Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 61
Luc
— On se réveille, Blanche-Neige !
La gifle cuisante envoie ma tête sur le côté et me tire un râle. Telle une boule de flipper, mon cerveau vient cogner contre ma boîte crânienne, à m’en faire presque gerber.
— Allez, baiseur de salopes ! Ouvre les yeux !
Un autre coup, puis un jet d’eau en pleine face finit de me sortir des limbes. Je suis trempé, j’ai le goût du sang en bouche, une dent qui branle, mais surtout je suis ligoté des chevilles aux poignets à une chaise, les doigts attachés par du gros scotch aux accoudoirs.
C’est quoi, ce bordel ?
— Ah ! Enfin ! Salut, Blanche-Neige !
Lever ma tête est une souffrance, j’ai l’impression d’être ankylosé de partout. Je peine à respirer, et chaque inspiration provoque une douleur sifflante dans mes côtes. Dans mon crâne, le marteau piqueur a repris du service et une barre me ceint le front tellement fort qu’elle accentue mon envie de vomir. Mais tout ça n’est rien en comparaison avec la peur qui envahit mes veines face à l’homme debout devant moi. Je suis même pas dans la merde. Je suis dans le couloir de la mort où le décompte de ma fin vient de se mettre en route.
Depuis quand je suis ici ? Et puis, c’est où ici ? Je jette comme je peux un œil furtif sur le côté. On dirait un entrepôt. J’aperçois un van, des voitures, des bidons, des caisses, d’autres silhouettes.
— Tu sais qui je suis ?
Mon regard revient se poser sur l’autre taré. Ses yeux brillent d’une lumière étrange, un mélange de folie allié à l’envie irrépressible de faire du mal. Dans mes oreilles, mon pouls s’accélère à la vue de la balafre profonde qui cisaille le haut de sa pommette. Margot l’a pas loupé, cet enculé, et un élan de fierté vient provisoirement étreindre mon cœur qui cogne trop vite.
Où se trouve-t-elle, à présent ? À l’abri, j’espère. Peut-être même déjà vers Arthur…
— Oui, je sais qui t’es, Dabo.
Ma voix est éraillée, ma gorge, douloureuse et asséchée.
S’est-on rendu compte de ma disparition à l’hosto ? Si Damien le sait, il a déjà dû ameuter le RAID et toutes les armées de France, mais à quoi bon si tout le monde ignore où je suis ?
Un sourire mauvais prend place sur la face du démon.
— Moi aussi, je sais qui tu es, Blanche-Neige.
Un type lui tend des magazines qu’il envoie sur mes genoux. Un élan d’effroi s’échappe de mes pores.
— Dois-je te faire part de ma surprise quand j’ai découvert ces articles ? Elle, que je cherche tant, était juste en train de se faire baiser par ta petite bite de Blanc.
Dans la vie, faut parfois apprendre à fermer sa gueule au bon moment, j’arrête pas de le dire à Dam, pourtant :
— Petite ? T’aurais moins peur du complexe…
Le poing part dans ma tronche et m’envoie valser parmi les étoiles. Des points de toutes les tailles se mettent à danser devant mes yeux alors que je crache ma dent dans une gerbe de sang et qu’une de mes paupières refuse de s’ouvrir.
— Comme tous les tiens, tu te crois supérieur, hein ? menace Dabo, le poing toujours fermé, prêt à frapper encore. Mais tu es à ma merci maintenant, et tu vas répondre à mes questions.
Malgré ma peur et l’hémoglobine épaisse qui bave sur mon menton, je continue à trouver le courage pour soutenir son regard malgré tout.
— Toi, réponds à la mienne. Comment tu m’as retrouvé ?
Son sourire de dément s’accroît et il ouvre les bras vers le ciel.
— Le Tout-Puissant est grand ! Il m’a guidé dans chacun de mes pas. Il a remis cette chienne sur mon chemin, et toi avec. Nous avions rendez-vous l’autre soir, mais, parmi tous ces impurs, je n’ai pas su te voir. En revanche, j’ai vu ton visage sur Internet, ils parlaient de toi, que tu y étais aussi, que tu n’étais pas mort.
Il prend l’un des magazines et désigne l’une des photos où je pose avec Vivian.
— Cette femme a été beaucoup plus facile à retrouver. Il suffisait de l’attendre.
Mes veines se glacent.
— Tu t’en es pris à Vivian aussi ? Qu’est-ce que tu lui as fait, connard ?
J’entends des rires narquois derrière moi.
— Malheureusement, pas grand-chose. Une simple gifle, et elle s’est vite montrée loquace. Elle m’a donné le nom de l’hôpital et ton numéro de chambre. Après, tout n’était plus qu’un jeu d’enfant. Le Tout-Puissant me guide. Le Tout-Puissant est grand !
— Elle est… vivante ?
— Chez elle, et sous bonne garde. Elle peut encore me servir.
Ses doigts descendent à hauteur de ses parties génitales qu’il presse avec un sourire parlant.
Putain ! Faut que je me barre d’ici ! Mais… comment ?
Il fait craquer ses phalanges en même temps que son cou de taureau. D’un revers de main, il balance tous les magazines par terre, dans une flaque d’huile, et se penche vers moi.
— En fait, je n’ai qu’une question et tu la connais déjà. Où est l’enfant ?
Mon œil valide détaille longuement le blanc des siens, injecté de sang. Je dois gagner du temps, je dois y croire.
« Protège l’enfant, et ton cœur connaîtra la seule réponse qui compte vraiment. »
Mais cette réponse, depuis la première seconde où j’ai croisé la bouille d’Arthur, je la connais déjà.
