Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 66 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 64

 

 

Luc

La Laponie, à trois heures de vol de Paris. Moins dix degrés au thermomètre et un paysage déjà couvert d’un grand manteau blanc immaculé.

Après avoir retrouvé le reste de la bande sur le tarmac, venue par avion depuis Genève, et avoir posé nos bagages dans un hôtel réservé par Damien, nous voilà aux portes d’un igloo fait de neige compacte et de blocs translucides de glace sculptée, perdu dans ce coin reculé du monde.

— Heureusement qu’il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que la météo serait parfaite, grelotte Elsa, au bout de sa vie malgré l’écharpe remontée sur son nez.

Je souris. Dam a toujours aimé les pays nordiques, intimement persuadé même d’avoir été un Viking dans une autre vie.

— Le froid, la neige… Ben oui, le temps idéal pour lui.

L’idéal de Damien semblant aux antipodes de celui d’Elsa, elle m’envoie un regard noir et dépité qui me donne juste envie de rire. Anat lui offre un baiser plein de réconfort, puis l’attire à l’intérieur du dôme blanc, à la suite de Clarisse. Et là…

— Oh, mon Dieu ! C’est… magnifique !

Les filles ont toutes la bouche ouverte, oubliant d’un seul coup la température frigorifique, la neige et le réveil très matinal. Même les enfants et Serge sont subitement happés par le charme improbable de la nef : des bancs de glace couverts de peaux de renne à droite et à gauche, des bougies dans des photophores posés tout le long de la petite allée remontant jusqu’à l’autel, des fonts baptismaux et des chandeliers tous sculptés dans la glace claire, le tout baigné d’une lumière douce aux reflets rosés qui soulignent un peu plus la beauté et la féerie de cette chapelle cachée.

Derrière l’autel, agrémenté d’autres bougies et de roses blanches, je devine une croix de glace dissimulée derrière une guitare. Et devant… Damien, le sourire espiègle et communicatif, vêtu d’un kilt long aux carreaux teintés de gris par-dessus un pantalon noir et des rangers usées. Une chemise sombre et un gilet finissent sa tenue, le tout rehaussé par ses divers bijoux, le bracelet de force dont il ne se sépare jamais, ses ongles vernis de noir et un trait de maquillage foncé pour accentuer le bleu si électrique de ses yeux. Rock, unique, élégant, intenable.

— Chéri, tu… c’est…

Il pose un regard tendre sur sa mère, dont les larmes ont commencé à couler dès qu’elle a compris le pourquoi de notre présence ici. Tel le fils aimant qu’il a toujours été, il la serre fort contre son cœur, puis lève son visage vers nous pour nous saluer. Lorsque nos yeux se croisent, je comprends à quel point il est heureux en cet instant et paraît enfin en paix avec lui-même. Que demander de plus ?

Vers l’autel se tient également un homme plutôt grand, les cheveux blonds un peu dégarnis et la mine débonnaire. Si son nom finnois est imprononçable, son anglais, en revanche, est presque meilleur que le mien et on capte vite qu’il est celui qui va marier civilement Dam et Abby. Putain ! J’arrive même pas à croire que je viens de dire ça ! Damien ? Se marier ? Il m’aura vraiment tout fait !

Sur l’un des bancs se trouve un ordinateur ouvert sur une fenêtre Skype. On y découvre Nolan, le frère jumeau d’Abby, bien plus distingué que nous avec sa chemise et sa cravate – seul Serge en porte une ici. Mais bon, lui, il doit même dormir avec… Tétraplégique depuis un terrible accident qui a coûté la vie à leur mère, Nolan n’a pu évidemment improviser ce voyage matinal, mais au moins Dam a trouvé une solution, comme à son habitude.

Sur la musique d’Elvis, l’officiant nous invite à prendre place pendant que Damien remonte vers l’autel. Il est peut-être en paix avec lui-même, mais il n’en reste pas moins nerveux. Les yeux fixés sur les deux grands battants de glace translucide servant de porte, il sautille d’un pied sur l’autre, tout en tapant un rythme rapide sur ses cuisses.

— C’est beau, hein, Luc ? s’extasie Arthur, assis sur mes genoux.

Nous sommes au premier rang, installés entre Clarisse et Margot. Il est toujours en train d’étudier avec attention le décor et pousse un petit cri de ravissement lorsque Abby apparaît au bras de son père. Il n’est pas le seul d’ailleurs. Les filles versent leur petite larme – Clarisse, j’en parle même plus –, et même moi, j’avoue, j’ai l’œil qui tique.

