Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 59 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 57

 

Luc

Mon crâne vibre sous la douleur alors qu’un froid pernicieux s’infiltre dans mes veines. Sous mes paupières closes, je perçois de vagues lumières, dans mes oreilles, j’entends des bruits étouffés et un bip presque désagréable.

— D’après l’infirmière, il devrait bientôt se réveiller.

Je connais cette voix…

Une ombre se penche au-dessus de moi. Durant un court instant, son parfum chasse la drôle d’odeur qui m’entoure. Cet effluve aussi, je le connais.

— Ouvre les yeux, petit frère. On t’attend, tout va bien, tu es en sécurité ici. En plus, j’ai quelque chose d’important à te dire.

Anna. C’est Anna ! Je veux bouger, mais mon corps refuse de m’obéir.

— Bon, si tu insistes, d’accord, je vais te le dire, mais ! tu promets de ne rien cafter à maman. Les miracles arrivent toujours quand on perd tout espoir, tu sais, alors… Dans quelques mois, tu vas être tonton et je compte sur toi pour m’épauler, parce que j’ai besoin de toi, mon petit frère. Je t’aime.

Dans mes limbes, sa voix cotonneuse ressemble à celle d’un ange. Elle me rassure, m’apaise, je me sens partir…

* * *

— Décidément, avec vous, les histoires se terminent toujours à l’hôpital. Le prochain contrat, je te préviens, je vais inscrire une clause vous interdisant de sortir de chez vous durant les jours de repos. Et fais-moi penser à interdire aussi la moto à vie à Damien. J’ai vu ses dernières vidéos. Non mais, il a quoi dans le crâne, cet oiseau-là ?

Pourquoi ils viennent tous me parler ? Me réveiller ? Laissez-moi, dormir, putain ! Je suis bien dans mon ailleurs. Seul et sans douleur. Celle dans ma tête n’arrête pas d’augmenter ; ça tape comme un marteau clouté, ça cogne trop fort et, si ça continue, ma boîte crânienne ne va pas tarder à exploser.

— Allez, mon petit, réveille-toi. On a tous besoin de toi ici, tu nous manques.

Quelqu’un pour enregistrer ces douceurs inattendues ? Serge, t’es pas vraiment là, en fait. Je suis en plein délire, c’est ça ? Ouais, en plein délire. Mais, avant de pouvoir m’en assurer, je sombre encore une fois…

* * *

Nouvelles douleurs, beaucoup plus aiguës. Dans ma peau, je ressens la piqûre d’une aiguille, ou de plusieurs. J’ai toutes les peines du monde à respirer, comme si un boulet de canon pesait sur ma poitrine. Et la douleur pulse, pulse, pulse… À m’en faire ouvrir les yeux. Du moins, je le crois, parce qu’il fait sombre ici. Il me faut un petit moment pour m’accoutumer à l’éclairage de nuit et refouler mon envie de vomir. Cette odeur d’antiseptique est sacrément dégueulasse !

Au-dessus de ma tête, le bip-bip qui me vrillait les oreilles n’est plus aussi assourdissant. Il a même quelque chose de presque lénifiant. Un rythme régulier sur lequel mon cœur et mon esprit s’appuient pour ne pas céder à la panique. Parce que, d’un seul coup, tout me revient. Le concert, les bombes, les corps qui tombent… Damien… Abby… Putain ! Où est Damien ?

— Luc ?

Je tourne légèrement la tête. Près d’une fenêtre au store baissé, je devine l’ombre d’une silhouette que je connais.

— Ma… maman ?

— Dieu soit loué ! Luc, mon chéri…

Sa main vient entourer la mienne. Chaude et moite, elle finit de me convaincre que, cette fois, je suis bel et bien revenu à la réalité. Elle pose un baiser sur mon front, puis sonne sur un bouton pour appeler une infirmière. Le temps que cette dernière vérifie mes constantes et m’interroge comme si de rien n’était, histoire d’évaluer si je souffre d’une quelconque confusion, ma mère reste près de moi, sans me lâcher la main. Entre deux coups de marteau piqueur dans mon crâne, je comprends que j’ai de la fièvre, des côtes cassées, diverses contusions.

— Mais… je reste pas… ici, bafouillé-je en tentant de me lever.

— Ah non ! J’ai déjà un énergumène trois lits plus loin, ce n’est pas pour en supporter un deuxième !

D’une main douce mais ferme, l’infirmière m’oblige à rester couché, tandis que ma mère me fait les gros yeux.

