Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 58 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 56

 

Luc

— Luc ? Tu vas où ?

Putain ! Je suis à la bourre complet ! Je récupère un élastique sur ma table de chevet, noue négligemment mes cheveux et me retourne vers le lit.

— Je te l’avais dit. J’ai rendez-vous avec Dam et Abby.

Vivian soupire.

— Tu veux vraiment y aller ? Tu as vu l’heure ?

— Et alors ? On s’en fout. T’as qu’à venir avec moi.

— Tu sais très bien que je ne supporte pas leur musique de sauvages. Et puis, il est avec sa copine, ton pote, il peut très bien se passer de toi le temps d’une soirée, non ? Il commence sérieusement à me gonfler.

En ce qui me concerne, c’est elle qui me gonfle sérieusement.

— Tu me demandes de choisir, Vivian ? Eh bien, c’est tout vu. Tu peux rester si tu veux. Mais, si tu te barres, n’oublie pas de claquer la porte.

Siphonner son cul me fait toujours bander autant, mais son caractère de merde, lui, définitivement, j’en peux plus. C’est à peine si je me souviens de la manière dont je l’ai reprise dans ma vie. Un soir où j’avais trop bu, où le souvenir de Margot était trop présent. Vivian m’a toujours soutenu n’y être pour rien dans l’article qui a tout foutu en l’air. Les semaines qui ont suivi, elle n’a même pas cherché à me revoir, jusqu’à ce qu’on se croise à Galway, ville portuaire de la côte ouest de l’Irlande où j’accompagnais Punk Destruction une dernière fois. Le sang plein d’un surplus de Guinness, je n’ai même pas tenté de résister à l’appel de ses œillades enjôleuses et de son corps en demande. Par contre, impossible de me rappeler les détails de notre nuit, pas plus que les suivantes. Vivian n’est qu’un pansement facile, un déclencheur d’érection sur talons aiguilles qui me permet de me vider dès que j’en ai besoin.

Et puis, quand je la baise, ce ne sont pas ses soupirs d’extase que j’entends, ce ne sont pas ses seins que je suçote ou sa chatte que je lèche. Dans ma tête, dans mon cœur, j’imagine Margot. Ses longs cheveux de soie, sa peau chaude, pain d’épice, ses grands yeux noirs emplis d’éclat qui me contemplaient comme si j’étais son seul soleil.

Souvent, je me demande s’il est vraiment trop tard. D’après Damien et les filles, restés en contact, elle a beau faire devant eux comme si elle s’en foutait, la vérité est tout autre. Depuis toujours, elle m’a dans la peau, comme je l’ai dans la mienne. Sinon, pourquoi penser encore à elle des années après ? Pourquoi la chercher constamment dans toutes les autres ?

Margot est mon évidence, et je dois le lui dire. Tant pis s’il est trop tard, si elle me rembarre. Au moins, j’aurai aucun regret.

L’Ekinox, salle de concert dans le III e, est pleine à ras bord, la foule déchaînée et les metalleux sur scène déjà en sueur après une seule chanson. Un instant de répit pour Dam et moi durant ces premières semaines de tournée. L’avantage de rester en France est qu’on peut rentrer sur Paris les jours off, pause indispensable tous les quatre ou cinq concerts. En tournée, la fatigue s’accumule vite et le repos, le vrai, est nécessaire pour éviter la perte d’efficacité et les humeurs changeantes.

Bon, ce soir, le repos n’est pas vraiment le mot d’ordre, mais on s’en branle. On danse le pogo comme les autres, on braille comme les autres, on s’éclate et on oublie ce qu’on représente. On redevient nous-mêmes, juste nous-mêmes… jusqu’à ce que la réalité nous rattrape.

Mon téléphone dans la main, je tape sur l’épaule de Damien.

— Fred essaie de me joindre.

Il regarde mon écran, tire son propre portable.

