Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 62 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 60

 

 

Margot

Je suis au bord de l’hystérie, à deux doigts de sombrer au fond d’un gouffre. Même si nous n’étions qu’à hauteur d’Orly à cause de ces foutus embouteillages parisiens que personne ne nous envie, le chemin du retour m’a paru encore plus long.

Luc a disparu !

Je me disais que tout cela n’était qu’une mauvaise farce, qu’il avait décidé de rentrer chez lui malgré tout, retrouver ses marques et ses repères, sans avertir personne. Mais, une fois de retour à l’hôpital, force a été de constater qu’il n’en était rien. Le lit n’était pas revenu à sa place et Luc restait introuvable.

La seule qui demeure imperturbable depuis l’appel de Damien est Romy, et je n’arrive pas à savoir si j’admire son calme ou le déteste. Tout de suite, elle a pris les choses en main, et, pour la première fois, je la vois réellement à l’œuvre et comprends à quel point ce métier fait partie d’elle. Sa froideur n’est qu’une barrière qui lui permet de ne pas céder à ses émotions. Elle a fait le tour de la chambre, interrogé Dam et le personnel avec une rapidité efficace, puis a demandé à voir la vidéosurveillance.

— Seuls les parkings, les diverses entrées et les sorties d’ascenseur sont filmés, s’excuse presque Jean-Paul Morin, le directeur de l’hôpital, appelé de toute urgence.

— Espérons que ce sera suffisant, réplique Romy avant d’ouvrir son téléphone et de passer plusieurs coups de fil.

— On prévient sa mère ? Sa sœur ? Serge ? s’inquiète Mike.

Fred secoue la tête.

— Pour qu’ils déboulent tous et ajoutent une couche d’angoisse ? Non. Tant qu’on en sait pas plus, je pense qu’il vaut mieux attendre.

— Ouais, confirme Damien. Aude péterait un câble et Anna… Je crois qu’elle est enceinte, alors vaut mieux la préserver, elle a eu assez d’émotions fortes hier soir. Et puis, elles doivent passer t’à l’heure, mais ça nous laisse peut-être le temps de…

Ses lèvres se mettent à trembler, sa voix se brise. Pas en meilleur état, je glisse ma main dans la sienne et la serre fort.

— Ta mère et Abby, ça va ? Elles tiennent le choc ?

Il me jette un œil défait et acquiesce en silence. Romy revient vers nous, le téléphone accroché à sa ceinture, un kit mains libres installé au creux de ses oreilles et son attaché-case dans la main.

— Bien, monsieur Morin, je suis prête, je vous suis.

— Nous aussi ! déclare Dam.

Le directeur nous dévisage tour à tour.

— La salle est petite et…

Mike jette sa main en avant.

— Pas grave, on se tassera, on a l’habitude, pas vrai ?

Devant nos mines déterminées, Morin se tourne vers Romy qui hausse les épaules. Elle a bien compris depuis l’appel de Dam qu’elle ne se débarrasserait pas aisément d’eux. Alors, d’un même mouvement, nous suivons le directeur à travers les couloirs, jusqu’à parvenir dans le bureau de vidéosurveillance où nous accueille un homme en uniforme surnommé Stan.

— J’ai déjà rembobiné quelques films, installez-vous.

Romy prend place devant l’écran à côté du vigile, Mike oblige Damien à s’asseoir pour préserver son genou blessé et nous restons debout derrière eux, tout aussi attentifs.

— C’est parti ! dit Stan. Étage trois, ascenseur deux…

La vidéo se met en route et, pendant de longues, de très longues minutes, nous retenons notre souffle, prêts à voir surgir le diable.

— Là !

Les portes de l’ascenseur viennent de s’ouvrir sur un type vêtu comme un chirurgien.

— Sérieux ? s’emporte Fred à l’attention de Morin. Ce mec débarque habillé comme ça et personne l’a vu ?

— C’est une tenue d’hôpital, se justifie le directeur. Et par cet ascenseur, il n’avait pas besoin de passer devant le bureau des infirmiers. Et rien n’affirme qu’il s’agisse de votre homme.

Certes. Seulement Stan avance la vidéo un peu plus vite à la demande de Romy et l’homme réapparaît en train de pousser un lit. Et sur ce lit…

— PUTAIN !

