Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 27
Margot
Non… Non… Non… Pfff !
Dépitée, je regarde les quelques fringues posées sur le lit d’Arthur. Je ne croule pas sous les vêtements et, ce soir, je regrette presque de ne pas avoir pris le temps de faire une heure de shopping avant d’aller récupérer mon fils à la crèche.
Pourquoi me prendre la tête ? Ce n’est PAS un rencard ! Seulement, cette fois, je refuse de passer pour la nana ayant l’air au bout de sa vie, débordée et à côté de ses pompes.
Si tu l’avais simplement envoyé bouler comme tu aurais dû le faire, tu ne te poserais pas autant de questions et tu n’aurais pas eu à mentir une fois encore à Romy !
Deuxième profond soupir et nœud à l’estomac. D’un coup de tête, je chasse Romy de mon esprit trop inquisiteur, puis tire de l’armoire une robe-pull couleur lie-de-vin. Avec son col bateau et sa taille mi-cuisse, ne serait-elle pas parfaite ? Ni trop ni pas assez. Et cette teinte m’a toujours mise en valeur.
Allez… Vendu !
Robe et sous-vêtements sous le bras, je retourne en vitesse dans la salle d’eau, non sans jeter au passage un œil à Arthur et Jenny, sa baby-sitter, en pleine lecture d’un livre sur les dinosaures. J’ai déjà laissé mon fils le soir en raison de réunions de travail, mais c’est bien la première fois depuis sa naissance que je sors à cause d’un homme. Et même s’il ne s’agit pas d’un rencard, je n’en ressens pas moins une certaine nervosité.
Quand j’ai vu le message de Luc trois jours plus tôt, je suis restée tout ébahie devant l’écran de mon téléphone. Mon premier réflexe a été de vouloir l’effacer, bloquer Luc et engueuler Damien avant de lui réserver le même sort, mais le cœur, ce fichu cœur, a eu l’ascendant sur la raison.
Et ma curiosité aussi.
Léger fond de teint, un trait de khôl, du mascara, un peu de blush, puis je me concentre pour dessiner le contour de mes lèvres et poser un joli rouge mat. Enfin, j’enfile ma tenue, assortie de collants noirs et d’une paire de bottes, avant d’aller vérifier le tout dans le miroir en pied à côté de la porte d’entrée. Plutôt satisfaite du résultat, je glisse une pince dans mon sac à main, histoire de pouvoir m’attacher les cheveux une fois arrivée au restaurant.
— T’es zolie, maman !
Je souris à Arthur, avant de demander d’un coup d’œil son avis à Jenny. La jeune femme de dix-huit ans, adepte des joggings confortables en toute occasion, lève son pouce.
— Très classe ! Je like !
Après des bisous, des câlins et les recommandations d’usage – plus pour mon fils que pour Jenny –, je m’emmitoufle pour ne pas avoir froid dehors et rejoins mon scooter sur le parking devant l’immeuble.
Luc m’a donné rendez-vous dans un resto du XIXe, à quelques rues de la Villette, au nom très parlant qui m’a fait sourire : Les Saveurs du Liban. Il a toujours eu un grand faible pour la cuisine libanaise, surtout leurs desserts. Avec lui, j’ai appris à découvrir les délicieux fumets de cette cuisine qu’il préparait lui-même parfois, et, après notre rupture, je n’ai plus jamais mangé de kibbehs, de feuilles de vigne farcies ou autres sambouseks. Rien que la vue d’un baklava suffit encore à me troubler et à me renvoyer immédiatement à lui et à nos souvenirs.
Pourquoi ce rendez-vous ce soir ? Je n’en ai pas la moindre idée. Il m’a simplement dit vouloir discuter et, après l’énorme service qu’il m’a rendu malgré lui en s’occupant d’Arthur, je ne pouvais refuser.
J’aurais préféré ne rien ressentir, prendre cette soirée pour ce qu’elle semble être : une façon peut-être de clore une histoire qui n’a jamais connu le vrai mot « fin ». Humiliée, trahie, déçue, je m’étais enfuie de son appartement neuf ans plus tôt après une terrible dispute sur laquelle aucun de nous n’est jamais revenu. J’avais simplement claqué la porte, espérant comme une idiote qu’il me courrait après dans la rue, comme dans ces films romantiques ridicules que j’exècre tant depuis. Mais le baiser passionné sous la pluie, fait de pardons et de belles déclarations d’amour, n’avait pas eu lieu. À la place, le silence, la douleur et la rancune. Pour la première fois de ma vie, j’avais compris à quel point l’amour était un traître machiavélique pouvant offrir le plus beau et le reprendre sans crier gare, du jour au lendemain.
