Luc - P'tit coeur (French Edition)
Chapitre 49
Luc
Les yeux rivés à ceux de Mike, j’accélère le groove, il accélère ses mouvements. Dans mon dos, le public est en transe aussi. C’est notre moment à nous, qu’on s’offre à chaque représentation. On dirait une battle, mais elle est bien orchestrée. Tout est travaillé en amont, même si Mickaël ne sait pas toujours jusqu’à quelle puissance je vais faire monter le rythme. On adore ce jeu entre nous et c’est bien parce que notre duo fonctionne à la perfection qu’on peut s’octroyer ce genre de délire. Ces quelques minutes permettent à Dam et Fred un temps de récupération avant la dernière heure.
Cet été, on mixe entre anciens morceaux et nouveaux, ceux que les gens découvriront en septembre peu avant le début de la tournée, et ça paraît prometteur. Fred sait comment jouer avec les spectateurs et les inclure dans ces chansons qu’ils ne maîtrisent pas encore. La foule nous suit, rugit avec nous, tape des mains, des pieds, danse le pogo.
Tous les festivaliers ont dû se réunir devant la scène, tant la marée humaine est énorme ! Une véritable motivation qui nous donne l’envie de nous surpasser. Damien revient se placer près de moi, nos cous se balancent en rythme, je lui offre la cadence, tandis que la voix grave et rocailleuse de Fred s’envole par-dessus ces milliers de têtes inconnues.
Les derniers morceaux s’enchaînent trop vite, j’ai aucune envie que ça se termine. La scène est ma première maison ; ici j’oublie tout, seule la musique compte, cet instant de communion entre le public et nous. Tous ces gens que je ne connaîtrai jamais, mais qui en savent tant sur moi.
La célébrité est un vrai paradoxe.
Quel artiste ne la fantasme pas ? Mais, une fois obtenue, tu comprends à quel point elle peut se montrer dangereuse et perfide. Tu rêves alors de redevenir un inconnu, de pouvoir vivre une existence simple, loin de toute cette folie quotidienne, loin des projos, des appareils photo. Puis tu te demandes ce que tu ferais si tu n’avais plus tout ça. Parce qu’il est trop tard, la fièvre du show-biz est déjà bien trop ancrée en toi et, comme tout peut s’arrêter du jour au lendemain, tu te donnes au maximum, encore et encore, jusqu’à t’oublier, parfois. Et ce soir, sur cette grande scène, le corps transpirant, oui, j’oublie tout et offre tout ce que j’ai.
Après un rappel durant lequel on lâche les derniers chevaux, j’ai les jambes qui tremblent et les doigts en feu, mais je m’en fous. Je suis heureux, fier et satisfait.
À peine sommes-nous revenus dans les coulisses que le staff nous bondit dessus avec des bouteilles d’eau et des linges ; je repousse l’offre pour me diriger directement vers le fond, là où nous attendent les filles. Elles nous applaudissent, elles aussi, et Margot se détache pour venir sauter dans mes bras. J’ai encore rien compris à sa présence mais, quand ma bouche se referme sur la sienne pour un baiser passionné, je sais que je ne rêve pas.
— Avant que tu poses la question, sourit-elle contre mes lèvres affamées, j’ai eu des billets de train à prix cassés et Arthur dort à côté de Malone. Les filles se sont occupées de tout.
Je leur envoie un coup de tête entendu, elles me répondent par un clin d’œil, puis je serre Margot plus fort, l’âme et le cœur joyeux, prêts pour la fête.
Et quelle fête !
En compagnie de la quasi-totalité des artistes du jour et de leurs équipes, tout le staff du festival et quelques autres chanceux, on danse, on boit, on refait de la musique et je finis la nuit dans des draps de satin, entre les bras et les cuisses de Margot.
Sa manière de me toucher, de me caresser, de m’effleurer est si différente de celle de Vivian et de toutes les autres. Elle me donne l’impression d’être unique, de compter pour elle, comme si j’étais un trésor qu’il fallait à tout prix protéger. Chacun de ses gestes, chacun de ses regards est imprégné d’une douceur sucrée qui me fait frémir à l’intérieur. Même quand elle me mord, elle sait y mettre de l’amour. Et alors qu’elle me chevauche, nue, offerte, le corps couvert d’une fine pellicule de sueur et les pointes de ses seins dressées, je me demande si elle n’a jamais été aussi belle qu’en cet instant tandis que la lumière de l’aube se profile déjà par la fenêtre restée ouverte et lèche la chambre de ses sublimes couleurs chaudes, mélange d’un rose de nacre et de doré.
Sa peau de miel sur la mienne légèrement bronzée, ses longs cheveux de soie flottant sur ses épaules, sa façon de mordiller ses lèvres pendant que le plaisir grimpe en elle… Une reine d’Orient en pleine jouissance. Mais, avant que l’orgasme ne nous consume, elle ouvre ses grands yeux noirs pour les plonger dans les miens. Une fois encore, j’y découvre ce qu’elle n’ose me dire, parce qu’il est encore trop tôt, parce que tout reste incertain et fragile. Ce que je lis cependant me foudroie encore plus fort que le plaisir suprême.
Elle m’aime. Elle me pardonne. Elle me désire encore, encore, encore.