— Damien… est… là ?

Chaque mot me pèse et des sabres s’enfoncent dans mon thorax à chaque nouvelle inspiration. Putain de côtes brisées !

— Oui. Avec sa compagne. Une commotion cérébrale, jeune homme, n’est pas un traumatisme qu’il faut prendre à la légère. Vous vous trouvez dans le service des soins intensifs. Je suis Louise.

Je lève une main pour tâter mon crâne sous mes cheveux. En dessous, une très grosse bosse me tire une grimace.

— Tu dois te reposer, Luc. Le choc a été énorme.

Le choc… Doux euphémisme qui, de la part de ma mère, ne me surprend guère.

— Un… attentat… c’était un…

— Oui, mais on en parlera plus tard. Maintenant, tu dois te reposer. J’ai eu tellement peur de te perdre…

— Non ! Je veux… je…

Je tourne la tête vers l’infirmière ; cette salope m’a planté une autre aiguille dans le bras, et déjà les contours de son visage deviennent confus.

— Qu’est-ce que… Je… Non…

— Chut, mon fils. Tu dois dormir encore un peu.

Mes yeux papillotent, je chavire, me sens mal, puis, soudain, je bascule et je crie mais, dans les limbes, personne ne peut plus m’entendre.

* * *

Bip… Bip… Bip…

Mes paupières cillent.

— Il se réveille.

Cette voix féminine…

— Hé ! Mon p’tit cœur ! Tu veux le baiser du prince crapaud ?

J’ouvre un œil, dresse douloureusement mon majeur. Le rire de Dam fuse aussitôt autour de moi.

— Oh ? Même pas un p’tit comme ça ?

La chaleur de ses lèvres étreint ma bouche. Ma vision se trouble, les couleurs se confondent. Je cligne des yeux plusieurs fois.

— Maintenant qu’il a émergé, tu devrais retourner te coucher avant que l’infirmière pète de nouveau un câble.

— Ouais, plus tard, ma jolie. Encore cinq minutes.

Ma gorge est affreusement sèche, pleine de rocaille.

— Je peux… de l’eau…

L’ombre de Margot à côté de Damien bouge, fait quelques gestes indistincts, puis s’approche de moi pour appuyer sur le boîtier qui permet de faire monter la tête de lit. Les bords de son visage se dessinent et son sourire rassuré me fait presque oublier mes douleurs.

Elle est là. Vraiment là.

— Tiens… doucement.

À l’aide d’une petite cuillère, elle me donne quelques gorgées qui brûlent d’abord ma trachée, avant de l’assouplir. Petit à petit, ma vision défaillante se stabilise. Dans la chambre aux murs trop blancs, pas d’autres lits que le mien. Tant mieux. Un cathéter est enfoncé sur le dos de ma main gauche, relié à deux pochettes pleines d’un liquide transparent.

— De la morphine et de quoi hydrater ton corps, m’explique Margot.

Je lève un œil vers Dam.

— Comment vous allez ? lui demandé-je d’une voix cassée et un peu trop rauque à mon goût.

— Ben, tu vois, me sourit-il. On a eu de la chance, beaucoup de chance, et les soins intensifs sont tellement surchargés, que, regarde, ils nous ont déjà montés en chambre. On est des survivors, mon p’tit cœur.

Il a des contusions, des strips sur le visage, des balafres sur les bras, une attelle autour du genou et des béquilles en main.

— En tombant, précise-t-il, je me suis aussi fêlé une côte, mais rien de grave. Abby a été moins touchée, je l’ai protégée. Là, elle dort et ma mère est auprès d’elle.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Margot et lui s’envoient un regard où toute joie a disparu.

— Des attentats, souffle-t-elle. Des attaques suicides et des fusillades, en même temps, à différents endroits du monde, dans des lieux très fréquentés. Ici, cela a commencé sur la place des Vosges, puis le Carreau du Temple où il y avait une projection cinématographique et enfin… l’Ekinox. (Ses yeux s’embuent, sa voix se met à trembler.) Putain, j’ai eu tellement peur ! Tellement peur… J’ai tenté de vous joindre, mais vous ne répondiez pas…

J’ouvre mon bras libre, elle vient se réfugier contre moi.

— C’est ça que disait Fred. Les bombes.

— Ouais, me confirme Dam. D’ailleurs, Mike et lui ont sauté sur leur bécane et ils ont tracé jusqu’ici. Tu dormais quand ils sont arrivés. Ils repasseront dans la matinée, ils ont dit.

