Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 9
Luc
Pigalle la sulfureuse a revêtu son manteau nocturne.
Même s’il est encore un peu tôt, les amoureux des boîtes de nuit font déjà la queue aux entrées, les bars sont bondés, leur musique a envahi le quartier et les néons colorés des nombreux sex-shops brûlent les rétines.
Déconnecté, je n’ai pas voulu reprendre direct ma moto, préférant remonter les rues pour me perdre parmi les fêtards. J’hésite à appeler Damien, mais pour quoi faire ? L’entendre me dire : « Tu vois ? J’avais raison ! Maintenant, putain, tu la largues, Mia Wallace ! », et il viendrait me rejoindre et on irait se bourrer la gueule jusqu’au petit matin.
Ou danser. Ou les deux.
Un soupir, puis je range mon téléphone dans la poche intérieure de mon cuir. J’ai juste besoin d’être seul. Faire le point. Comprendre ce qu’il s’est exactement passé. Mettre de l’ordre dans ce foutu maelström émotionnel qui continue de tourbillonner trop fort au creux de mes entrailles.
Déception. Voilà le premier mot craché par mon cœur. Vivian m’a déçu. Depuis le temps, je pensais qu’elle commençait à me cerner. Mike m’a parfaitement compris hier. Alors, pourquoi pas elle ?
Est-ce si difficile à croire que je ne veux pas profiter de ma gloire ? Dans le fond, peut-être a-t-elle raison. Pourquoi prendre le risque de me ramasser si je peux l’éviter ?
Mes yeux se perdent sur les ailes flamboyantes du Moulin Rouge et mes pensées s’envolent vers Toulouse-Lautrec, la Belle Époque. J’imagine alors tous ces grands noms, pinceau à la main devant leur toile, chacun ignorant jusqu’à quel point leurs œuvres marqueront l’époque et des générations d’artistes. Renoir, Monet, Cézanne, Gauguin, Braque, Picasso, et tant d’autres.
Dans le milieu des arts visuels, j’ai une carte à jouer, je le sais. Mais le sujet est sensible, il me met toujours à fleur de peau.
Une autre pensée. Pour Fred, cette fois. Sûrement que, comme lui dans le bureau de Serge, je me suis emporté trop vite. Vivian a été maladroite, pas méchante. Mais ma colère n’en démord pas pour autant.
Je ne suis pas allé au bout des études. J’ai lâché l’école, lâché mon apprentissage, lâché Benji. À côté de ça, néanmoins, j’ai toujours su rebondir et sauter sur les occasions. Ma mère n’a jamais cru en moi, elle pense qu’un jour tout s’arrêtera et que je finirai par payer ma vie de cigale. Elle se trompe. Je ne suis pas une cigale. Je suis une fourmi. Une ouvrière. Celle qui ne cesse jamais de travailler. La musique se doit d’être une constance. Chaque jour, des heures à gratter mes cordes ou à taper des rythmes, et lorsque je n’ai pas la basse au cou, c’est le papier que je gratte. Avec un stylo, un fusain, parfois des aérosols ou de la peinture. Je m’essaie à plein de techniques, je m’amuse, je teste, je me plante, j’apprends.
Ma mère n’a pas le droit de me regarder comme elle le fait. Ce regard si rude, empli de crainte et de doutes. Même mon frère, pourtant parti vivre en Patagonie parmi les chèvres, elle le contemple avec plus de fierté. Parce que produire du lait, du fromage et de la viande, selon ses propres critères, est un vrai métier. Mais ne s’est-elle jamais demandé pourquoi il s’était barré si loin ? D’accord, il a eu un coup de foudre qu’il a fini par épouser, mais ils auraient très bien pu revenir en France pour s’occuper d’un élevage. Anna a raison. Notre mère aime diriger sa famille comme elle dirige les laborantins de son groupe de recherche.
Ouais, c’est une tête, ma mère, une bosseuse aussi.
Cela nous fait au moins un point commun, qu’elle ne parvient pas à voir. Elle a toujours beaucoup travaillé, et très tôt on a appris à se débrouiller sans adulte constamment derrière notre dos. Que je m’émancipe si vite, je pensais qu’elle serait fière pour une fois. Je me suis trompé. Ou peut-être que c’est à cause de ma cohabitation avec Damien. Je le reconnais, on en a fait des conneries et souvent j’étais le suiveur de ses plans à la con. Elle l’a toujours regardé de haut avec une étincelle mauvaise et trop méfiante au fond des yeux, et combien de fois Clarisse a-t-elle dû intervenir pour calmer le jeu ?
Mais je ne suis plus un gosse, et, pour nous, ce n’était pas des conneries, juste les choses de la vie. Et c’est cela qui me fait encore vibrer aujourd’hui. La vie, je la transmets dans notre musique. Je la ressens pleinement quand je suis sur scène, en délire avec mes potes. Ma famille de cœur. Je la retranscris sur le papier, dans mes dessins. Sous mes yeux, les traits finissent toujours par s’animer, par me parler. Seulement, ça, ma mère ne pourra jamais le comprendre. Et je veux lui prouver que j’ai besoin de personne pour y arriver. Luc Gauthier a fait sa place, Luc G. va faire la sienne.
— NOOONNN ! Allez ! Démarre, abruti ! Connerie de scooter de merde !
La voix étouffée par un casque me fait tourner la tête. De telles injures dans une bouche féminine me vrillent les oreilles (ouais, moi aussi je suis l’hôpital qui se fout de la charité).
Du boulevard de Clichy, mes pas m’ont ramené à l’est, à la rue des Martyrs, et entre deux immeubles, à l’entrée d’une impasse, quelques deux-roues sont garés dans un parfait alignement et une silhouette de dos s’escrime vraisemblablement à vouloir faire démarrer le sien. Elle descend de la bécane, retire son casque et l’envoie valser avec fureur contre le guidon.
— Bordel de merde !
— Pas sûr que ce soit la meilleure méthode. C’est fragile, ces bêtes-là…
De quoi je me mêle ?
C’est pas tes oignons, dégage de là avant que cette allumée hurle à l’agression.
Trop tard ! La silhouette gracile tressaille et fait volte-face dans un bond. Alors, le temps suspend son vol. Dans ma tête, mon cerveau se débranche ; sous mes pieds, la terre s’ouvre en deux. Quant à mon cœur… il vient de s’écraser par terre dans un gros « splash » baveux.
Putain ! Dites-moi que je rêve !
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