Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 13 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 11

 

Luc

Le jet de la douche ne suffira clairement pas à chasser les stigmates de la nuit. J’avais une vraie tête de déterré en sortant du plumard. Si au moins cela était dû à une mauvaise gueule de bois, mais… même pas. Juste une saloperie d’insomnie qui m’a tenu éveillé jusqu’au petit matin et l’un de mes abrutis de voisins qui a joué de la perceuse en guise de réveil. Bon, il était déjà dix heures, d’accord, mais, pour moi, cela fait très tôt.

Une fois Margot déposée devant son immeuble, je suis rentré directement chez moi, où je me suis repassé le fil de la soirée, avant de laisser libre cours à mes pensées.

Vivian m’a vraiment embrouillé l’esprit. Pourquoi vouloir quitter Dark Moon ? Rien que le fait d’y songer est complètement con. Certes, Punk Destruction commence à se faire gentiment connaître, et ce serait un beau challenge, mais… tout plaquer pour repartir quasi de zéro ? S’ils espèrent que mon nom leur ouvrira les portes de la gloire, ils se plantent. En matière de musique, la notoriété d’une seule personne ne suffit pas dans un groupe. On associe généralement Dark Moon à Fred, mais qu’aurait-il vraiment réussi sans nous trois ? Dark Moon cartonne parce qu’on est en osmose, soudés, en confiance, parce que nos quatre talents se conjuguent à la perfection, mais cette perfection n’est que le fruit d’un travail intense, constant. On se connaît tous depuis longtemps.

Une famille, ouais.

Et je peux pas faire ça à ma famille. Avec Punk, je ne serais qu’une pièce rapportée. On se tape des barres ensemble, c’est certain, mais, dans le fond, je ne fais pas réellement partie du groupe. Pas comme avec Dark Moon. Leur faire ça équivaudrait à une trahison. Comme j’ai trahi Margot a une autre époque, finalement. J’étais jeune, j’étais con. La belle excuse ! Mais quelle excuse aurais-je aujourd’hui ? Je ne suis plus ce gamin d’à peine vingt ans attiré par les lumières trop vives et les belles promesses du show-biz. Moi aussi, j’ai mûri. Un peu…

Dans un soupir, encore un, je coupe l’eau chaude et m’oblige à sortir. Je ne me sens pas beaucoup plus en forme, mais faudra faire avec.

CRAC !

Je sursaute, l’oreille aux aguets. C’était quoi, ce bruit ?

— Merde ! Putain !

Ah… Évidemment…

— T’as cassé quoi cette fois ? m’écrié-je en enroulant la serviette autour de mes hanches.

— Un bol ! Mais aussi ! Il était mal rangé !

Ben voyons… J’ouvre la fenêtre de la salle de bains en imposte, puis rejoins Damien, debout devant le canapé, une tasse de café en main, une autre posée à mon intention sur la table basse.

— Salut, mon p’tit cœur ! Bien dormi ? Vu ta tronche, je crois que j’ai ma réponse.

Je grogne un vague : « Ouais, tu l’as », allume mon portable près de la tasse et hallucine en l’entendant sonner un nombre incalculable de fois.

— Pas la peine de vérifier, sourit Dam de toutes ses dents. C’est Manager Adoré et moi.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Gibson… le shooting… ce matin…

— Eh merde !

Mains sur la figure, je me laisse partir en arrière avec la seule envie de retourner me pieuter fissa.

— Ouais. Je te passe les détails de l’énervement, que dis-je ! de la fureur de Serge et de l’équipe Gibson. J’ai bien proposé de poser à ta place en me collant une photo de toi sur la gueule mais, étrangement, ils ont pas voulu. Tu te rends compte à quel point je t’aime, p’tit cœur ? J’étais prêt à poser avec une basse ! Non mais, t’imagines ? Me renier à ce point-là ? Ça, c’est de l’amour !