Alors, oui, ce soir, ces derniers jours, j’aurais voulu ne rien ressentir. Tout cela remonte à si longtemps… Tant d’eau a coulé sous les ponts depuis… Et c’est bien cela le plus terrible : le temps apaise la souffrance et finit par tromper notre mémoire. Il la soigne, la rassérène, l’enjolive, et elle se met à nous jouer des tours en ne nous remémorant que les bons souvenirs à coups de « et si… ».
Soudainement anxieuse, je gare le scooter à quelques pas du restaurant que je rejoins sans me presser après avoir noué mes cheveux avec la pince, me demandant quand même si cette soirée est une bonne idée.
Bien sûr que non !
Devanture du bâtiment un peu miteuse et défraîchie, comme Luc me l’avait dit.
Rien ne t’empêche de faire demi-tour. Reprends ton scoot et fuis avant qu’il soit trop tard.
Trop tard ? Pourquoi trop tard ?
Parce que… c’est Luc.
Ma main tremble légèrement lorsque je pousse la porte d’entrée, puis un rideau de velours mordoré. Et là… envol direct dans un autre monde. Les effluves appétissants prennent d’assaut mes narines tandis que mes yeux s’en ramassent plein les mirettes. Si l’extérieur ressemble à une sinistre masure, l’intérieur est un total contraste et d’une beauté absolue, digne d’un conte des Mille et Une Nuits : décoration ultrabranchée aux tons noirs, rouges et or, lumière chaude et tamisée provenant de nombreuses lampes sur pied, plafonniers stylés et autres luminaires de différentes tailles et différentes formes, de grandes tentures aux lisérés raffinés, des canapés et fauteuils surmontés de cuir ou de velours, de la vaisselle orientale finement travaillée, des plantes, des fleurs, un large bar au bois sombre élégant et une cuisine semi-ouverte dévoilant en partie la brigade affairée. Dans l’air s’élève une mélodie presque incongrue dans ce lieu, un son de blues discret s’échappant d’enceintes au mur.
— Madame ?
Encore soufflée par la magnificence de l’endroit, je donne le nom de Luc au serveur qui m’annonce, sans surprise, que je suis la première.
Cela aussi, ça n’a pas changé…
À l’écoute d’un nouveau morceau, James Brown et sa voix éraillée sur It’s a Man’s Man’s Man’s World, je le suis jusqu’à une alcôve, où je prends place, presque intimidée devant tant d’intimité. Ici, sans aucun doute, nous serons à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes. J’en ressens une bouffée de chaleur inopportune et commande déjà une bouteille d’eau fraîche, histoire de ne pas finir liquéfiée avant qu’il n’arrive. Le serveur revient rapidement avec ma boisson, la carte des vins et celle des plats.
Tout en me délectant de la fraîcheur de l’eau, je jette un coup d’œil nerveux à mon téléphone d’abord, puis à la salle déjà bien remplie. Finalement, de plus en plus agitée, je décide d’ouvrir la carte des mets, que je contemple sans la voir.
Sérieusement, que va-t-on bien pouvoir se raconter ? Et pourquoi m’avoir invitée ? À l’inverse de Damien, il n’a sans doute jamais cherché à me retrouver. Je ne suis même pas sûre que notre rupture l’ait vraiment ébranlé, même si, à l’époque, Dam et les filles ont tenté de me prouver le contraire. Après tout, je ne lui suffisais pas. Quand on aime quelqu’un, pourquoi vouloir fourrer son biscuit ailleurs ?
— Salut, toi…
Je sors de mes pensées dans un sursaut et lève les yeux pour me noyer directement dans le bleu-vert des siens.
— Sa… salut… toi…
Moment de flottement. Dois-je me redresser ? Va-t-il se pencher ? Me faire la bise ? Il hésite, je le vois, tout comme je surprends son sublime regard se perdre un instant sur le dessin de mon décolleté. Finalement, il se décide et, une seconde plus tard, ma joue droite s’échauffe sous la douceur de ses lèvres encore froides. Un unique baiser chaste, qui a lui seul contient beaucoup.
Il pose son casque de moto au pied de la chaise, passe une main dans ses cheveux détachés, retire son blouson et s’assoit face à moi. Mon Dieu ! Ce mec a bien des défauts, mais pas celui du mauvais goût vestimentaire. Gilet foncé sans manches sur chemise blanc crème légèrement entrouverte, manches retroussées, il porte le look bohème avec une classe folle, à la fois dandy et grunge, le tout renforcé par ses nombreux bijoux qui ne le quittent presque jamais. Colliers, bracelets, quelques bagues… Il en a des nouveaux, mais j’en reconnais quelques-uns et je sens une infime piqûre dans ma poitrine face à une chaîne en argent agrémentée d’une tête de mort design au crâne fracturé.
