Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 10 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 8

 

 

Brama était assis en tailleur au sommet d’une dune en croissant, face au port septentrional de Sharakhaï qui s’étendait à une demi-lieue de distance. La lueur du crépuscule nimbait les quartiers occidentaux de la cité. Les autres, plongés dans l’obscurité, ressemblaient à un assemblage hétéroclite de blocs gris et noirs. À l’est, le disque cuivré de Rhia émergeait au-dessus de l’horizon. Sa sœur, Tulathan, ne tarderait pas à la rejoindre et elles entameraient alors leur voyage à travers les cieux. Beht Zha’ir approchait et Brama se demandait ce qui allait se passer maintenant que les asirim étaient partis.

Une lance courte était posée en travers de ses cuisses, celle que Mae lui avait donnée, celle qu’il avait utilisée pour tuer l’ehrekh Belosh. L’arme n’avait rien de particulier, mais elle lui servait de catalyseur. Elle lui permettait de contrôler le pouvoir de l’os de Raamajit caché derrière la petite cicatrice de son front.

— Je préfère, tu t’allonges, dit Mae.

Elle était couchée sur le ventre à côté de lui, sur le versant exposé au vent de la dune.

— Je te l’ai dit : ils ne peuvent pas me voir.

— J’ai entendu, mais je suis nerveuse pour ça.

Le vent souleva un nuage de sable qui enveloppa la guerrière, l’obligeant à se cacher le visage. Il évita Brama. Il le contourna, comme le jeune homme le lui demandait.

— Je n’aime pas trop le contact du sable, déclara-t-il. Il m’apporte trop de choses.

Des choses qui le submergeaient parfois. C’était à cause de Rümayesh. Elle avait trouvé le moyen de se fondre en lui – ou de le fondre en elle, il ne savait pas trop. Cette perte de contrôle le mettait hors de lui. Et le plongeait dans un profond désespoir. Au cours des semaines qui avaient suivi cette symbiose, il avait été saisi par des envies de plus en plus pressantes de meurtre, de carnage. Il n’y avait pas cédé, mais il lui avait parfois fallu rassembler toute sa volonté pour résister. Il avait donc décidé de se réfugier dans le désert en attendant qu’elles se dissipent. Et grâce aux dieux, cela semblait en bonne voie.

Brama était un jeune homme très pragmatique. Rümayesh hantait ses songes, mais l’espoir de lui échapper n’était guère plus qu’une chimère qui lui traversait parfois l’esprit.

Au loin, une silhouette apparut, une petite flamme noire et dansante.

— La voilà, dit Mae.

— Je sais.

Il l’avait sentie quitter Sharakhaï, mais il n’avait rien dit à la guerrière. Il aimait la saveur de son excitation quand elle découvrait quelque chose.

Tu te lasses d’elle, je le sens, souffla une voix dans sa tête.

Silence, ordonna Brama.

Et cela ne fera qu’empirer. Bientôt, tu ne la supporteras plus.

J’ai dit silence.

Lorsque la femme – une espionne de la reine Alansal infiltrée à Sharakhaï – arriva, la nuit était tombée. La lueur des lunes plongeait la ville dans une atmosphère spectrale. Quelques mois plus tôt, les hurlements des asirim auraient retenti tandis qu’ils se dirigeaient vers la cité pour y collecter les offrandes marquées par le fouet de Sukru. Mais Sukru était mort et les asirim avaient été libérés par Çeda et la treizième tribu.

Sharakhaï est en train de changer, Brama. Nous pourrions en profiter. Nous pourrions faire partie de ce changement.

Brama jeta un coup d’œil en direction de Mae qui avançait à la rencontre de l’espionne, une femme aussi fine qu’un roseau. Elles conversèrent en miréen et, après un échange qui semblait particulièrement houleux, l’espionne tendit un étui à parchemin en bois à la guerrière – la carte du réseau de cavernes qui s’étendait sous la cité, copiée en prévision de l’offensive que comptait lancer la reine Alansal.

Brama aurait voulu réfuter les paroles de Rümayesh. Il se demandait de plus en plus souvent pourquoi il restait au service des Miréens, mais dès que Mae le regardait…

C’est à cause d’elle, songea-t-il. Qui d’autre pourrait rester l’amie loyale d’un homme tel que toi ?

Moi, souffla Rümayesh d’une voix roucoulante. Quel besoin as-tu de fréquenter une pauvre villageoise miréenne ?

Brama ricana. Mae avait peut-être été une pauvre villageoise miréenne jadis, mais elle était désormais un chevalier qirin, une protectrice de la reine. Brama comprit alors que Rümayesh était jalouse de la jeune femme.