Je lève les yeux au ciel. Avant de balancer ses conneries, il pourrait au moins me laisser boire mon café peinard. J’attrape mes clopes. Moins efficaces qu’un Doliprane, assurément, mais je n’ai que ça sous la main et aucune envie de me relever.

— Et ? demandé-je en avalant la première bouffée bienfaitrice.

— Et Manager Adoré a finalement calmé le jeu, et le chef marketing a bien voulu remettre la séance à la semaine prochaine. Mais, si tu merdes, on perd le contrat.

— Mais non… je merderai pas. Pas deux fois de suite.

Sans mon consentement, Dam s’empare de mon téléphone et commence à pianoter dessus.

— Tu fous quoi encore ?

— Je te mets un rappel tous les jours. Et même… hop ! deux fois par jour. Oh ! T’as aussi un message de Mrs Wallace.

Encore un ? Elle m’en avait déjà laissé un hier soir.

— Dam ! Rends-moi ça !

Trop tard… Il porte déjà le téléphone à son oreille. Mais quel chieur !

— Rends. Moi. Ça !

J’enjambe la table basse pour lui sauter dessus mais, pas folle la guêpe, il a déjà reculé de plusieurs pas.

— Oh ? Vous vous êtes engueulés hier ? Ben, merde… C’est une bonne nouvelle au moins ? Tu la largues ? Champagne ? Raconte.

Avant de narrer quoi que ce soit, je récupère mon portable, retourne m’asseoir et écoute le message. Pour la seconde fois, Vivian s’excuse simplement et me demande de la rappeler afin de discuter.

— Alors ? me presse Dam, toujours debout.

Pour le moment, hors de question de lui parler de Punk Destruction, ça lui filerait des angoisses inutiles et il risquerait de provoquer une guerre ouverte entre eux et nous. D’autant que, comme moi, il les apprécie plutôt bien, ces mecs. Alors, je lui raconte seulement le coup de la galerie d’art. Après tout, c’est surtout cette histoire qui m’a fait péter une pile hier soir.

— Elle capte vraiment rien à rien, celle-là ! crache-t-il après que j’ai terminé. Tu vois ? Elle te connaît pas, ou elle t’écoute pas, ou les deux. Nous, on l’a bien compris, t’as été très clair. Vivian, elle vit perchée dans sa tour d’ivoire à snober le p’tit peuple. Exhiber ses trophées, ça la fait triper, et excuse-moi de te le redire, mais c’est tout ce que tu es pour elle : un trophée.

— C’est juste un jeu, Dam, répliqué-je pour le calmer. Je te l’ai déjà expliqué, elle se sert peut-être de moi, mais moi aussi je me sers d’elle. Elle a accès à mon monde, j’ai accès au sien. En plus, c’est bien la première fois de ma vie que j’ai autant de fringues haute couture dans mon dressing.

— Fringues ? s’esclaffe-t-il. Fais gaffe, elle t’assassinerait pour ce mot, après mille tortures.

Je souris à ces dernières paroles, les pensées perdues dans le souvenir de quelques ébats pleins de doux supplices.

— Suivant le genre de tortures, pourquoi pas…

— Je veux rien savoir ! Quoique… Tu me raconterais ?

En réponse, mon majeur se lève bien droit. Ça le fait rire encore plus fort, puis il reprend son sérieux.

— Pourquoi tu m’as pas appelé ? J’aurais pu te rejoindre, ou t’aurais pu venir.

— J’avais besoin de marcher et d’être un peu seul.

— Et t’as marché toute la nuit ? C’est pour ça, ta tronche du jour et l’oubli du shooting ? C’est pourtant pas ton genre, la balade nocturne en solitaire.

Ce mec est doté d’un radar à la puissance dix mille.

— T’as profité des charmes de Pigalle ? ajoute-t-il en posant sur moi son regard électrique plein de lasers. Soirée strip-tease ? Branlette dans une cabine ? T’as fini avec une danseuse du Moulin ?