Je relève mon buste pour fondre sur ses lèvres, la faire basculer en arrière et m’enfoncer plus fort. Mon prénom s’échappe de sa bouche, il percute les murs et je me vide en même temps que je me noie dans ces deux perles d’onyx à la clarté pure et magnifique. Puis nous roulons sur le lit en continuant à nous embrasser, comme si la Terre allait exploser bientôt. Le souffle haché, elle finit par se lover contre moi, l’oreille sur mon cœur.
— Tu ne m’en veux pas pour la surprise ?
— Pourquoi ? C’est une merveilleuse surprise. Elles ont bien tenu leur langue.
— Je ne devrais pas le dire, mais… tu me manquais.
Cet aveu devrait m’effrayer parce que les attaches me font peur, mais, étonnamment, il provoque l’effet inverse. Il vient gonfler mon cœur et ouvrir une petite serrure jusque-là bien fermée.
— Je ne devrais pas le dire non plus, mais… tu me manquais aussi.
Elle relève sa tête pour me contempler.
— Vrai ?
— Vrai.
J’accompagne ce mot d’un baiser et, nouvelle capote enfilée, je lui refais l’amour lentement, profondément, comme si l’on devait mourir demain.
Épuisée par cette nuit blanche et par nos retrouvailles intenses, elle ferme ensuite les yeux, tout en se maudissant.
— Arthur va… bientôt se lever… il faut que… je dois être là…
— Dors, t’en peux plus. Je m’occupe du petit.
Ses paupières se rouvrent.
— Tu plaisantes ? C’est toi qui as besoin de repos.
Je pose un baiser sur le bout de son nez.
— Moi, je dormirai dans le bus ce soir, t’inquiète pas. Repose-toi quelques heures, je gère.
Elle ne réplique pas, ne cherche pas à me retenir. Sa confiance me surprend un peu, mais surtout elle déverrouille une autre serrure qui m’étonne moi-même avant tout. Je devrais être crevé, ne vouloir que fermer les paupières et me laisser partir au pays des songes, mais je suis étonnamment en forme, comme si j’avais dormi les dix heures dont j’ai d’habitude besoin. Je file sous la douche, me rase, attache mes cheveux, m’habille en prenant les premiers vêtements de ma valise et, au moment de sortir pour aller voir comment vont les mômes dans la chambre d’en face, me retourne vers Margot qui m’observe d’un œil, le sourire au coin des lèvres.
— Beau et sexy… comme toujours. Merci.
— Avec plaisir.
Ma main se détache de la poignée pour aller d’abord fermer le lourd rideau, histoire de la plonger dans une certaine obscurité plus propice au repos, puis j’embrasse ses cheveux au parfum de rose.
Sous le drap léger, ses formes me font de l’œil et je me demande quand un tel instant de bénédiction me sera de nouveau accordé.
Bip ! Bip !
Nouveau message. Des e-mails.
— Oh, merde… oh… putain !
Sur ressort, je saute sur mes pieds et relis les courriels sans y croire. Margot a complètement rouvert les yeux et s’est assise dans le lit.
— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est…
Je frissonne, je tremble et mon sourire éclate sur mes lèvres comme jamais auparavant. Une victoire personnelle, une nouvelle porte qui s’ouvre.
— Des galeries. Je… Mon travail les intéresse.
Et pas n’importe quelles galeries ! Une en particulier dans le centre du Marais, sur laquelle je fondais beaucoup d’espoir. Je connais la directrice de loin pour avoir déjà échangé avec elle lors d’un vernissage mais, bien sûr, comme les autres, elle ne m’a pas reconnu dans mon dossier. C’est donc bien mon travail qui les intéresse tous et sur lequel ils ne tarissent pas d’éloges.
Je tends mon téléphone à Margot, bien réveillée à présent. Elle prend le temps de lire et, à son tour, elle bondit hors du lit, magnifiquement impudique, et me saute au cou.
— Mon Dieu ! Je suis si fière de toi ! Je savais que tu y arriverais.
Son baiser est à la hauteur de ses pensées tandis que, dans ma tête, tout se mélange. C’est trop. Trop d’émotions, trop de surprises. J’aimerais retenir cette putain de larme qui s’échappe en traître, mais trop tard. Elle coule déjà sur ma joue et se fait attraper par l’index de Margot.
— Merde.
— Hé ! Tu sais que les hommes ont le droit de pleurer aussi ? Les larmes, ça rend humain. Et qui pour les voir ?
Mes yeux doivent briller trop fort. Malgré la véracité de ses paroles, je parviens cependant à me contenir et à reprendre le contrôle. Sauf que sa main vient se poser sur ma joue pour une caresse tendre.
— Si fière de toi… mon amour…
Un souffle qui se mélange au mien, un mot d’amour jaillit de la tombe, que je ne pensais plus entendre un jour, et une vérité si parlante dans le fond de ses prunelles que mon cœur explose. Un simple clignement de cils, et voilà que mes larmes lui donnent raison. Mais des larmes de joie qui resteront ici, dans cette chambre, entre nous.
Nous…
Mes doigts se perdent dans ses cheveux, mes narines frémissent à nouveau sous son odeur alléchante et mon cœur, trop fragile depuis quelques heures, se gonfle une fois encore d’un sentiment qui m’avait quitté depuis longtemps. Cette femme a toujours été là, refoulée dans un coin de ma tête, à attendre ce jour où enfin je comprendrais qu’une seule chose compte vraiment dans ce monde de fous.
Je me penche vers elle, lèche ses lèvres et laisse moi aussi ce mot complice lier dans cet instant de grâce nos cœurs à nos âmes.
— Mon amour…
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