Luc - P'tit coeur (French Edition)

Katja Lasan · Chapitre 4 sur 68

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Luc - P'tit coeur (French Edition)

Chapitre 2

 

Luc

De son sourire rapiécé, Margot me scrute alors que j’avale tranquillement mon café. Durant la nuit, Dam n’a rien trouvé de mieux que de jouer au puzzle pendant que je dormais à côté de lui, sur le canapé. Selon Babou, déchirer une photo porte malheur. Elle disait qu’une photo emprisonnait l’essence d’une personne et que la chiffonner ou la détruire revenait à s’en prendre à la personne elle-même. Elle était un peu perchée, des fois. Cependant, je dois l’admettre : après coup, je n’ai pas aimé voir les morceaux éparpillés sur la table.

J’en ai jamais voulu à Margot d’être partie. C’était sûrement la meilleure solution pour elle. On était jeunes, on n’avait pas la même perception de l’avenir. En fait, je crois que Margot a été déroutée par notre succès. Elle nous a toujours soutenus, a toujours été là pour moi, pour Dam, pour le groupe, mais elle n’avait pas calculé tout ce que cela engendrerait comme à-côtés. Moi non plus, d’ailleurs.

J’étais fait pour cette vie. Pas elle.

Après son départ, je ne m’attendais pas à ressentir un manque. Si je suis du genre à retomber très vite sur mes pattes, je me suis pourtant rendu compte que cette femme, quelque part, m’apportait un certain équilibre. Elle était le pont entre mon monde d’artiste et le monde réel. Après elle, je n’ai plus fréquenté que des gonzesses du même univers que moi. Des chanteuses, des musiciennes, des actrices, des top models. Combien de fois ai-je terminé à la une des journaux à scandale ? Bien trop.

« Amour secret », « Luc Gauthier à nouveau en couple », « Le bassiste de Dark Moon sort avec le nouveau phénomène du cinéma américain », et bla-bla-bla…

Tous les mois, je suis fiancé à une nouvelle fille. Sont tarés, les paparazzis ; à se demander s’ils ont une vie.

S’il ne me l’a jamais concrètement dit, je sais que Dam m’en a beaucoup voulu. Margot était sa meilleure amie, après tout. Il l’avait déjà perdue une fois à l’époque du collège. Il espérait rester en contact, mais sûrement avait-elle jugé cela trop difficile pour elle. Dam est mon ombre, je suis la sienne. Donc, forcément, pour Margot, le voir ou juste discuter avec lui au téléphone aurait été prendre le risque de ressentir également ma présence planer au-dessus de sa tête.

Mais, des fois, contrairement à ce que j’ai affirmé la veille, il m’arrive d’avoir une brève pensée pour elle. Une chanson, un lieu, une odeur, suffisent à raviver son souvenir. Après, rien à voir avec un quelconque regret. Je l’ai aimée, j’ai eu mal de l’avoir perdue, mais j’ai tout fait pour et j’en avais conscience. À vingt et une piges, le succès naissant et toutes les gonzesses que je voulais à mes pieds, la tentation et le désir étaient trop forts ; Margot, trop sage. Je n’ai pas su résister. Expériences de la vie…

— Oh, putain ! Merde, il fait chier !

Je lève mes yeux vers la porte d’entrée. Dam, en jogging, le visage en sueur, a les siens fixés sur son téléphone.

— Je t’ai déjà dit à quel point le look Eminem te sied pas du tout ?

Il dresse son majeur vers moi sans un regard.

— Je vais pas courir en jean, non ? Mais si tu préfères…

Il se déshabille et me jette ses vêtements à la gueule.

— C’est mieux ? Oh, bah… v’là qu’il appelle… Holà, manager adoré de

ma vie ! Roger va bien1 ?

À la façon dont il tient son téléphone, je comprends qu’il a mis la visio en route… et le son au max.

— DAMIEN ! Remonte cette caméra ! Non mais… tu ne pouvais pas enfiler un slip avant de répondre ?

— Un slip ? s’esclaffe-t-il. Tu te fous de moi ? J’ai une tête à porter des slips ?

— Remonte cette caméra ! Et… t’es où là ?

