Luc - P'tit coeur (French Edition)
Deux mois plus tard
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Margot
— Et mon anniversaire ? T’as réfléchi ?
— Dam…
Ce mec ne lâche jamais rien, surtout lorsqu’il n’obtient pas satisfaction, mais comment accepter son invitation en sachant que Luc sera présent ?
— Ce sera une soirée déguisée, me rappelle-t-il. Donc, t’as qu’à mettre un masque, et personne te reconnaîtra.
— N’importe quoi.
— Ou une combinaison de stormtrooper ou de Chewbacca…
Je lève les yeux au ciel.
— Tu m’as dit que le thème était Al Capone.
— Et alors ? Contre un paiement en whisky, il peut très bien avoir fait appel à Dark Vador pour le protéger.
Il me tire un sourire.
— Tu sais que je ne viendrai pas, mais… merci de me le proposer, encore et encore.
— Si j’avais le temps, j’aurais accompagné le tout d’un groscâlin.
— Le son de ta voix en est déjà un.
— Tu me flattes, ma jolie. Tu me flattes. Et t’en fais un à Arthur pour moi.
Je me tourne vers mon fils, occupé, comme souvent, à dessiner. Malgré la séparation, Luc est venu lui offrir une somptueuse mallette à dessin et peut-être lui dire au revoir en même temps. Une journée que je mettrais tout en œuvre pour oublier si elle n’était pas tombée le jour de l’anniversaire d’Arthur. Depuis, mon cœur survit et j’ai refusé de commettre la même erreur que la dernière fois : tourner le dos aux autres. Alors, régulièrement, Dam, Elsa et Flavia prennent des nouvelles ou passent me voir. L’ombre de Luc plane toujours dans leur sillage, mais je ne peux en vouloir qu’à moi-même. Et je sais que j’ai pris la bonne décision. Comme je l’avais prédit, l’article d’Exclusif n’a été que le premier d’une série et j’ai eu toutes les peines du monde à faire croire à mes collègues, ou à certaines éducatrices de la crèche, que cette « Margot » en photo n’était qu’un sosie. Romy était furieuse.
« Et si Dabo n’était pas mort, tu imagines ce qui aurait pu se passer ? »
Oui. Mon cœur n’aurait jamais fini en morceaux que j’essaie désespérément de recoller, parce que je n’aurais jamais permis à Luc de m’embrasser. Pas de baiser, pas d’histoire. Pas d’histoire, pas de souffrance.
— Ma jolie ?
— Pardon, je… je pensais à…
Je serre le téléphone dans ma main et mords ma lèvre tremblante. Je vais le regretter, mais c’est plus fort que moi. Je m’éloigne dans le fond de la cuisine, appuie ma tête contre la fenêtre froide et baisse ma voix.
— C’est vrai ce que raconte la presse people ? Luc est retourné avec Vivian ?
Un silence, puis un soupir.
— Faut jamais lire ce que racontent ces tocards.
— Je n’ai rien lu. J’ai juste vu les unes. Les photos sont…
— Des photos de paparazzis, ma jolie. Vivian n’a toujours été qu’un… passe-temps, elle compte pas.
Mes paupières se ferment, sans pouvoir empêcher une larme de rouler sur ma joue.
— Un passe-temps… Ouais…
— Ben… Je te dirais bien un vide-couilles, mais c’est moins élégant.
Et ce mot fait bien plus mal, ouvrant mon esprit sur des images qui me donnent envie de vomir. Mais à qui en vouloir hormis à moi-même ? S’il m’avait retourné verbalement mon amour ce jour-là, au festival, aurais-je pu envisager les choses autrement ?
— J’aurais pas dû poser la question. Et de toute manière, ça ne me regarde pas.
— Tu sais, il…
— Non, n’ajoute rien, le supplié-je, le cœur subitement affolé. J’ai pas besoin de savoir, et si tu ne raccroches pas, tu vas être en retard.
Ce soir, une fois n’est pas coutume, il va assister à un concert avec Abby et Luc, dans une salle assez connue, nichée au cœur du IIIe arrondissement.
