Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 2 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Octobre

 

 

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Solo de guitare endiablé.

Celui de Dam en guise de sonnerie, qui a déjà tenté de me joindre deux fois en moins de dix minutes. Une troisième, et il débarquera la bouche en cœur pour mieux crier au scandale.

Agacé, je me décide à sortir de ma semi-somnolence et à fouiller mes fringues au sol.

— Ouais ? annoncé-je à la place d’un salut.

— Ah ! Quand même ! Tu pionçais, ou quoi ? Ça fait une plombe qu’on t’attend ! P’tain, j’avais été large pourtant, question timing !

Je jette un œil sur ma gauche, détaille le corps nu qui ne bouge pas d’un poil.

— J’étais occupé à autre chose. T’inquiète, j’arrive.

— D’ac. Mais si l’occupation est celle à laquelle je pense, t’as pas intérêt à remettre le couvert. Grouille !

Il me raccroche au nez. Vingt et une heures dix-sept sur mon écran. Il m’avait dit vingt heures trente devant l’Ekinox, pour un concert ne commençant qu’à vingt-deux heures. C’est vrai, il me connaît…

De mauvaise grâce quand même, je me décide à me lever et enfile à la va-vite mes affaires.

— Luc ? Tu vas où ?

Je récupère un élastique sur ma table de chevet, noue négligemment mes cheveux et me retourne vers le lit.

— Je te l’avais dit, j’ai rendez-vous avec Dam et Abby.

— Tu veux vraiment y aller ? Tu as vu l’heure ?

— Et alors ? On s’en fout. T’as qu’à venir avec moi.

— Tu sais très bien que je ne supporte pas leur musique de sauvages. Et puis, il est avec sa copine, ton pote, il peut très bien se passer de toi le temps d’une soirée, non ? Il commence sérieusement à me gonfler.

Je hausse les épaules. Elle est pas contente ? Qu’elle se tire. Toute manière, elle est jamais contente.

— Tu me demandes de choisir, Vivian ? Eh bien, c’est tout vu. Tu peux rester si tu veux. Mais, si tu te barres, n’oublie pas de claquer la porte.

Et je la plante là, malgré le drap qui a glissé sur sa peau et découvert ainsi sa poitrine à damner un saint. Dans ma tête, je suis déjà passé à autre chose.

Cuir, casque, clé de moto. À cette heure-ci, la circulation est assez tranquille, il me faut à peine quelques minutes pour gagner le boulevard Saint-Martin, côté IIIe arrondissement.

Devant l’Ekinox, en revanche, y a foule. Ancien théâtre transformé en salle de concert au début des années 2000, elle est devenue un lieu à la mode et un passage presque obligatoire pour les nouveaux groupes de musique parisiens, de rock surtout.

Je repère direct Dam et Abby, un peu à l’écart. Nous, on a le droit de passer par une autre entrée, l’avantage d’avoir des noms un peu connus dans ce milieu. Ils ne me font aucun commentaire sur l’heure, j’ai même droit à un groscâlin made in Damien avant que, badges spéciaux autour du cou récupérés par mon pote, on ne s’engouffre dans le bâtiment par-derrière, au niveau des coulisses. Une vraie fourmilière dans laquelle je me sens immédiatement comme un poisson dans l’eau.

Ça, c’est mon univers !

L’odeur du stress, le staff qui file d’un endroit à l’autre, talkie en main, et les artistes qui sortent de leurs loges, sourire aux lèvres mais concentration dans le regard.

On les salue, on les connaît un peu. Des Américains de Boston en train de percer en force. Leur genre ? Le doom metal, un style lourd et puissant inspiré d’un mélange de heavy metal, de punk hardcore, de rock et de blues. Ils nous donnent le feu vert pour poser nos affaires avec les leurs, puis je tire Dam par le tee-shirt. Il a déjà commencé à leur faire la conversation et, avec son bagout intarissable, ils en oublieraient que des gens les attendent. Ils partent à droite, on file à gauche, par un escalier discret menant au carré VIP devant la scène, où l’on joue un peu des coudes afin de se retrouver le mieux placés possible. Bien sûr, comme d’habitude, ça chouine dans mon dos, parce que ma grande taille bouche la vue, mais il suffit d’un coup d’œil derrière moi pour que les râleurs ferment leur gueule. Ouais, on est un peu connus des amateurs de rock et, à la place des grimaces, j’ai droit à une demande de selfie. Qui a dit que les bassistes passaient inaperçus ?

Abby s’est glissée entre les bras de Dam, bien à l’abri, car, sous peu, la foule va bouger à mort. Elle m’éclate, cette gonzesse, toujours partante pour nous suivre dans nos délires. Parce que ce soir, clairement, c’en est un, si on n’aime pas la musique qui hurle à fond et les gens qui poussent les autres dans un esprit festif et rock’n’roll. Voilà pourquoi Vivian n’est pas venue. Ici, faut des baskets, pas des Louboutin casse-gueule.

Pile vingt-deux heures, premiers rugissements des instruments. De vrais coucous suisses, les Yankees !

Bien vite, ils mettent le feu à la salle et je me laisse porter par leurs délires scéniques, la main sur l’épaule de Dam, à sauter comme les autres, déconnecté du temps et de mes emmerdes du moment… jusqu’à ce qu’une partie de ces emmerdes se rappelle à moi.

Dans ma poche arrière, malgré la vibration des basses, je perçois celle de mon téléphone. Que celui qui tente de me joindre aille au diable, la réalité nous rattrapera assez tôt. Mais l’inconnu insiste… Une fois… deux fois… Je tire le portable, fronce les sourcils. Eh merde !