— Non, j’ai…

Je secoue la tête, me mords la lèvre. Si je lui raconte, je vais réveiller un cyclone destructeur. Une partie de la nuit, je me suis demandé si je devais lui parler de Margot. Clairement, elle est passée à autre chose, mais il a le droit de savoir qu’elle va bien. Enfin, « bien », vu son état d’hier, je ne suis pas certain que le mot convienne mais, en tout cas, elle va.

— Allez ! Fais pas ta précieuse ! s’agace-t-il. Raconte !

— Tu devrais… t’asseoir.

Ses sourcils se froncent.

— Pourquoi ?

— Parce que… j’ai vu Margot.

Il tombe le cul sur le fauteuil, bouche ouverte et paupières écarquillées.

— Margot ? Ma reine Margot ?

Je hoche la tête et commence le décompte. Trois… deux… un…

— Elle est à Paris ? Alors, elle est revenue ? Et comment ça, tu l’as vue ? Où ? Elle fait quoi ? Elle habite où ? Elle a parlé de moi ? Elle va bien ? Qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle était seule ? Avec des potes ? Elle t’a dit pourquoi elle avait coupé les ponts ?

— Dam…

— Et puis vous avez fait quoi ? Et t’es tombé comme ça sur elle ? Juste en te baladant ?

— DAM !

De nouveau sur ses jambes, il sursaute, le teint un peu pâle et le bleu de ses yeux soudain fiévreux. Profitant de ce court instant de silence, je lui raconte notre brève rencontre dans la ruelle, qui m’a laissé une étrange impression.

— Elle t’a vu et elle a dit « Oh, merde » ? Pouah ! C’est pas terrible.

— Non, confirmé-je, renfrogné. Pas vraiment.

— Et tu l’as ramenée ? Où ?

Avant de répondre, je le dévisage de longues secondes, à peser le pour et le contre. Si je le lui dis, je sais parfaitement ce qu’il va arriver. Je le connais par cœur.

— Dam, elle en a plus rien à foutre de nous. Elle est passée à autre chose.

— J’m’en branle, réponds. Où tu l’as ramenée ?

Son ton est devenu froid, ses iris de glace.

— Pas un instant, elle m’a demandé comment j’allais, si tout était OK. Elle…

Je sais que ces mots vont le blesser, mais peut-être est-ce la meilleure solution pour qu’il oublie, lui aussi.

— Elle m’a pas parlé de toi. Elle a rien cherché à savoir. Je l’ai déposée devant son immeuble et je me suis barré. Si elle avait voulu, elle m’aurait au moins invité pour me remercier. Ou m’aurait proposé un verre dans un des bistrots de son quartier, mais elle a rien fait. Juste un merci, et elle m’a tourné le dos.

— C’était où ?

Sa voix a perdu toute assurance. De la déception mêlée à de la tristesse, voilà ce que je lis à présent dans son regard meurtri. Je déteste lui faire du mal, mais à quoi bon chercher à ranimer une flamme visiblement éteinte chez Margot ?

— Luc, putain ! Dis-moi !

— Pantin, lâché-je tout bas. Je l’ai déposée à Pantin.

Un uppercut dans le bide lui aurait fait nettement moins d’effet. Ses pupilles reprennent vie et s’embrasent.

— Pantin ? s’étrangle-t-il. Tu veux dire qu’elle habite juste de l’autre côté du périph ? À cinq bornes de chez toi ? Où, à Pantin ?

J’en ai bien trop dit. Excédé surtout par moi-même de ne jamais réussir à fermer ma gueule avec lui, je récupère nos tasses vides en plantant des yeux sévères dans les siens.

— Ça suffit, Dam. Je t’en ai déjà assez raconté. Tiens, va plutôt les mettre au lave-vaisselle, moi, je vais m’habiller. Margot est vivante et en pleine forme, contente-toi de ça pour une fois. Elle a fait ses choix, il n’y a plus qu’à tourner la page.

Et sans attendre qu’il réplique, je pars en direction de l’escalier, pleinement conscient que mes derniers mots ne valent pas que pour lui.

 

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