Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 3
Luc
Cette question a obnubilé Dam durant ces trente dernières heures, d’autant plus que ni Fred ni Mike ne semblaient avoir la réponse. Et lorsque Damien n’obtient pas ce qu’il veut, dire qu’il est infernal est un euphémisme.
En cette fin de journée, je pourrais le passer par la fenêtre du bureau de Serge. Il ne tient jamais en place, mais là, un vrai kangourou sous acide.
— Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ici ? Parce que tout ça, tu nous l’as déjà dit.
Il n’a pas tort. Du bla, du bla et du bla-bla depuis dix minutes, typique de Serge quand il sait que son annonce principale ne va pas nous plaire.
— L’enregistrement prévu en février… La percée faite en Amérique du Nord l’année dernière, on ne doit pas la laisser se refermer. Damien ! Ne touche pas à l’étagère ! Donc, double album. Un en français, un en anglais.
— Tu te fous de notre gueule ?
Fred, debout devant la fenêtre, le regard baissé sur la rue Vaugirard, s’est retourné d’un coup, ses yeux verts remplis de lames orageuses. Aussitôt, Serge, assis dans son fauteuil top confort, lève deux mains en signe d’apaisement.
— On ne va pas s’emporter maintenant, Pelletier. Je sais le travail que cela va représenter et à quel point être enfermé en studio est épuisant, mais je vous demande sérieusement d’y réfléchir.
— C’est son mot de la semaine, précisé-je, même si cela ne fait sourire que moi.
Fred, lui, reste résolument de marbre.
— Réfléchir ? Réfléchir à quoi ? On leur a déjà offert des chansons en anglais, ils connaissent notre musique maintenant. Sur scène, ils nous ont autant accompagnés sur nos originaux que sur les traductions… Un album rien que pour eux dans leur langue, c’est bon pour un chanteur de pop, putain ! J’ai la gueule de David Costa peut-être ?
Costa, l’éternel ennemi de Fred depuis des années, devenu le nôtre par la force des choses. Yellow Men, tel est le nom de son groupe, connaît surtout du succès en Asie, continent friand de bellâtres français et de musique acidulée pour adolescentes en fleur.
— Damien, réexplique-lui, soupire Serge, le geste las. Et laisse ce disque d’or tranquille !
— Pas besoin, je connais vos arguments, crache Fred. Et je sais très bien que Dam se fera une joie de m’aider sur les textes en anglais et que ça peut être bon, mais… merde, Serge ! Même si la musique on ne l’enregistre qu’une fois, et encore, tu sais très bien que ce ne sera pas le cas, ça va nous demander le double de temps en ce qui concerne les voix ! Putain !
Avec des pincettes, Serge ouvre ses mains en guise de drapeau blanc.
— Fred, je sais que ce n’était pas prévu et que j’aurais peut-être pu vous en parler au préalable, mais…
— Peut-être ? Tu te fous vraiment de nous ! On n’est pas que des machines à fric au service de l’industrie du disque !
Et il se casse en claquant la porte, nous plantant tous comme des cons, les regards écarquillés.
— Mais enfin… qu’est-ce qui lui prend ? s’alarme Serge, sans quitter la porte de ses yeux ronds. Je savais que ça l’énerverait, mais à ce point-là… Mickaël ?
Ce dernier secoue la tête avec évidence. Si Dam et moi sommes très proches, il en va de même pour Mike et Fred, qui se connaissent depuis leurs seize ans.
— À ton avis ? Danny a à peine deux mois, Serge. Fred a promis à Alice de lever le pied, et là tu veux nous bloquer deux fois plus longtemps en studio en nous mettant quasi devant le fait accompli.
Le visage vide d’expression, je détaille mon pote. Ah… C’était juste pour ça, ce coup de sang ? Sérieux, ça change un homme à ce point-là, un môme ?