— Tu l’as toujours…
Ses yeux surpris suivent les miens vers le haut de son torse et ses longs doigts caressent le pendentif.
— Ouais, bien sûr. Pourquoi j’aurais jeté un de mes préférés ?
L’arrivée du serveur m’évite de répondre et de me concentrer sur le reflet scintillant, perturbant, sur sa langue.
N’essaie même pas de te souvenir de l’effet de son piercing sur toi. Très mauvaise idée !
De toute évidence, vu le tutoiement entre les deux hommes, Luc doit être un habitué du lieu. Nous commandons un apéritif, bière libanaise pour lui, martini blanc pour moi (plus l’habitude de l’alcool ? Au diable mes principes !), puis nous nous perdons chacun derrière notre carte. Enfin, surtout moi, car, pour sa part, il ne tarde pas à la reposer devant lui.
— Tu peux choisir les yeux fermés, c’est Issam derrière les fourneaux.
Je ne peux m’empêcher de pousser un « oh » d’étonnement. Neuf ans plus tôt, Issam tenait un petit restaurant d’à peine dix tables dans la rue parallèle à celle de chez Luc, mais dix tables toujours pleines tant sa cuisine surpassait celle de ses concurrents.
— Avant, ici, c’était une pizzeria en fin de vie. Il l’a rachetée pour une bouchée de pain, et voilà le résultat. Il ne lui reste plus que la façade extérieure à refaire.
— C’est ce qu’on appelle prendre du galon, m’extasié-je en balayant une fois de plus la salle d’un regard admiratif. Je comprends mieux pourquoi tu as choisi cet endroit.
— Ouais, il a bien mené sa barque. Alors ? Tu prends quoi ?
Trop de choix tue le choix. Tout me donne envie ! Luc vient à ma rescousse alors que le serveur apporte nos apéros et de quoi grignoter.
— On a qu’à faire comme autrefois, propose-t-il. Un mélange et on partage…
Comme autrefois…
Quel souvenir garde-t-il, lui, de ce qui a été nous ? Les bons ? Les mauvais ? Reviennent-ils le hanter aussi depuis quelques semaines ?
Je hoche la tête, fais mes choix d’abord, lui ensuite, puis, de nouveau seuls, nous trinquons.
— Jolie robe, jolie couleur, elle te va bien.
Le martini coule de travers. Je m’étouffe à moitié dans une toux de grand-mère, puis tente de cacher un rot pour faire passer le tout.
Tu voulais être sublimement parfaite ? Bravo ! Très réussi ! Le rot était-il obligatoire ?
— Mer… merci.
— Comment va Arthur ? T’as pu t’arranger facilement ?
Quelque peu estomaquée que sa première vraie question concerne mon fils, je le dévisage un court instant, à la recherche de cette lueur signifiant qu’en fait il s’en fout, mais je ne la vois pas.
— Il va bien, merci. C’est toujours plus facile de s’arranger quand les baby-sitters sont disponibles. Mais je dois avouer qu’Arthur m’en a un petit peu voulu de savoir que je te verrais sans lui ce soir.
Un bref éclat traverse ses yeux, toujours pas celui auquel je m’attendais.
— Ah oui ?
— Oui. J’ignore ce que Damien et toi lui avez fait, mais… il vous adule.
J’aurais pu mentir à Arthur, seulement j’ai horreur du mensonge et n’ai jamais employé ce subterfuge avec lui, sauf par omission (et le père Noël ne compte pas !).
Luc prend le temps d’une lampée, durant laquelle je ne sais plus où regarder tant ses prunelles flamboyantes en cet instant me brûlent.
— Tu nous en veux ?
— Non. C’est à moi que j’en veux.
Il hausse un sourcil. Visiblement, il ne se contentera pas de cette réponse. Acculée par son silence parlant, je termine mon verre d’un trait, comme si l’alcool pouvait m’aider à avouer une vérité pourtant évidente, me semble-t-il.
— J’ai tout fait pour vous oublier. Toi, lui, vous tous. Ç’a été long… douloureux… Je pensais y être arrivée mais, apparemment, j’avais tort. Ou revenir à Paris était vraiment une erreur.
Il penche sa tête, l’air de me sonder. Je redoute sa question suivante, me demandant jusqu’à quel point je suis prête à lui mentir ce soir.
Mais Damien sait déjà tout, alors à quoi cela te servirait-il ? N’oublie pas… Radio Pipelettes…
Contre toute attente, cependant, ce n’est pas une question qui s’échappe de sa bouche, mais des mots auxquels je ne m’attendais certainement pas. Encore moins à ce qu’il glisse sa main sur la mienne d’abord. La chaleur de ses doigts, délicieusement rugueux à cause de ses cordes, se propage aussitôt sous mon épiderme, me déstabilisant encore un peu plus.
