Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 39
Margot
Revenir à l’appartement sans Arthur m’a paru bizarre. J’ai envoyé quelques courts messages à Luc au fil de la journée, qui m’a offert quelques photos en retour. Damien s’est joint à eux, forcément, et bien que j’aie un peu grincé des dents en les découvrant dans le parc des Buttes-Chaumont, je me suis dit qu’il fallait que je leur fasse confiance. S’ils sont allés se promener là-bas, c’est qu’il n’y avait aucun risque.
Lorsque la sonnette de l’Interphone retentit, un sentiment de soulagement mêlé à un parfait bonheur se déverse dans mon cœur avec puissance, et je prends conscience que, d’un seul coup, je respire quand même beaucoup mieux. Moins d’une minute plus tard, Arthur saute dans mes bras, un sourire joyeux sur la bouille, sorti tout droit de son cœur. Je l’étreins fort, le dévore de bisous, puis offre à mon tour un sourire ravi à Luc. Il se tient contre le chambranle de l’entrée, un peu mal à l’aise face à ces retrouvailles pleines d’amour.
— Merci, lui dis-je simplement. Il a l’air… C’est quoi le bon mot, mon cœur ? Heureux ?
— Ouiii ! s’enthousiasme mon fils. C’était çouette !
— C’est vrai, confirme Luc, il a été extra. Il pourra revenir.
Je lui propose un café, il accepte et, pendant que je le prépare, avec un thé pour moi, Arthur étale sur la table les quelques coloriages qu’il a faits. Luc aurait pu imprimer des dessins trouvés sur Internet mais, comme la dernière fois, je reconnais son coup de crayon et suis impressionnée, moi qui n’ai jamais réussi à tracer ne serait-ce qu’une jolie fleur bien proportionnée.
— Eh bien, vous avez été productifs, rigolé-je.
— Oui ! Et on a promené au parc, explique Arthur, assis à présent sur sa chaise avec sa boîte de crayons pour finir l’une de ses œuvres.
— J’ai vu des photos. Merci pour ça aussi.
Luc me renvoie mon sourire.
— Il faisait beau, ç’aurait été dommage de rester enfermés. Les Buttes, en semaine, c’est plutôt tranquille.
Je hoche la tête et glisse la tasse vers lui. Je préfère ne rien dire de peur de mal formuler ma phrase et qu’il le prenne comme un reproche qui n’en serait pas un.
— Oui, et z’ai bu un zus de fruits avec le mazicien, parce que, Luc, il parlait avec la madame.
D’un même mouvement, Luc et moi observons Arthur, le cou toujours penché sur sa feuille, totalement indifférent aux réactions qu’il vient de provoquer. Je ne peux m’empêcher de demander, vu que ça semble l’avoir marqué :
— Quelle dame ?
— Ze sais plus. Damien, il dit c’est une sorcière.
Luc paraît mortifié. Moi, ça me renvoie à de mauvais souvenirs, et en ressentir un pincement au fond du ventre est complètement ridicule et disproportionné.
— C’était juste… Vivian, balbutie-t-il. Elle a… on a… On s’est dit ce qu’on avait à se dire et je crois que… c’est terminé.
— Oh…
Comment rebondir là-dessus ? Surtout face à son expression fermée. Est-ce bon signe ou pas ? Je sais que les autres ne l’appréciaient pas énormément, mais s’était-il attaché un peu, lui ? Jamais nous n’avons vraiment parlé d’elle. Elle était comme un sujet tabou flottant sans cesse au-dessus de nos têtes, mais il ne s’est jamais épanché sur leur histoire et, moi, j’ignorais comment amener ça sur le tapis. Enfin, si j’étais honnête, je dirais plutôt qu’éviter de parler de cette femme me convenait très bien, alors pourquoi poser la question suivante ?
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il boit une gorgée de café, puis dévie son regard sur Arthur. Il le détaille quelques secondes avec une lueur que je ne suis pas sûre de bien déchiffrer. Une douceur triste, presque mélancolique.
— Disons que… il semblerait qu’on n’ait pas les mêmes attentes.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde, et encore moins à ce que sa réponse engendre chez moi d’autres interrogations – qui ne me concernent en rien.
— Quel genre d’attentes ?
— Le genre… exclusif.
Il a tourné la tête si vite vers moi que je n’ai pas eu le temps d’abaisser le regard. Le sien me percute aussi violemment que sa réponse, et le goût fruité de mon thé se répand dans ma gorge avec une subite acidité. Je devrais pourtant le savoir. Moi aussi, je lis parfois la presse people. Mais justement. Ça reste de l’information poubelle et j’espérais que les articles concernant Luc et ses conquêtes n’avaient rien de fondé. Que, quelque part, il avait changé.
— Si cette relation comptait un peu pour toi, je suis… désolée.
— Vraiment ?
Sa bouche s’est étirée en un demi-sourire ironique tandis qu’il me dévisage avec attention, à l’affût du mensonge en train de s’évaporer par tous mes pores. Rien que le ton froid de ma voix est en contradiction totale avec mes paroles.
Mes doigts se crispent sur ma tasse encore chaude.
— De toute manière, qu’est-ce que ça changerait ? jeté-je avec une certaine agressivité qui m’échappe.
Il s’apprête à répliquer, mais la sonnerie de mon téléphone le coupe dans son élan. Dans ma poitrine, mon cœur a fait un bond. La Marche impériale…
— C’est Romy, soufflé-je.
— Alors, je vais te laisser.
Il s’est déjà levé et se penche sur Arthur qu’il embrasse avec douceur sur les cheveux.
— Au revoir, bonhomme.
— Salut ! Tu viens bientôt ?
— Je… sais pas. On part dimanche avec Damien pour quelque temps, alors… on verra. T’es sage avec ta maman ?
Arthur acquiesce, la mine contrariée. Dans le salon, mon téléphone continue de sonner, à me vriller les oreilles.
— Allô ! réponds-je un peu sèchement, histoire qu’il se taise enfin.
— Code.
— Retour sur Terre. Attends une seconde, Romy…
À l’annonce du mot code, titre du troisième album de Dark Moon, Luc pose des yeux interloqués sur moi, mais ne dit rien. Il me sonde simplement, à m’en faire rougir, sans doute.
— Je… C’est… bafouillé-je.
— Pas la peine de te justifier. Prends soin de toi, Margot.
Le geste rapide, il enfile son blouson de cuir, attrape son casque de moto laissé dans l’entrée la veille et, avant d’avoir eu le temps de dire ouf, il a déjà refermé la porte de l’appartement sur lui. Mes oreilles commencent à bourdonner. Je déteste ce genre de départ précipité, les conversations avortées à la saveur aigre des non-dits. Trop de mauvais souvenirs, ça aussi.
Lentement, je remonte le téléphone sur mon oreille.
— Tu es toujours là ? Excuse-moi, Romy.
— Ce n’est pas grave, répond-elle d’un ton vif, quelque peu impatient. Bon, tu es assise ?
Et alors que ses mots commencent à me faire trembler de partout, l’écran de mon autre téléphone s’allume soudain.
Un message de Luc.
La voix de Romy, aussitôt, se fait lointaine et mon cœur qui tambourine déjà à n’en plus pouvoir se met à résonner encore plus fort dans mes tympans. Je m’empare du portable, ouvre le SMS et me laisse tomber sur le canapé, les jambes sciées.
Aujourd’hui 17 h 54
Ce que ça changerait ? Tout. Ça changerait tout.
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