Dam a bondi, moi, j’ai frémi. Aussitôt, Mike pose sa main sur son épaule pour l’obliger à se rasseoir.

— Revenez au moment où il sort de l’ascenseur.

Stan obéit à Romy et arrête le film dès qu’elle le lui ordonne.

— Vous pouvez zoomer ?

— Non, désolé, on n’a pas un équipement de pointe ici.

La bouche de Romy se pince. Sûrement se retient-elle de lui jeter une remarque cinglante dont elle a le secret. Après tout, le pauvre bougre n’y est pour rien. Elle prend l’écran en photo, tapote quelques mots sur son téléphone et ouvre l’ordinateur portable à la connexion ultrasécurisée rangé dans sa mallette. Je suppose qu’elle a envoyé l’image à l’un de ses génies en informatique, mais ce ne sera qu’une confirmation de ce que l’on sait déjà toutes les deux et que les garçons ont probablement deviné aussi.

— On peut le retrouver ailleurs ?

— Bien sûr. Il faut juste chercher. Attendez… On voit l’heure ici, je vais connecter la prochaine à la même heure environ.

— Il a été rapide, cet enculé.

— Évidemment, monsieur Laury, jette Romy sans quitter l’écran. Cet homme est surentraîné, c’est une machine à tuer. Même en pleine forme, votre ami n’aurait eu aucune chance.

Comment ai-je fait, moi, pour lui échapper ? Je tremble comme une feuille. J’aimerais tellement entendre la voix d’Arthur, m’assurer qu’il va bien, mais ils ont déjà coupé le téléphone de ma mère et pour l’heure, sans l’aide de Romy, je n’ai aucune façon de les joindre.

La caméra de l’entrée principale ne donne rien, pas plus que celles des urgences, par contre, dans celle du parking sous-terrain, Dabo réapparaît, Luc toujours amorphe, et à l’aide d’un complice, il hisse le lit à l’intérieur d’un van dont les plaques sont illisibles.

— Mais… pourquoi ? s’exclame Fred, abasourdi. Pourquoi Luc ? Il a fait quoi ? Ils l’emmènent où, ces enfoirés ?

L’ordinateur de Romy émet un petit bruit. Pendant qu’elle tape sur son clavier, je parviens à lire pour la première fois sur son visage et ce que je déchiffre ne fait qu’augmenter mon effroi. Elle se décale pour que l’on puisse tous voir l’agrandissement qu’elle vient de recevoir. Au-dessus du masque, les yeux empreints de folie de cet homme, je les reconnaîtrai toujours.

Romy m’observe avec intensité, je confirme dans un hochement de tête.

— Dabo Salaou, annonce-t-elle à voix haute, l’un des hommes qui a participé à l’attentat de l’Ekinox et qui a tenté à plusieurs reprises d’enlever le petit Arthur. Bien sûr, avec ce masque, on ne peut en avoir une preuve formelle, mais Margu… Margot et moi le connaissons plutôt bien, depuis le temps.

— Ça ne répond pas à ma question, s’agace Fred. Pourquoi Luc ? Qu’a-t-il à voir avec…

Il s’interrompt et nous dévisage toutes les deux avec une subite évidence dans le regard. Mon cœur s’emballe.

— Et vous allez faire quoi maintenant ? s’inquiète Mike. Comment on peut retrouver ce van ?

Romy ne répond pas tout de suite. Elle fixe l’image de Dabo, puis la vidéo du parking mise sur pause. Dans sa tête, je peux presque entendre son cerveau carburer à plein régime. Enfin, elle lève ses yeux étrangement espacés vers moi, qui finissent de me mettre mal à l’aise.

— Je crois que la mission en sous-marin s’achève à cette minute.

— Mais… tu vas leur dire quoi ? m’affolé-je pour elle.

Elle a pris tous les risques pour moi, jusqu’à tromper sa hiérarchie. Pour la première fois de la journée, elle me sourit.

— Ne t’en fais pas pour moi, Margot. Ça, c’est mon problème et j’ai déjà eu longuement le temps d’y réfléchir. (Son regard acéré dévie sur Mike.) Pour le van, Paris possède de nombreuses caméras dans ses rues et ses boulevards.