— Je n’en sais rien.
— Tu mens !
Mon nez craque et les vaisseaux sanguins éclatent. Le coup est même si virulent que la chaise bascule en arrière, et ma tête vient heurter le sol. Sans perdre une seconde, Dabo s’assoit sur mon torse, à m’exploser un peu plus les côtes.
— Écoute-moi bien, sale merdeux, réponds, ou j’enlève ton froc et je carbonise tes couilles au Taser.
Une nouvelle baffe, et il fait signe à ses acolytes de relever la chaise après s’être remis lui-même debout.
Les poumons écrasés par le choc de son poids, le visage en sang, je peine à retrouver mon oxygène et me raccroche à la seule image qui pour l’heure occupe mon esprit : le sourire innocent d’Arthur.
— Toi aussi, écoute bien, espère de taré, craché-je entre deux respirations asthmatiques. Je sais pas où il est ! Margot est sous protection et personne m’a rien dit.
— Tu mens, je sais que tu mens !
Il donne un ordre dans une langue qui m’échappe. J’entends des bottes claquer et des bruits de pas s’éloigner. Le coup du Taser, je suis sûr qu’il rigolait pas. Des images des Pyrénées et d’un village perdu au fin fond de l’Ariège s’invitent sur le sourire d’Arthur.
« Protège l’enfant… »
— Pourquoi tu veux retrouver ce môme ? Il a rien demandé, c’est qu’un gamin.
— Il est le fils de mon frère. Mon sang ! Mais ce sang est souillé et, avant qu’il soit complètement impur, je me dois de le sauver. C’est ce que m’a dit le Tout-Puissant. Cet enfant aura un grand destin parmi nous. Il servira notre cause et en sera sa figure de proue.
— Votre cause ? Lessiver les cerveaux et massacrer des innocents ? Aucun dieu, s’il en existait un, ne souhaiterait une telle chose. L’amour, oui. L’amour et la liberté, les deux seules causes qui méritent des sacrifices.
— Tu parles trop, Blanche-Neige, et tu blasphèmes.
— On vous a promis quoi pour tous vos meurtres ? Soixante-dix vierges et le paradis ? Mais tout ce que tu trouveras de l’autre côté, fils de pute, c’est le diable et les enfers.
Cette fois, je suis allé trop loin. Je le sais. Même pas besoin de contempler sa face tordue par la haine. Ses mâchoires grincent méchamment, ses poings se serrent et se desserrent, prêts à m’envoyer l’uppercut final, mais, alors que mes mains s’accrochent aux bras de la chaise et que mon corps se tend pour atténuer le choc, j’entends de nouveau les bottes marteler le sol. Son lieutenant apparaît à côté de lui, cependant, entre ses doigts, ce n’est pas un Taser qu’il tient. C’est un marteau.
Dabo empoigne le manche et l’outil se met à tournoyer pour fendre l’air. J’aimerais enfouir ma terreur, ne rien laisser transparaître, mais, à son sourire vicieux et à l’éclat presque jouissif au fond de ses pupilles, je sais qu’il a compris que je suis à deux doigts de me pisser dessus.
— Eh bien, tu as perdu ta langue, l’ami ? C’est intéressant. Musicien, n’est-ce pas ? Une musique profane faite pour les gens comme toi. Les impies qui ne méritent pas de vivre.
Gagne du temps… encore un peu…
— Parce que tu es qui, toi, pour décider de ça ? Qui te permet de juger les âmes ?
Il redresse fièrement le torse.
— J’ai été choisi, comme tous mes frères. Bientôt, les Fils de la Lumière offriront aux nôtres ce que tous ces barbares n’ont pas su faire. Un califat étendu bien au-delà de nos frontières. Notre violence n’en est pas une, et ça, vous peinez à le comprendre, les Occidentaux. Elle n’est qu’un prix à payer quand on ose s’attaquer à nous. Une réponse à votre propre haine.
— Il n’y a pas de haine, hormis celle dans vos cœurs. Vous êtes même pas foutus de vous entendre entre vous, alors que si vous vous étiez alliés au lieu de vous faire la guerre, cela ferait peut-être longtemps en effet que vous régneriez sur le monde.
Ferme-la ! Mais ferme-la !
Le coup de pied part dans mon ventre et la chaise se renverse une nouvelle fois. Quand le marteau s’écrase et fend le sol bétonné sous mon nez, je ne retiens plus rien et me gerbe à moitié dessus.
À bout de nerfs, Dabo hurle un nouvel ordre et me revoilà redressé, le nez rongé par l’odeur puante de mon sang et de mes vomissures.
— Comment oses-tu, fils de chien ? Tu vas le payer, oh oui ! Où est l’enfant ?
— J’en sais rien, putain !
— Très bien ! Tu l’auras voulu. Dis-moi, combien de doigts te faut-il pour jouer sur ta basse ?
Comprenant ce qu’il s’apprête à faire, j’ouvre une bouche horrifiée, mais déjà le marteau se lève et Dabo, le visage traversé par une vague de délire, se met à rire comme un dément.
— Où. Est. L’enfant ?
Mon corps tremble sans que j’y puisse rien ; mes larmes, en revanche, je parviens à les retenir de justesse. Hors de question de lui offrir ce plaisir. Je refuse de lui montrer à quel point je chie dans mon froc.
— Je. N’en. Sais. Rien !
Un éclair dans ses yeux, le marteau qui tourbillonne. Puis, soudain, il l’abat.
OceanofPDF.com