— Je t’ai fait du mal, tu le méritais pas.
Abasourdie, je cligne des paupières. Il est sérieux ? Il vient vraiment de reconnaître à demi-mot qu’il était en tort ?
— Je pourrais te dire que je regrette, poursuit-il, que si c’était à refaire, je ferais les choses différemment, mais… ça servirait à quoi ? On reviendra jamais en arrière. Et ce que j’ai vécu, on sait tous les deux que j’avais besoin de le vivre.
Douche froide instantanée. Non mais, je m’attendais à quoi ? Des excuses ? Un mea-culpa en bonne et due forme ? Quelle idiote !
Mes yeux noirs de nuages plantés dans les siens et l’amertume au fond de la gorge, je retire ma main.
— Des connards, j’en ai connu un certain nombre, mais toi… Toi, tu es le pire, parce que je t’ai aimé.
J’ai craché ces mots, espérant que ma déception et mon dégoût l’imprégneraient suffisamment pour lui faire du mal à mon tour. Au moins un peu. Il baisse le menton une demi-seconde, suffisamment pour que je comprenne que, oui, il est touché. Mais, bien vite, il relève son visage et, à son tour, il rive ses beaux yeux aux miens. Si sérieux, si parlants… Si pleins de… d’affliction ? Vraiment ?
— Tu sais ce qui se serait passé si on avait continué comme ça, dans les mensonges, les non-dits, les faux-semblants ? réplique-t-il sur un ton neutre. On se serait enfermés dans une histoire qui ne nous ressemble pas et on se serait fait encore plus de mal.
Je déglutis.
— Parce que… tu as eu mal, toi ?
Ma voix est presque un murmure.
Sa main revient sur la mienne, la serrant légèrement, comme s’il redoutait que je m’échappe pour de bon. Ce que je devrais faire d’ailleurs, pour éviter une nouvelle salve de plombs en plein cœur.
— Évidemment, répond-il avec une étonnante gravité. Tomber amoureux, c’est facile. Aimer, c’est plus compliqué. Et toi… je t’ai vraiment aimée. On a appris à se découvrir, à être là l’un pour l’autre, jour après jour. Cet amour, on l’a construit ensemble…
— Et tu as tout détruit d’un seul coup de queue, ne puis-je m’empêcher de jeter avec une certaine hargne. Sans regret, même neuf ans après. Des remords ? Au moins quelques-uns ?
— Si je te réponds « oui », tu me crois ?
La semaine dernière, sûrement pas, mais à présent…
« Je t’ai fait du mal, tu le méritais pas. »
Mon ton s’adoucit malgré moi.
— Oui. Oui, je te crois. Mais tu attends quoi ? Mon pardon ?
— Je n’attends rien, Margot. Que tu aies accepté ce rendez-vous, c’est déjà beaucoup. Si tu veux partir… vas-y. Je comprendrai.
Ses doigts délaissent les miens, mais leur chaleur continue à vibrer contre ma peau.
— La fuite, c’était ton truc à toi, raillé-je. Et puis, j’ai faim.
De loin, j’aperçois le serveur approcher, chargé d’un grand plateau rempli de diverses spécialités libanaises aux odeurs alléchantes. Pendant qu’il le pose devant nous avec deux assiettes propres, un autre débarrasse les apéros vides et un troisième nous rejoint avec nos verres de vin. Définitivement pas raisonnable…
Ils se retirent avec discrétion après nous avoir souhaité un bon appétit, puis Luc lève son verre.
— On trinque une nouvelle fois quand même ?
Je lève le mien.
— Pourquoi « quand même » ? Bien sûr qu’on trinque. Disons… aux souvenirs ?
Mon verre tinte contre le sien dans un joli bruit de cristal. Il sourit en coin, une nouvelle lueur indéchiffrable au fond des pupilles.
— Ou aux surprises du présent.
À mon tour d’esquisser un sourire.
— Oui, à ce bon vieux destin qui semble aimer se jouer de nous.
Dans un même mouvement, yeux dans les yeux, nous portons le vin à notre bouche, sans doute avec la même pensée en tête lorsque, autour de nous, les premiers accords d’une basse résonnent, me fichant un frisson imperceptible. Stand By Me, le grand classique de la basse qui avait accompagné notre premier baiser, un soir de décembre, dans l’ancien appartement de Luc, celui qu’il partageait avec Damien.
Dans ma poitrine, mon cœur a bondi, même si je tente de garder un visage neutre. Oui, définitivement, le destin se moque des blessures passées et aime distiller des signes qui ne trompent pas.
Neuf ans… et tant de bouleversements. Et si, pour finir, l’heure du pardon avait sonné pour enfin tourner la page et réussir à mieux avancer ?
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