— Ouais, et on voit à quel point ç’a été efficace hier… commence Fred.

Mike lui file un coup de coude dans les côtes alors que les traits de Romy se durcissent, jusqu’à faire craquer sa mâchoire.

— Certes, monsieur Pelletier. Mais les terroristes ne dévoilent pas leurs armes avant d’en avoir besoin, et apprennent à se mêler à la foule.

Sur ce, elle appuie sur son téléphone, mais mes oreilles n’entendent pas ce qu’elle raconte. Dans ma tête aussi, cela fuse de partout, à m’en provoquer une migraine.

Où es-tu, mon Luc ?

Je jette un œil à Damien, trop silencieux depuis quelques minutes. Ses yeux à lui sont rivés sur le vide, il semble complètement absent de la scène, alors que ses doigts bougent en rythme sur ses cuisses. J’en suis certaine : dans son cerveau également, tout est en train de partir en feu d’artifice.

— OK, mes gars sont sur le coup. Je vais rejoindre nos bureaux avec ces films et je vous…

— La puce !

Tous nos regards convergent vers Damien. Lentement, il se tourne vers nous, les pupilles dilatées par une subite excitation.

Les sourcils de Romy se froncent.

— Pardon ?

— J’suis trop con ! La puce électronique que vous m’avez filée ce matin… Le mouchard !

— Je savais que j’avais oublié quelque chose ! se morigène-t-elle en se tapant le front, exaspérée par sa propre négligence.

Moi, ça ne m’étonne même pas de Damien. Jamais il n’avait l’intention de la rendre, j’en suis sûre. Comme les autres, je m’accroche à ses lèvres, n’osant croire ce que je devine.

— Je l’ai mise dans la poche arrière de Luc quand on a fait un câlin avant de se quitter.

— Vous avez fait quoi ? s’étrangle Romy. Mais… pourquoi ?

— Ben… j’ai un pote hacker qui aime les défis et…

— Un pote hacker ? répète Romy, la voix pleine d’une colère dangereuse en train de se réveiller. Vous avez subtilisé volontairement un traceur de la DGSI en espérant l’utiliser à l’aide d’un hacker ?

— Ben… ouais. C’est un vrai pro et… hum… Enfin, bref…

Dubitative, elle cligne des yeux, je ne respire plus.

— Vous êtes… Grand Dieu ! Damien Laury ! Vous êtes un génie !

Comme montée sur ressort, elle saute sur ses pieds, pose l’ordinateur à plat sur la table de vidéosurveillance et recommence ses appels. Elle donne des ordres, s’entretient avec sa hiérarchie, tape sur son clavier. Une carte GPS de Paris s’affiche alors à l’écran.

— Tu m’entends bien, Ju ? Bon. Alors, le code…

Elle reste un long moment avec celui qui doit être l’informaticien, et les minutes défilent, trop longues et incertaines.

— Ça fonctionne pas ? s’impatiente Damien, le visage tordu par l’angoisse.

Soudain, l’écran s’anime et un point rouge apparaît, statique. Dans la salle, le silence est tel que l’on pourrait entendre une mouche tousser.

Zone nord de banlieue, aux abords de Pierrefitte-sur-Seine. Romy zoome et Mike s’exclame :

— L’ancienne zone industrielle ! Elle est désaffectée depuis des années.

Le point ne bouge toujours pas. Et s’ils avaient trouvé le traceur et l’avaient jeté ? Ou si Luc était… Non, je ne peux même pas l’envisager. Non, non, non !

Incapable de détacher mon regard de l’écran, je sens pourtant celui de Romy glisser sur moi, brûlant, plein de questions. Je déglutis, une ligne de sueur en train de se former dans mon dos.

— Margot…

Mon cœur palpite, mes mains deviennent trop moites. J’ai merdé… Bordel ! J’ai merdé ! La gorge asséchée, je me force à tourner mon cou vers Romy. Les traits graves, elle me détaille quelques secondes avant d’oser enfin formuler tout haut ce que tout le monde ici pense tout bas.

— Margot, je t’en supplie, dis-moi que tu ne lui avais rien divulgué de notre plan.

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