— Ouais, faut que je bouge. Mais… le seul grand amour de sa vie, ça reste toi. Et si t’es pas convaincue, va voir son expo quand elle sera ouverte. Tu comprendras.
Je déteste quand il fait ça ! En dire trop et pas assez à la fois.
— Pourquoi tu…
— Je dois y aller, ma jolie. Oublie pas mon groscâlin ! Et encore moins que j’t’aime !
— Moi aussi, je t’aime, même si, là, je te déteste.
Son rire imprègne mes oreilles, puis il raccroche en premier, ne laissant plus qu’un immense vide soudain.
J’essuie ma joue, respire un grand coup.
— Damien te fait un groscâlin, trésor. Tu as fini ? Ça va être l’heure du lit.
Il hoche sa petite tête, puis remet le capuchon à son stylo. Depuis que Luc est sorti de ma vie, du moins physiquement, je trouve Arthur moins joyeux, il a perdu de sa lumière et cela aussi me fait affreusement mal au cœur. Ils étaient devenus si complices… Je me sens comme une sorcière, pitoyable. J’ai eu peur et je n’ai pas cherché à vaincre ce sentiment, trop touchée par les mots de Vivian et de cette pseudo-journaliste.
Avant que les larmes ne reviennent border mes yeux, j’aide Arthur à remettre crayons et stylos à leur place. Une douche rapide, un bon brossage de dents et je laisse mon fils choisir son histoire du soir, le regard fixé sur la tranche rose de Grand Loup & Petit Loup. Cela fait des semaines qu’il ne m’a plus réclamé cette histoire, qu’il aimait pourtant, comme si l’aura de Luc avait imprégné ses pages et qu’ouvrir le livre aurait été prendre le risque de la laisser s’échapper. En fait, il n’a plus voulu non plus de Toi grand et moi petit ou De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête. Deux autres livres que Luc avait pris l’habitude de lui lire avant qu’il ne dorme et qui lui étaient « réservés ».
Sur sa table de chevet trône La Légende du roi Arthur illustrée, un album que lui a offert Damien pour ses trois ans, et Cars.
— Tu me racontes Arthur ?
Je lui souris.
— Si tu ne râles pas parce que je raconte moins bien que Damien…
— Mais non, maman. Il vient quand ?
Il se couche, son Bourriquet contre lui, et se cale contre mon épaule.
— Dès qu’il pourra. Je t’ai expliqué qu’en ce moment, avec leurs concerts dans toute la France, il n’est pas à Paris très souvent.
Et bientôt, tournée européenne oblige, il le sera encore moins. Puis ce sera l’Amérique… Des mois loin d’ici, des mois pour peut-être parvenir enfin à faire le deuil de Luc et d’une histoire qui jamais n’aurait dû renaître.
* * *
DRING !
Je peste. Contrairement à son habitude, Arthur a eu toutes les peines du monde à s’endormir ce soir et cela fait à peine quelques minutes que son corps a enfin cédé au sommeil. Heureusement, le bruit désagréable de l’Interphone ne semble pas l’avoir réveillé.
— Oui ?
— Code.
Dans mes veines, mon sang ne fait qu’un tour.
— Re… retour sur Terre.
— Bonsoir, Marguerite. Je crains d’être un oiseau de très mauvais augure.
Cinq minutes plus tard, Romy est assise face à moi, un café entre les mains et un dossier devant elle. Ses traits sont tirés, sa peau, blafarde, et de méchants cernes violets cerclent ses yeux, lui donnant facilement quelques années de plus.
— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Les Fils de la Lumière nous ont tous niqués.
Interloquée par le choix de ce verbe qui ne lui sied pas, j’écarquille les prunelles.
— Pardon ?
— Deux hommes ont été arrêtés il y a quelques jours en Égypte. Comportement suspect et découverte de diverses armes bien planquées au fond de leurs affaires.
Mon malaise augmente.
— Je n’en ai pas entendu parler.
— Parce que cette information n’a pas été transmise aux médias. Pas encore. Affoler les populations mondiales n’apporterait rien de bon.