Avant l’arrivée de son fils, Fred était le premier devant le micro et le dernier a quitté le studio d’enregistrement mais, depuis que Danny est né, ses priorités ont résolument changé. Ce qui, quelque part, peut éventuellement m’arranger…
— Peut-être qu’il a pas eu sa dose de groscâlins aujourd’hui, suggère Dam. D’ailleurs… elle est où, Alice ?
Il s’est tourné vers Mike.
— Restée à Vevey avec le petit.
Rapide coup d’œil entre Dam et moi. Ça, par contre, c’est pas normal. Depuis que Fred est en couple avec elle, ils sont devenus aussi inséparables que Mike et sa femme. Et pour parvenir à un tel exploit avec lui, il fallait vraiment une fille exceptionnelle.
— Merde. Y a de l’eau dans le gaz ? demande encore Dam.
— Non, pas que je sache. Mais on n’a pas franchement eu le temps de discuter.
Dam s’est approché de la fenêtre. Il l’ouvre, scrute dehors et s’écrie soudain :
— BOSS ! ATTENDS ! ON TE REJOINT !
— Tu devrais brailler encore plus fort, je crois que l’immeuble voisin n’a rien entendu, râle Serge.
— Tu crois ? Attends… FREEEED ! JE T’AAAAIIIME !!! NE ME LAISSE PAS SEUL ! J’ARRRIIIVE, MON CHOOOUUU !!!
— Et tu le laisses lui dire des choses pareilles ? s’esclaffe Mike, une claque sur mon épaule. Vous deux aussi, y a de l’eau dans le gaz ?
Je lève mon majeur, sourire aux lèvres, puis saute sur mes pieds. Un salut à Serge et on décampe à notre tour, promettant la tournée générale à celui qui rejoindra Fred en dernier. Mais la tournée est offerte par Elsa, chez elle, où nous attendent également Flavia, Malone – portrait craché de son batteur de père, en culotte courte – et sa petite sœur Eva, tout juste cinq mois.
— Alors ? Tu nous racontes ? Pourquoi un tel coup de sang avec Serge ?
Fred préfère garder son visage sombre rivé sur sa bouteille de bière, plutôt que de croiser les yeux pénétrants de Damien.
— Qu’est-ce qui s’est passé encore ? s’informe Elsa en déposant sur sa table de salon de quoi se remplir allègrement la panse.
Mike se lance dans les explications, après s’être servi d’un canapé au saumon.
— C’est vrai que c’était peut-être un peu disproportionné, frérot, non ? remarque-t-elle ensuite à l’attention de Fred.
Aucun lien de parenté entre eux, juste une amitié aussi longue et profonde qu’entre Dam et moi.
Elle va s’asseoir près de lui, l’entoure d’un bras. De mon côté, je termine un avion en papier pour Malone qui trépigne d’impatience de l’essayer.
— Ouais, juste un peu, lâché-je avec ironie.
— Tu ne pouvais pas simplement lui demander de repousser l’enregistrement ? Ou lui expliquer calmement le fond de ta pensée ?
— Et pourquoi elle t’a pas accompagné, Alice ? C’est étonnant, ajoute Dam.
— Elle en a peut-être marre des allers-retours, elle aussi, sifflé-je un peu trop spontanément à voix basse, toujours occupé par mon avion.
Ma remarque n’échappe évidemment pas à Fred qui, enfin, relève le menton pour me fixer avec froideur, sourcils froncés.
— Ça veut dire quoi ?
Je soupire, offre mon pliage à Malone et, visage impassible, me tourne vers le boss.
— Tu le sais très bien. On a accepté d’aller vivre en Suisse, mais on n’a jamais dit que ce serait définitif. À l’époque, c’était juste pour calmer le jeu autour des emmerdes de Dam.
— Et ?
Damien se décolle du mur.
— Une seconde, les mecs ! Vous partez sur un autre débat, là.
— Mais qui m’intéresse, gronde Fred. Vas-y, Luc, exprime-toi.
À ma droite, Dam m’envoie un coup d’œil suppliant en secouant la tête. Trop tard.