— Il a essayé chez moi aussi. Oh ! Et il est pas le seul…

Le boss savait pourtant parfaitement qu’on allait voir ce concert ce soir. J’ignore pourquoi, mais mon instinct me dit de le rappeler.

— Ouais ?

— … tain ! Dix min… ssaie… oindre…

— Quoi ? Je t’entends mal !

— … cert… att… ris… tain ! … diss… ments… ombes !

Dam m’arrache le téléphone des mains.

— BOSS ! Ça hurle trop ici ! T’entends ? Ça déchire ! Quoi ?

Dans mes oreilles, mon pouls se met à pulser fort, et les basses n’en sont pas la cause. Sentiment d’urgence, une impuissance.

— Dam, laisse tomber ! Faut qu’on sorte de là !

— Quoi ?

Je récupère mon portable d’un geste brusque et tire mon pote par le bras.

— On se tire !

— Attends ! Explique-m…

Mais je n’ai le temps de rien. La déflagration est monstrueuse et emporte toutes les dernières rangées sur son passage. La musique s’arrête, les hurlements de frayeur retentissent. Dans ma poche, mon téléphone vibre de nouveau, mais ce n’est plus l’heure de répondre. Ça explose, encore et encore, les gens perdent le contrôle et tout ne devient plus qu’un énorme mouvement de foule hystérique.

Des corps tombent, se font piétiner.

BOUM ! Je vole en arrière et pousse un cri quand une barre de projecteurs s’effondre sur ma gueule. Goût de l’hémoglobine sur ma langue, de la poussière, de la mort. Autour de moi, tout n’est plus que champ de ruine, un tableau de guerre jonché de dépouilles, de mares de sang, de membres arrachés.

— DAM ! DAMIEN ! ABBY !

Je les ai perdus de vue, putain !

— DAAAM !

Poussé par mon instinct de survie, je me relève à genoux tant bien que mal. Je tousse, crache sang et poussière, tout en continuant à brailler.

Soudain, une vision de cauchemar m’attrape le bras. Une femme, la tronche tellement défigurée qu’on dirait la sœur de Double-Face. Une larme s’échappe du seul œil qu’il lui reste.

— Dites-lui… que je… l’aime…

— Quoi ?

— Ma… fille…

Effrayé, je balaie l’espace des yeux, toujours à chercher Dam et Abby, mais je finis par revenir sur cette pauvre femme. Je me rapproche, serre sa main.

— C’est quoi votre nom ?

— Ma… rie… Vi… gneau…

Je me penche pour mieux entendre. Une adresse à peine murmurée, un prénom féminin, celui de sa fille sans doute. Jade.

— Je lui dirai que vous l’aimez, mais vous lui direz vous-même, ça va aller, ça va aller.

Pur mensonge de merde, mais qu’annoncer d’autre à un condamné ?

Brusquement, sa main se relâche dans la mienne. Son œil fixe le plafond, sa poitrine cesse de respirer.

— J’suis désolé… putain… j’suis…

Un hurlement de forcené éclate dans l’air, suivi directement par le bruit en cascade d’une arme à feu puissante et meurtrière. Des dizaines et des dizaines de corps tombent, les cris de peur et d’impuissance redoublent.

— DAAAMIEEENNN ! DAAAMIEEENNN !

Là-bas ! À terre, couvert de gravats, Abby à moitié sous lui, inanimée.

Un tremblement au sol, de nouveaux appels à l’aide inutiles. J’ai à peine le temps de lever les yeux et de comprendre. Un instant au ralenti, une seconde en suspension. Un face à face avec la Faucheuse, ou avec la dernière seconde de ma propre vie.

Quand le plafond s’effondre, une ultime pensée, celle d’un regret presque risible.

Mon Évidence… je suis désolé…

Le choc me broie les os, mes poumons se noient. Des points noirs devant les yeux, puis je tombe dans les abysses, là où m’attendent les ténèbres et, enfin, le dernier silence.

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