Il était sur le point d’aborder le sujet avec l’ehrekh quand il sentit une nouvelle présence. Un homme qui se dirigeait plus ou moins vers eux. C’était curieux. L’inconnu passa à quelques dizaines de mètres de leur position, mais il ne leur prêta pas attention. Brama vit qu’il portait la robe des étudiants du collegium. Que faisait-il là ? Était-il venu pour eux ? Brama n’en avait pas la moindre idée.

Mae et l’espionne le remarquèrent à leur tour et elles s’accroupirent derrière une dune. Brama, pendant ce temps, prit sa lance et emboîta le pas à l’inconnu. Mae le rattrapa et le saisit par la manche de sa tunique. Ce geste le plongea dans une telle colère qu’il libéra son bras d’un mouvement brutal et projeta une vague d’énergie dans sa lance. Mae le regarda, imperturbable, tandis qu’il inspirait un grand coup pour se calmer.

Il songea avec horreur qu’il avait été à deux doigts d’utiliser son pouvoir contre elle et que tout s’était déroulé en une fraction de seconde. Cela lui arrivait de plus en plus souvent. La moindre contrariété, le moindre contretemps réveillaient aussitôt sa colère, sa haine ou l’envie de faire mal. Chacun de ces moments était un coup qui faisait trembler les remparts qu’il avait érigés autour de Rümayesh. Et quand ces remparts tomberaient – car ils tomberaient un jour –, elle redeviendrait sa maîtresse et il redeviendrait son esclave.

Il toucha la bosse de son front avant que ses noirs désirs prennent trop d’ampleur. Là, sous un lacis de cicatrices, se trouvait l’os de Raamajit l’Exalté, un être incroyablement puissant. Au cours des rêves délirants qui avaient suivi la mort de l’ehrekh Belosh, Brama avait entaillé son propre front et avait glissé l’os noirci dans la plaie. La peau s’était alors reconstituée et avait recouvert l’artefact. Enfin, c’était ce que Mae lui avait raconté, car il ne se souvenait de rien. Il puisa dans cette énergie et s’éloigna de Rümayesh pour rester maître de la symbiose.

Mae sentit le danger et renvoya l’espionne en agitant la main pour lui faire comprendre de se presser. Elle n’eut pas à insister et la femme prit congé avec un soulagement évident. Tandis qu’elle s’éloignait, Mae se concentra sur Brama et observa ses mouvements avec soin. Elle sentait que Rümayesh exerçait une influence de plus en plus impérieuse, mais elle décida de ne pas en parler. Elle se contenta de faire un geste en direction du désert.

— Viens, Brama. Nous partons maintenant. Nous retournons voir Alansal.

— Pars si tu veux, répliqua Brama avant de se tourner pour suivre l’étrange étudiant qui se dirigeait vers les champs en fleur.

Mae lui emboîta le pas, mais son expression montrait clairement que c’était à contrecœur.

— Il est je ne sais pas qui, mais pas important pour notre reine.

— Pour ta reine, rectifia Brama.

Beht Zha’ir ne ressemblait peut-être plus à ce qu’il avait été, mais une chose n’avait pas changé : les adicharas brillaient toujours. Leurs fleurs bleu diamant tapissaient la nuit comme un trait de khôl et le bourdonnement des ailes-vibrantes résonnait au loin. L’étudiant s’enfonça et disparut dans le bosquet le plus proche.

Brama et Mae le suivirent. Les branches s’entrechoquaient et claquaient autour d’eux. Ce n’était pas à cause du vent, mais de la mystérieuse haine que Tulathan leur avait insufflée quand elle les avait plantés quatre siècles plus tôt. Brama et Mae s’arrêtèrent devant un arbre qui ne ressemblait pas aux autres. Ses branches ployaient et étaient presque dépourvues de feuilles. Ses fleurs étaient moins brillantes que celles de ses voisins. Il semblait malade. Mourant.

L’étudiant le regardait d’un air fasciné. Il se dirigea vers lui à pas lents et s’offrit à lui. Si Brama avait été dans son état normal, il aurait essayé de l’en empêcher, mais l’influence de Rümayesh l’écrasait et le désir de voir la mort était de plus en plus intense. Il se contenta donc de regarder.

— Non ! cria Mae en comprenant ce qui allait se passer.

Une seconde trop tard.

Elle s’élança vers l’étudiant, mais celui-ci était déjà à portée de l’arbre. Les branches torturées s’enroulèrent autour de lui comme les doigts d’un enfant sur un jouet qu’il avait cru perdu à jamais.

Brama était de plus en plus indifférent à la fragilité humaine, mais, pour une raison étrange, Mae lui rappelait toujours qui il était vraiment. Et comme la jeune femme avait senti le danger qui menaçait l’étudiant, il sentit le danger qui la menaçait.