— Paris me manque, et tu le sais très bien. Album, concerts, album, concerts… Vous en avez pas marre, des fois, d’enchaîner tout le temps ? Vous arrivez à vous retrouver seuls avec vous-mêmes ? Vous avez pas envie, parfois, de vous consacrer un peu plus sérieusement à d’autres projets ?
— Tu nous ferais pas une crise de la trentaine, toi ? remarque Mike.
— Non. Simplement, je…
Je jette un regard à Damien. Lui, il sait. On en a discuté au cours du week-end.
— Tu ?
— Ça fait quoi ? Quatorze ans qu’on se connaît tous ? Quatorze ans géniaux avec une vie de dingue, mais… j’ai peut-être… Jouer avec Punk Destruction me rappelle nos débuts. Ils ont aucune contrainte, ils se tapent juste de gros délires, sans aucune pression.
— Et ils profitent de ton nom et de ton talent. Positivement parlant, je veux dire, précise Fred. Mais arrête de tourner autour du pot, vas-y, crache le morceau. T’en as marre de nos gueules ? Tu veux arrêter ? Nous lâcher ?
Clairement, il est à fleur de peau. J’ai intérêt à peser mes mots.
— Non, pas du tout. Mais… ils m’ont proposé des dates. Les problèmes de Clive ne s’arrangent pas…
— Et ? Y a pas assez de bassistes en Irlande ? Faut qu’ils viennent démarcher jusque chez nous pile quand le monde entier s’ouvre enfin à nous ? Ou… c’est un coup fourré de ton fruit sec ?
Mon sang ne fait qu’un tour.
— Laisse Vivian en dehors de ça.
Comme Dam, il n’a jamais pu la blairer, et inutile que je rebondisse sur son insulte, cela ne changera rien.
— Tu es obligé de lui sauter à la gorge ? intervient Elsa. En plus, il a raison. Regarde ta réaction avec Serge. T’as bien envie de lever le pied, toi ! Et des projets perso, vous en avez tous, non ?
— Yeap ! confirme Dam. D’ailleurs, faut que je boucle ma partition pour le court-métrage de Romain. Vous vous rappelez ? Le film d’animation avec le robot et l’oiseau, très poétique, il devrait vous plaire.
Elsa lui envoie un clin d’œil amical, un vague sourire aux lèvres, avant de revenir à Fred, l’air soudain inquisiteur.
— Tu vois ? Et, pour ça, tu n’as pas fait d’histoires.
— Il y a un problème avec Alice ? Tu sais que tu peux nous le dire, l’encourage Flavia.
Le mouvement agacé, Fred quitte les bras d’Elsa pour se lever et rejoindre la fenêtre. Le boss n’a jamais eu un caractère facile. Si Dam est du genre à laisser ses émotions s’exprimer de façon exponentielle à la seconde, Fred, lui, les enfouit bien profond pour mieux les faire exploser – littéralement – lorsque la machine est trop pleine. Depuis qu’il est avec Alice cependant, il parvient nettement mieux à les gérer, au bonheur de tout le monde, surtout de Serge.
— Ma poule, arrête de te ronger les sangs. Raconte, l’incite Mike.
Sûrement sent-il nos yeux braqués sur lui, car il finit par murmurer :
— C’est moi qui lui ai dit de ne pas venir. Alors, oui, on s’est un peu engueulés. Mais venir pour deux jours… Danny est si petit… Et puis, elle a vraiment démissionné de la bibliothèque, seulement… et si ça ne fonctionnait pas ? Elle veut m’enlever un poids en devenant mon assistante et gérer les trucs qui m’emmerdent, mais…
— Mais t’es un gros casse-burnes très pointilleux, se marre Damien. Et alors ? Tu crois que, depuis le temps, elle l’a pas compris ? Mec, ça fait près de cinq ans qu’elle te supporte. Si elle l’avait voulu, y a déjà un bail qu’elle aurait jeté l’éponge.