— Qu’est-ce qu’elle est belle ! murmure Margot, alors que la main de Clarisse, tremblante d’émotion, se referme sur la mienne.

Ses boucles rousses relevées en un chignon lâche, Abby s’avance sous nos applaudissements et les sifflements enthousiastes de mes potes, beauté angélique dans sa jupe en tulle blanche et son blouson noir, le sourire amoureux aux lèvres et les yeux brillants. Encore un peu, et ils arriveront vraiment à me faire chialer moi aussi, ces deux couillons.

Le mec de l’état civil, c’est à peine si je l’écoute, j’ignore même combien de temps dure son monologue. Dans ma tête défile plutôt toute ma vie, depuis le jour où Dam et moi avons volé des bonbons chez… merde, comment il s’appelait déjà ? Ah, oui, m’sieur Kelish !

Dès que l’autre termine enfin son bla-bla en anglais, Dam se tourne vers Abby, sa main dans la sienne.

— Un jour, y a dix ans, j’étais assis dans le bar d’un hôtel, attendant juste que le temps passe. Et puis tu t’es invitée à ma table, et ce fichu temps s’est arrêté, comme ça, d’un coup, paf ! Fée ? Sorcière ? En tout cas, j’étais foutu, charmé, envoûté, déjà amoureux. Quelques heures plus tard, t’es pleinement entrée dans ma vie et aujourd’hui, plus que jamais, je refuse que tu en sortes. Tu te souviens de ce jour où je t’ai chanté une chanson de Brassens ? (Elle hoche doucement la tête, des larmes déjà plein les joues.) La Non-demande en mariage… Mais, ça, c’était avant. Avant d’avoir failli te perdre il y a un peu plus d’un an. Depuis, j’ai compris à quel point Oscar avait raison : les folies, les vraies, sont les seules choses qu’on ne regrette jamais. Et la plus folle des folies pour moi, c’est de faire de toi ma femme, la seule, l’unique, pour toujours, ici, aujourd’hui. T’es ma vie, Abby. Je t’aime, je t’aime. JE T’AAAIIIME !

Se fichant bien des conventions d’une cérémonie, il l’enlace et l’embrasse, sous les sifflements joyeux des filles et les gloussements d’Arthur et de Malone.

Les joues rouges et ses prunelles turquoise plus lumineuses que jamais, Abby lance un regard aimant à son père, un autre vers l’ordinateur, puis elle pivote vers Clarisse.

— Avec ta bénédiction ?

Clarisse hoche simplement la tête, incapable de prononcer un mot, mais son sourire immense parle pour elle.

Les deux opales se posent ensuite sur moi et une étrange bouffée de chaleur m’envahit.

— Et toi ? Tu es d’accord de me laisser cet homme merveilleux de temps en temps ?

Putain, ça y est, j’ai les yeux qui piquent trop fort.

— Ouais, lui souris-je en coin, de temps en temps.

Et avant qu’elle ne puisse prononcer un autre mot ou que l’officiant puisse dire : « Je vous déclare bla-bla-bla… », Dam a déjà repris Abby contre lui pour un baiser encore plus rock’n’roll qui aurait peut-être bien fait rougir Babou.

Comme ils semblent très occupés, l’homme en profite pour appeler les témoins à signer le registre. Fred, Mike et moi nous levons d’un seul corps, en compagnie d’Alice, Elsa et Flavia. Le mec nous lorgne d’abord de travers, légèrement déboussolé, puis, voyant qu’aucun de nous ne se rassoit et que Damien se marre, il hausse les épaules et nous tend le stylo.

— Et… les alliances ? s’exclame Alice après avoir apposé sa signature sous celle de la mariée.

Dam lui jette un clin d’œil.

— T’inquiète, ma jolie, j’ai fait les choses bien, elles arrivent. P’tit cœur ? Benji ?

Mon cœur bat fort. Pourvu que ça leur plaise…

Un peu fébrile, je dévoile le croquis de deux alliances dessinées discrètement dans l’avion, à l’abri des regards curieux, que Benji prend le temps de tatouer à même la peau de Dam et Abby. Cette dernière, malgré la douleur sur son annulaire gauche, m’envoie un sourire qui réchaufferait n’importe quel cœur gelé.

— Thanks, Luc. Elles sont… absolutely perfect !

— Uniques et originales, comme vous deux, réponds-je en soulevant Arthur afin qu’il puisse mieux voir le travail de Benji. Pour toujours et à jamais.

Dam relève sa tête vers moi, le visage éblouissant.

— Pour toujours et à jamais. YEAPAAAH !

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