— Arrête, Mae ! s’écria-t-il.

Elle ne l’écouta pas et continua à avancer. Il pointa alors sa lance et invoqua une bourrasque. Le vent poussa la jeune femme en arrière, ce qui laissa à Brama le temps de l’attraper par le bras.

— Les épines, dit-il. Leur poison est mortel.

Mais Mae ne voulut rien entendre. Elle regarda les tentacules végétaux se contracter et le jeune homme hurler pendant un instant, puis tira son sabre et se mit à trancher les branches. Malheureusement, les bosquets d’adicharas cachaient de nombreux dangers. Les branches des arbres voisins ondulèrent et se tendirent vers elle comme s’ils essayaient de protéger leur frère.

— Mae, les épines !

Brama la saisit de nouveau par le bras et, cette fois-ci, elle ne résista pas et se laissa entraîner en arrière. Au même moment, l’adichara malade enroula un de ses appendices autour de la gorge de l’étudiant. Les cris de celui-ci se transformèrent en gargouillis humides, faiblirent et s’interrompirent. Le malheureux se débattit quelques instants de plus, puis le prédateur et la proie se figèrent. Le sang du jeune homme, noir à la lumière des fleurs, macula sa robe et coula le long des branches en direction du tronc. Des rigoles scintillantes de plus en plus nombreuses se formèrent et serpentèrent vers les racines.

Alors que le sable absorbait le liquide sombre et épais, les yeux de Brama papillonnèrent, puis se fermèrent sous le coup d’une sensation enivrante : le départ de l’âme de l’étudiant vers le monde de l’Au-delà. Il entrevit les champs lointains pendant une fraction de seconde, mais cela suffit à le remplir de lumière, lui et Rümayesh. Pour une fois, l’ehrekh resta silencieuse. Elle savourait ce nectar.

Et puis quelque chose d’étrange se passa. Une par une, les fleurs malades de l’adichara s’éteignirent et ses branches s’affaissèrent comme des membres morts. Puis les fleurs des arbres voisins s’assombrirent à leur tour, comme si elles avaient été contaminées. Brama se demandait si les symptômes perdureraient et si les autres adicharas mourraient à leur tour lorsque Mae se tourna brusquement vers lui.

— Tu as laissé lui mourir ! cria-t-elle.

Brama ne sut quoi dire. Il avait l’impression de se réveiller d’un étrange sommeil.

Mae posa un doigt contre sa poitrine et appuya avec force.

— Tu as laissé lui mourir !

— Ta reine et toi préparez un assaut contre Sharakhaï. Pourquoi te soucies-tu de la vie d’un étudiant du collegium ?

— Je me bats pour ma reine. Ensemble nous nous battons pour la grande gloire de notre pays. Mais je n’ai pas du plaisir dans la mort, Brama. (Elle recula d’un pas et le toisa.) Tu es elle. Tu n’es pas le Brama je connais.

Elle attendait qu’il se défende, mais que pouvait-il dire ? Elle n’avait pas tout à fait tort, mais elle n’avait pas tout à fait raison non plus.

Elle s’éloigna d’un pas raide et Brama n’essaya pas de la retenir. À l’idée qu’elle s’en aille et qu’elle le laisse en la seule compagnie de Rümayesh, il eut l’impression de basculer dans un précipice dont il ne ressortirait jamais, mais, pour le moment, il était intrigué par l’étrange comportement de l’étudiant.

C’était une offrande, songea-t-il. Comme les asirim ne sont plus là, quelqu’un a trouvé un moyen d’envoyer les offrandes dans les champs en fleur.

Alors qu’il approchait de l’arbre éteint, le doux bruissement des branches l’enveloppa. Il s’accroupit, posa un doigt sur le sang qui entourait la base du tronc et suivit le chemin qu’il avait emprunté. Il sentit les racines de l’adichara s’enfoncer dans le sol. Il les sentit se joindre à celles des autres arbres, puis s’agencer et se réagencer tandis qu’elles progressaient inexorablement vers la cité.

— Tu viens ? demanda Mae qui était presque sortie du bosquet.

— Mae, il faut que je te montre quelque chose. (Silence.) S’il te plaît, Mae. Ta reine sera sûrement intéressée.

Après un long silence, la jeune femme accepta de revenir. Brama pointa le fer de sa lance vers la base de l’arbre et un vent puissant se leva. Le sable et la pierre furent emportés, exposant la partie enterrée du tronc, les racines et quelque chose de lisse et de rond. Le vent continua à souffler et un crâne apparut. Puis une vertèbre. Des rangées de côtes et deux omoplates en forme de lame de hache. Bientôt, une moitié d’un squelette enveloppé dans un linceul de racines scintilla à la lumière des lunes.