Je me penche vers l’oreille de Dam.

— Fred essaie de me joindre.

Il regarde mon écran, sort son propre téléphone.

— Il a essayé chez moi aussi. Oh ! Et il est pas le seul…

Vu l’heure, une telle insistance de la part du boss n’est pas normale, surtout qu’il sait qu’on devait assister à ce concert ce soir. J’aimerais l’ignorer, mais Dam me fait comprendre de répondre. Soupir. Qu’est-ce qu’il vient nous emmerder ? L’année a déjà été assez compliquée comme ça entre nous…

— Ouais ?

— … tain ! Dix min… ssaie… oindre…

— Quoi ? Je t’entends mal !

Et pas question de quitter ma place.

Je colle un peu plus le combiné contre mon oreille mais, entre le son tonitruant et le fait que le réseau semble réduit dans la salle, je capte vraiment que dalle.

— … cert… att… ris… tain ! … diss… ments… ombes !

Dam me regarde avec attention, puis m’arrache le téléphone des mains.

— BOSS ! Ça hurle trop ici ! T’entends ? Ça déchire ! Quoi ?

J’ignore pourquoi mais, sur ma nuque, je ressens comme des picotements. Mes poils se hérissent. Dans mes veines, mon sang se glace. Dans ma tête, un sentiment d’urgence imminente. Une impuissance.

— Dam, laisse tomber ! Faut qu’on sorte de là !

— Quoi ?

Je récupère mon portable d’un geste brusque et tire mon pote par le bras.

— On se tire !

— Attends ! Explique-m…

La déflagration est détonante ! Là-bas, dans le fond de la salle.

Tout le monde se retourne d’un même corps. Tout autour de nous, la musique s’est tue pour laisser place à des hurlements de frayeur. Puis ça explose encore… encore… Les murs tremblent, se lézardent, la foule panique, se pousse, s’agglutine. Abby crie à son tour alors que Dam l’enlace plus fort en l’entraînant derrière moi. Faut qu’on dégage ! Qu’on déguerpisse au plus vite de cette souricière avant de se faire labourer, piétiner, broyer ! Mais tout va trop vite. Tourbillon, brouhaha, et BOUM ! Je vole en arrière et m’écrase de tout mon poids, avec tout juste le temps de me recroqueviller tandis qu’une barre de projecteurs s’effondre. Je devine le goût du sang… son odeur aussi, mélangée à la poussière de la pierre… aux effluves de la mort. Dans mes oreilles, un mauvais bourdonnement. Je n’entends plus que des bruits étouffés. Devant mes yeux, des points noirs, partout. Teintés de rouge. Des corps au sol… beaucoup trop… Des mares de sang… des membres arrachés… Devant ce tableau macabre et irréaliste, j’ai envie de vomir mes tripes, mais l’instinct de survie prend le dessus.

— DAM ! DAMIEN ! ABBY !

Je m’époumone. Enfin, je crois. Je sais pas. Je sais plus. Je ne sais même pas si tout cela est réel, parce que… ça se peut pas ! Ça n’arrive qu’aux autres ! On le voit à la télé, on le lit dans les journaux, sur Internet, mais ça ne peut pas arriver. Pas en vrai !

— DAAAM !

La poussière vole partout, masquant en partie ce cauchemar. Je tousse, me mets à quatre pattes et continue à crier. Une femme m’agrippe soudain le bras, le visage à moitié arraché. Je panique, tente de me libérer, puis j’aperçois une larme s’échapper du seul œil qu’il lui reste.

— Dites-lui… que je… l’aime…

— Quoi ?

— Ma… fille…

Elle hoquette, cherche son air, crache un sang presque noir.

Effrayé, je balaie l’espace, toujours à chercher Dam et Abby, mais mes yeux finissent par revenir sur la femme. Je me rapproche, serre sa main.

— C’est quoi votre nom ?

— Ma… rie… Vi… gneau…

Je me penche pour mieux entendre. Une adresse à peine murmurée, un prénom féminin, celui de sa fille sans doute. Jade. Puis les mots sortent de ma bouche, vains, inutiles. Je vois bien qu’il est trop tard pour elle, mais on ne dit pas aux gens qu’ils vont crever, tout simplement parce que ça ne se dit pas. Devant l’inacceptable, l’évidence préfère se parer de beaux mensonges, ils aident à mieux accueillir la réalité, parfois.

Brusquement, sa main se relâche dans la mienne. Son œil fixe le plafond, sa poitrine ne bouge plus.

— J’suis désolé… putain… j’suis…

Pas le temps de préciser. Un hurlement forcené éclate dans l’air, suivi directement par un bruit de mitraillette – ou de kalachnikov, j’y connais rien – et par la senteur de poudre. D’autres corps tombent, tristes pantins désarticulés pour qui on ne peut plus rien. Comment ont-ils pu entrer ? Et avec des bombes et des armes ! Depuis deux ans, la France est sur le pied de guerre. Charlie Hebdo… Le Bataclan… Nice… Aujourd’hui, l’Ekinox… Comment ? COMMENT ?

— DAAAMIEEENNN ! DAAAMIEEENNN !

Là-bas ! À terre, couvert de gravats, Abby à moitié sous lui, inanimée. Un tremblement au sol, de nouveaux cris. J’ai à peine le temps de lever les yeux et de comprendre. Un instant au ralenti, une seconde en suspension. Un face à face avec la Faucheuse, ou avec la dernière seconde de ma propre vie.

Quand le plafond s’effondre, une ultime pensée, celle d’un regret presque… risible.

Mon Évidence… je suis désolé…

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