ?

— Code.

— Retour sur Terre.

Un petit bip, puis la voix de Romy, trop posée pour annoncer une éventuelle catastrophe, calme immédiatement mes angoisses.

— Marguerite ?

Une pensée pour Damien. Un prénom de vache ou de grand-mère, n’importe quoi ! C’est très joli, Marguerite. Non seulement c’était le vrai prénom d’une reine de France, mais en plus cela fait… Champêtre, ma jolie, comme les vaches !

— Marguerite !

— Oui, excuse-moi. Je… Oui ?

— C’est qui, maman ?

Je pose un doigt sur ses lèvres et souffle « Tatie Romy », même si, en vérité, elle n’est ni sa tante ni même de la famille.

— Je peux rappeler plus tard, annonce-t-elle de son habituel ton abrupt.

— Non. C’est bon. Je t’écoute.

Un bruit de feuilles qu’on trifouille, puis de nouveau la voix de Romy, qui me paraît si lointaine…

— Une bonne nouvelle, si on n’est pas trop exigeant, bien sûr.

— Oui ?

Ma main resserre le combiné, alors que mon cœur commence déjà à battre trop fort.

— Les collègues de la SE1 me l’ont confirmé : Dabo Salaou a enfin été repéré.

Là, mon pouls vient de s’arrêter, tout comme ma respiration.

— Où ?

— Dans la zone est du Sahel, pas loin du Tchad. Cette partie du Niger est sous haute surveillance depuis quelques mois. Plusieurs troupes des Fils de la Lumière ont installé leurs camps là-bas.

— C’est… certain ?

Mes jambes ne sont plus que coton, tout mon corps transpire. Si Romy appelle ça une bonne nouvelle, moi, j’ignore comment la prendre. Ce taré a donc définitivement intégré ces troupes de dégénérés ? Ah bah, oui, elle a raison : question bonne nouvelle, il ne faut pas être trop exigeant.

— Marguerite ?

— Oui, je suis toujours là.

— Je sais ce que tu penses, mais on l’a enfin repéré. Il est de nouveau sur nos radars et, fais-moi confiance, je ne vais plus le lâcher.

J’aimerais tellement y croire.

Crois-le. Dabo est à plus de cinq mille kilomètres. Respire. Vis !

Et Romy semble d’accord avec cette stupide voix dans ma tête.

— Cela ne garantit rien, mais tu peux respirer. Sans oublier les règles ! Je t’écoute.

Le souffle un peu agacé, je soulève Arthur pour le mettre debout dans le chariot et lui fais comprendre de poser les courses sur le tapis roulant. Puis j’énumère à voix basse :

— Ne pas donner à ma mère ma position, ne pas créer de fortes relations amicales afin d’éviter de m’empêtrer dans les mensonges et…

Je me mords la lèvre.

— Et ?

— Ne jamais donner mon… vrai nom.

— Oui. Il n’existe plus. Sauf si, un jour, je ramène Margot Chevallier à la vie. Depuis la dernière fois ?

Il s’agit toujours de sa dernière question. Je ferme les paupières. Depuis la dernière fois… Si tu savais, Romy…

— RAS.

— Parfait. Arthur ?

— RAS.

— Alors, à la prochaine.

Et elle raccroche, aussi froidement que d’habitude, me laissant seule avec ma mauvaise conscience, mon mensonge et le sourire fier de mon fils pour tout pansement.

1 Sécurité extérieure

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