Dans la matinée… Je réalise alors que je n’ai aucune idée du temps qu’il m’a fallu pour me réveiller ni de l’heure qu’il est.

— Nous sommes le petit matin, répond Margot à ma question silencieuse. Je raccompagne Damien et je reviens te voir. Il faut… il faut qu’on parle.

Un baiser sur ma joue, puis elle se relève. Subitement, il fait plus froid, à m’en tirer des frissons désagréables. Margot oblige Dam à passer devant elle et, après un dernier regard, ils disparaissent par la porte. Je tente de bouger un peu, mais mes côtes se rappellent aussitôt à moi. Fait chier, putain !

— Il va vous falloir du repos, monsieur Gauthier, beaucoup de repos. Bonjour.

Un mec, pas beaucoup plus vieux que moi, vêtu d’une blouse blanche, a fait irruption dans la pièce. Il tient la porte ouverte et Vivian apparaît derrière lui. Son maquillage, moins apprêté que d’habitude, ne cache pas ses yeux rouges et enflés.

— Luc…

Elle se précipite vers moi et, délicatement, pose sa bouche sur la mienne.

— Je savais que ce concert était une mauvaise idée, tu vois ?

Sérieusement ? Elle compte me faire la morale, là ? Elle déconne, j’espère.

— Je m’appelle Karim, se présente l’infirmier en vérifiant lui aussi mes constantes. C’est moi qui vais m’occuper de vous aujourd’hui. Le médecin est passé après votre transfert des soins intensifs et la bonne nouvelle, parce qu’il en faut après tout ça, c’est que la fièvre a déjà disparu. C’est d’ailleurs bien pour cette raison qu’on vous a monté ici.

— Plus de fièvre ? Alors… je peux rentrer, non ?

Vivian me jette un coup d’œil alarmé, Karim, lui, sourit en coin, tout en retirant les pochettes de sérum.

— Vous faites bien la paire avec votre ami, mais, vu ce qui vous est arrivé, on va vous garder un peu avec nous. Pour votre sécurité, ajoute-t-il. Et si vous en ressentez le besoin, un psy peut aussi passer. C’est…

— Non, j’en ai pas besoin. Mais je peux pas rester. On a une tournée en cours, des contrats, on nous attend et…

— Du repos pour l’instant, me coupe également l’infirmier. Vous n’aurez rien d’autre que du repos. Pour l’heure, toutes les chambres sont pleines mais, dès qu’une plus grande se libère, je peux demander à ce qu’on vous mette les trois ensemble. Je repasserai tout à l’heure. Si les douleurs ne sont pas supportables, je vous donnerai la morphine en comprimé à partir de maintenant. Le cathéter, vous le gardez pour le moment.

Il me jette un regard entendu, puis il quitte la pièce.

— Putain…

— Il a raison. Et si tu voyais ta tête, tu serais d’accord avec lui.

Mêlant le geste à la parole, elle sort un miroir de poche de son sac à main. Visage de zombie, peau livide, presque transparente, cernes noirs et profonds, mais surtout des entailles sur les joues, le front, une autre bosse et un gros bleu ; aucun doute, je serais engagé direct pour un remake de La Nuit des morts-vivants.

— Si seulement tu étais resté avec moi…

Mes yeux dévient du miroir pour se poser sur Vivian.

— Je serais ici quand même, pour Damien, à m’en vouloir à mort de lui avoir posé un putain de lapin. Et si j’étais resté, on aurait fait quoi ? L’amour et encore l’amour ?

— Sûrement, oui. En plus, tu me le fais si bien…

Son index vient caresser mes lèvres, mais je recule la tête.

— Et si, moi, ça ne me suffit plus ? J’ai besoin de vibrer, de me sentir vivant, heureux.

Le petit sourire assuré qu’elle arborait encore quelques secondes avant s’évapore d’un seul coup.

— J’ai tenté de te joindre, comme beaucoup, j’imagine, préfère-t-elle changer de sujet. Toute la planète Twitter et la presse savent que Luc Gauthier et Damien Laury étaient à l’Ekinox, mais personne n’était capable de me donner la moindre info valable, même ta sœur et ta mère ne me répondaient pas. Dehors, c’est la guerre. Et pas qu’à Paris. Des milliers et des milliers de morts, à cause d’une bande de fanatiques…

— Ç’a été revendiqué ?

— Oui, par les Fils de la Lumière.