— Affoler les… Qu’est-ce que tu veux dire ? Et… quel rapport avec moi ?
Elle boit une gorgée, prend une grande inspiration et ouvre le dossier
— Ces deux hommes, deux frères de sang, Astou et Koffi Rabbani, font partie des Fils de la Lumière.
Photos de deux types au visage banal, plutôt jeunes, basanés, les joues couvertes d’une barbe mal taillée. Dans leurs pupilles, cependant, se reflète une lueur malsaine, l’ombre d’un diable caché.
— Nous les pensions morts dans l’explosion du camp dans le Sahel, mais… nous nous sommes fourvoyés. Ils nous ont tous dupés.
À son regard si empreint de gravité, mon corps commence à trembler.
— Dupés ?
— Aucun d’eux n’est mort. Les corps retrouvés sont ceux d’autres hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont tués pour mieux disparaître dans la nature.
— Mais… les dossiers médicaux, les empreintes dentaires…
— Des documents falsifiés, qui avaient miraculeusement survécu à l’explosion. Ne jamais croire aux coïncidences, Marguerite, mais, comme mes collègues, j’ai fini par plonger les deux pieds dedans. Après l’arrestation des deux frères, ce qu’il restait du camp a été fouillé à nouveau et… ils ont découvert une trappe, sous des tonnes de gravats. Un tunnel profond de plusieurs kilomètres dont on ignore encore l’issue, car, lui aussi, ils l’ont fait exploser.
Mes oreilles se mettent à bourdonner alors que l’implacable vérité se forme dans ma cervelle. Non… c’est impossible…
— Dabo n’est pas mort, assène Romy avec froideur. Et il peut être n’importe où aujourd’hui.
Non… Non !
Le corps soudain fiévreux et la tête prise d’une mauvaise migraine, je me lève en titubant et me précipite vers l’évier.
Romy me rejoint. D’une main, elle maintient mes cheveux pendant que je vomis mon dîner, de l’autre, elle masse mon dos et ma nuque avec douceur.
— Leur plan nous a échappé. Ils fomentent quelque chose de terrible, mais nous ignorons quoi. Les Rabbani refusent d’en parler. (Elle consulte ses notes.) Tout ce qu’ils ont dit, c’est que « le monde connaîtra bientôt, très bientôt, la seule vérité, et la force de frappe des Fils de la Lumière fermera à jamais pour tous les autres les portes du paradis ». Tous les gouvernements, à l’interne, sont sur le pied de guerre. Les armées ont renforcé les frontières, les gares, les aéroports. Tu n’as pas remarqué que les soldats étaient plus présents dans les rues ces derniers jours ?
Maintenant qu’elle le dit…
L’estomac toujours comprimé, je me rince la bouche à l’eau claire et accepte le bonbon à la menthe qu’elle m’offre. Solennelle, elle pose ensuite ses mains sur mes épaules, puis plonge son regard d’aigle dans le mien, nimbé d’une force et d’une bienveillance qui viennent me toucher au cœur.
— Dabo t’a peut-être oubliée, peut-être pas. Et moi, je t’ai fait une promesse, mais il faut que…
Clac !
Le bruit d’une porte que l’on ferme trop fort résonne par-delà les murs, alors que des cris surgissent à travers mon plafond. Au même instant, le téléphone de Romy se met à sonner.
— Allô ! … QUOI ? Répète…
Son visage, déjà passablement grisâtre à son arrivée, vient de perdre le peu de couleur qu’il lui restait. Le portable toujours vissé à l’oreille, elle se précipite sur mon téléviseur, l’allume et zappe d’une chaîne à l’autre, les yeux effarés.
Le cœur battant trop fort, je m’avance vers elle, prête à défaillir. Sur toutes les chaînes, les mêmes images : des gens en fuite dans les rues, des cris, des incendies, des policiers casqués, boucliers en main, et des bandeaux en bas de l’écran avec le même texte en train de défiler en boucle : « Attentats simultanés dans le III e arrondissement de Paris et dans le reste du monde ! »
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