— Ben, en week-end en amoureux. Regarde comme on est bien… Dis bonjour, p’tit cœur !

Je lève une main, ma tasse aux lèvres. Derrière l’écran, Serge soupire. Indéniablement, cela signifie qu’on lui manque. Sans nous, malgré tout le job qu’il a chez Discographe, son monde est vide. Notre succès est en partie le sien et, malgré tous nos coups vaches, nous savons ce que nous lui devons, et réciproquement. Il est un peu notre Mary Poppins, le cigare en guise de parapluie.

— Tu vois ? constate-t-il. Luc, au moins, est habillé.

— Tu rigoles ? Ce sont ses fringues d’hier. Je l’ai trop fatigué cette nuit, il a pas eu la force d’aller en chercher d’autres.

Je lève les yeux au ciel, Serge soupire encore.

— Comment vous faites pour vous supporter à longueur d’année, tous les deux ?

— Oh ! Luc est facile à supporter. C’est plutôt moi qui ai du mal à me supporter moi-même. Je sais pas comment, vous, vous faites…

— Moi non plus, mon grand, moi non plus. Bon, on peut parler sérieusement, tous les trois, deux minutes ?

— Sérieusement ? souligné-je. Dans ce cas, je vais me refaire un café. Dam, t’en veux un ?

— Yeap !

Serge bougonne mais, comme il est coincé, il prend son mal en patience. Patience que je prolonge volontairement en faisant griller du pain. Une fois nos tartines beurrées et pleines de confiture, Dam pose le téléphone face à nous, remet son boxer (« Pas que Gérard attrape froid ! »), et on laisse Serge causer à sa guise. Rappel de notre shooting avec le photographe de Gibson dans la semaine, du programme marketing de l’été, festivals divers un peu partout, interviews, autres séances photo, location du prochain studio d’enregistrement pour février…

— Mais, ce dernier point, précise-t-il, il va falloir qu’on en discute tous ensemble, parce que… Luc, ça te dérange que je parle ?

Je lève un œil de mon portable.

— Non, non, vas-y… C’est Finn qui vient de m’envoyer une connerie.

Dam se penche sur mon épaule.

— Oh, merde ! Dégueu !

Finn Dowd, batteur du groupe irlandais Punk Destruction. Un vrai délire pour moi quand je joue de temps en temps avec eux. Leur bassiste est bon, mais trop accro au crack. Alors, entre deux cures, je leur offre mon talent. Eux, cela leur apporte une autre expérience et moi, ça me change de Dark Moon. Finn, son délire à lui, ce sont les vidéos trash. Comme ici, une gonzesse en train de pondre des œufs de couleur par le vagin.

— Il dit que c’est une performance, précisé-je. Tu peux aller voir la fille dans une galerie d’art à Dublin.

— Elle caquette au moins ?

— Bon, les jumeaux terribles, vous avez fini, oui ? C’est sérieux, là !

— Ah, ouais, sérieux, ton mot du jour, soupiré-je en refermant l’écran.

— Et puis, d’abord, Luc n’est pas mon jumeau, corrige Dam. Il est mon Autre ! Tu sais, comme dans la chanson…

Et c’est parti ! Il se glisse derrière moi, m’enlace et se met à chanter Lara Fabian. Oh, putain…

Serge passe une main nerveuse sur son visage, preuve qu’il tente de garder son calme comme il peut.

— Damien, je n’ai pas que ça à faire ! Bon… Soyez dans mon bureau lundi à dix-sept heures, et vous verrez bien !

— Lundi ? Mais c’est demain !

— Précisément. Donc, à demain, et ne soyez pas en retard !

Pas le temps de répliquer, Serge a déjà coupé la communication. Après un haussement d’épaules, Dam laisse tomber son téléphone près de moi.

— Jamais aucune patience, ce mec ! Ça doit être Roger, il avait peut-être une envie pressante. Bon, à ton avis, c’est quoi qu’il voulait vraiment nous dire ?

1 Note de Damien : Ah ! Roger, Roger… Si t’as pas capté ma réplique, c’est que t’as pas lu mon

histoire… Tu m’entends rire, là ?

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