Un mauvais goût envahit ma bouche et, s’il est possible, je dois sûrement perdre un peu plus de couleurs encore.

— Je dois voir Margot !

Me redresser me broie les entrailles, mais je passe par-dessus la douleur.

— Margot ? s’étrangle Vivian.

— Elle est là, dans la chambre de Damien et Abby.

Elle vient me faire face et pose sa main sur la mienne, m’empêchant tout mouvement.

— Je sais qu’elle est là, je l’ai croisée, mais tu veux lui parler de quoi ? Tu n’as plus rien à lui dire. Elle a eu sa chance et elle l’a manquée. Deux fois.

D’un geste sec qui me tire une grimace, je me dégage de sa poigne.

— Ça n’a rien à voir avec elle et moi. Bordel, Vivian ! Tu vis sur quelle planète ? J’ai failli crever comme un rat, alors que d’autres sont vraiment morts ! Morts ! On était à un concert, on était là-bas pour s’amuser. Damien, moi, tous ces gens ! Et… d’une étincelle, ces tarés ont tout détruit ! J’ai mal partout, je suis sur un lit d’hôpital, ma tournée est foutue et toi, putain, tu me fais une crise de jalousie ? Mais redescends ! Le monde ne tourne pas qu’autour de toi, et une relation ne se construit pas juste avec du sexe à foison.

Sans m’en rendre compte, je me suis mis debout et ma tête commence à me tourner, mais je tiens ma position. Pas question à cette minute précise de montrer la moindre faille. The show must go on, comme le chantait si bien Freddie.

— Ça n’a rien d’une crise de jalousie, se défend-elle. Pourquoi je serais jalouse de cette fille ? Je l’avais dit que tu reviendrais vers moi. Tu reviens toujours. Il suffit d’un peu de patience et… d’une ou deux relations bien placées.

Piqué par ces paroles dont je comprends le sens caché, je devine mon sang se mettre à bouillonner. Dans ma tête, la fureur gronde, mais ce n’est rien en comparaison avec celle dans ma poitrine. Si je laissais ma colère exploser, Vivian finirait avec la gueule enfoncée dans le mur derrière elle.

— Alors… l’article… T’étais vraiment derrière ?

Elle se contente de sourire.

— Tu me donnes envie de gerber. Pourquoi t’as fait ça ?

— Parce que, je te l’ai dit aussi, tu es à moi, rien qu’à moi. Mon Luc !

Ces mots… Ces mots, je les ai rêvés, il y a des mois de cela. Ceux d’un monstre bouffeur de chair.

— T’es aussi folle que tous ces fanatiques. Dégage ! Sors de ma vie !

— Luc…

— DÉGAGE, PUTAIN ! Toi et moi, c’est terminé, t’entends ? Et m’attends plus. Cette fois, je ne reviendrai pas.

Je fais un pas vers elle, les poings serrés. Paniquée, elle recule de plusieurs.

— Cette fille ne t’apportera rien ! crache-t-elle. Elle n’est pas de notre monde et son gamin passera toujours en premier ! Moi, j’ai tout à te donner ! Toi et moi, on peut être un couple gagnant !

— Toi et moi, c’est TER-MI-NÉ ! DÉGAGE, PUTAIN !

La porte s’ouvre avec fracas sur Karim et une de ses collègues.

— Mais qu’est-ce qui vous prend ? s’écrie-t-il. C’est un hôpital ici, pas une foire !

Indifférent à ses poings sur les hanches et sa mine courroucée, je jette un dernier regard plein de haine à Vivian.

— Pour la dernière fois, dégage de ma vie et ne tente plus jamais d’y revenir !

Bien qu’elle fasse tout pour les retenir, les larmes brûlent le bord de ses yeux. Emportée par sa propre rage, elle finit par cracher par terre, à mes pieds.

— Cette humiliation, Luc, tu me la paieras !

Sa menace est remplie de la fièvre qui la consume, et la lueur inquiétante qui me foudroie dans la seconde n’est qu’un vague aperçu de ce qu’elle ressent vraiment. Mais elle n’ajoute rien. Le menton relevé avec fierté et dédain, elle récupère son sac en cuir au bout du lit, passe à côté des blouses blanches sans leur adresser le moindre signe, puis disparaît dans le couloir. Alors, n’y tenant plus, je laisse la douleur, la fatigue de cette confrontation et les émotions imploser dans mon corps, et m’effondre sur le lit, les poumons en feu et la tête pleine d’un trou noir et obscur.

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