Eva accrochée à son sein, Flavia acquiesce.
— Il a raison. Moi, je pense que tous ces chamboulements te fichent la trouille. On te connaît, Fredo. Alice a bouleversé ta vie, et maintenant il y a aussi Danny. Mais tu t’en sors très bien et tu es capable de tout gérer.
— Et n’oublie pas que tu n’es pas tout seul, renchérit Elsa. Nous serons toujours là, et en plus tu as le meilleur avec toi pour t’épauler.
Alors qu’Elsa le désigne, Mickaël confirme d’un hochement de tête.
— Ouais, peut-être, bougonne Fred. Mais, putain ! L’autre chieur qui veut deux albums ! C’était pas une question, c’était un fait. Et ça signifie quoi ? Qu’on a définitivement perdu notre liberté ?
— Non. Simplement, il ne souhaite pas laisser filer une occasion et prendre le risque de se voir claquer au nez une porte ouverte, temporise Mike. Il a juste été très maladroit. Mais rien nous empêche de repousser, je vois pas où est le problème, si ça t’angoisse à ce point.
— Yeap ! approuve Dam. Et ça laissera du temps à p’tit cœur pour… euh… pour… euh… hum… Je vous ai dit qu’Abby devait me rejoindre à la fin du mois pour plusieurs semaines ?
Lui, je vais le tuer.
Bras croisés, Fred me toise une fois de plus d’un regard indéchiffrable. Autant crever l’abcès.
— Pour ?
— Pour enregistrer un album avec Punk et réfléchir à mes dessins. J’ai envie d’en faire quelque chose depuis longtemps et Vivian est du même avis que moi : y aurait sûrement du potentiel dans une galerie d’art.
— Parce que t’as eu besoin de son avis pour t’y mettre, alors que, nous, ça fait des années qu’on te le dit ? Putain ! Sérieux, Luc ! Tu préfères accorder ta confiance à une meuf que tu baises depuis quelques mois plutôt qu’à tes potes ?
Il fulmine. Et les autres aussi me dévisagent de travers. Hormis Dam, qui m’était déjà rentré bien proprement dans le lard en l’apprenant.
— Elle t’enfume l’esprit, reprend Fred. Et toi, tu t’en rends même pas compte.
— Et toi, tu commences sérieusement à me briser les couilles, craché-je. T’as pas des problèmes de couche-culotte à gérer avant de vouloir t’occuper des miens ? C’est toi qui nous as plantés dans le bureau de Serge pour une crise d’angoisse à la con et qui viens me prendre la tête pour des trucs qui, dans le fond, te regardent pas. Va te faire foutre !
Excédé, je me lève et sors sur le balcon d’Elsa. À peine ai-je allumé une clope que mon amie me rejoint.
— Eh ben… Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu une telle ambiance. Heureusement pour vous, moi aussi, je vous aime.
Je hausse les épaules, yeux rivés sur les quelques plantes en contrebas. Sa main se perd sur mon dos.
— Hé, mon Luc ! Il a eu tort de t’agresser comme ça, mais je suis sûre qu’il va finir par le reconnaître. Tu sais comment il est, lui aussi…
Silence.
— C’est génial pour toi, ces projets. Et je sais que, quoi que tu entreprennes, tu vas faire quelque chose d’extraordinaire. Nous, on a toujours cru en ton talent.
Je la sais sincère, elle l’est toujours. Paupières closes, je m’imprègne de ses derniers mots qui, malgré moi, me réchauffent, puis me tourne vers elle. Avant d’avoir eu le temps de lui répondre, elle m’a déjà enlacé ; j’en fais de même, prenant garde à ne pas la brûler avec mon mégot.
— Oh ! Un groscâlin sans moi ? Scandale !
À son tour, Dam se faufile vers nous et nous entoure de ses bras. Pour une fois, je ne râle pas, je le laisse faire. Comme lui, par moments, j’ai besoin de réconfort, moi aussi.
OceanofPDF.com