Mae le contempla, puis commença à comprendre.

— Les arbres, ils mangent les gens.

— Dans un sens, oui. Les branches les tuent s’ils ne sont pas déjà morts, mais, de toute manière, les racines les entraînent dans le sol et se nourrissent de leurs restes.

Mae regarda l’adichara avec méfiance, puis ses yeux glissèrent vers le corps de l’étudiant et les branches flétries qui l’avaient tué.

— L’arbre est mort avant il a le temps de manger l’homme. C’est ça que tu penses.

— Plus ou moins. La question, c’est pourquoi ?

— Et qui a envoyé lui dans l’arbre plein de maladies ?

— Exactement. Il y a peut-être un lien avec l’offensive que ta reine prépare. Je veux en savoir plus, Mae. Je veux trouver qui fait ça, et pourquoi.

— Parle plus clair. Tu veux quoi faire ?

— Je veux fouiller les champs en fleur pour trouver d’autres indices. D’autres offrandes. Faisons le tour de la cité, toi et moi, et découvrons ce qui se passe.

Mae observa l’adichara, puis regarda Brama. Ses yeux s’attardèrent sur son front pendant un instant, puis s’adoucirent.

— D’accord, Brama. Nous fouillons, nous trouvons les indices, mais après, nous rentrons chez notre reine, d’accord ?

Brama sourit.

— Promis.

Au cours des jours suivants, ils allèrent de bosquet en bosquet en dressant la liste des horreurs qu’ils découvraient près des arbres. Ils trouvèrent de nombreux corps qui avaient été broyés par les branches. Des corps récents. Et près de chacun d’entre eux se dressait un arbre mort entouré d’arbres malades.

À sa grande surprise, Brama sentit un petit groupe d’asirim caché sous un adichara. Ils étaient d’une maigreur inquiétante, recroquevillés comme des enfants effrayés, trop faibles pour répondre à l’appel auquel leurs frères et sœurs avaient répondu.

La troisième nuit, Brama et Mae dressèrent le camp et allumèrent un petit feu comme d’habitude. Brama s’endormit près de sa camarade, mais, quand il se réveilla, il s’aperçut qu’il était debout et qu’il se tenait devant un arbre mort.

Il cligna des paupières. Que faisait-il là ? Et quelle horrible créature avait bien pu perpétrer un tel carnage ? L’offrande, un vieil homme avec des cheveux noirs et une barbe soigneusement taillée, avait été éventrée et ses entrailles s’étalaient sur plusieurs branches de l’arbre mort. Brama eut l’impression de se trouver dans l’échoppe d’un fabricant de saucisses ayant eu une crise de folie meurtrière. Des runes anciennes étaient gravées sur la peau du cadavre. De sombres sigils couvraient la pierre près de ses pieds nus, des sigils de pouvoir qui permettaient à ceux qui les lisaient d’avoir une idée de ce qui s’était passé.

Il était déjà mort, ronronna Rümayesh.

Bien sûr, elle s’était servie du cadavre. Elle avait cherché des réponses. Elle voulait comprendre ce qui arrivait aux arbres et découvrir qui envoyait ces personnes dans les champs en fleur. Ce n’était pas le fait qu’elle ait arraché les entrailles de ce malheureux pour lire l’avenir qui agaçait le plus Brama – il était aussi curieux et impatient qu’elle de trouver des réponses à ses questions. Non, ce qui l’agaçait le plus, c’était qu’après avoir assisté à ce carnage il était désormais capable de le reproduire. Il ignorait ce que l’ehrekh avait bien pu apprendre, mais il savait qu’il en aurait été autrement s’il avait été conscient au moment du rituel. Il ressemblait de plus en plus à Rümayesh. Un peu plus chaque jour. Chaque instant.

C’est ce que nous sommes, désormais, déclara l’ehrekh.

— Non ! s’exclama Brama en touchant la bosse sur son front. Ce n’est pas qui je suis !

Furieux à l’idée qu’elle soit parvenue à prendre le contrôle de l’entité qu’ils formaient, il se concentra et la repoussa avec une énergie dont il n’avait pas fait preuve depuis des mois. Lorsqu’il eut terminé, il tremblait et était en sueur. Il se tourna et vit que Mae se tenait dans une trouée qui permettait de gagner le désert.

— Brama ?

Elle le contemplait d’un air horrifié. Elle tenait un arc. Une flèche avec une pointe en diamant y était encochée.

Il ne savait pas quoi dire – tout comme elle, apparemment. Elle l’observa avec une expression abasourdie, sans détourner son arc. Elle ne dit pas un mot quand il passa à côté d’elle et s’enfonça entre les dunes, quand il dépassa leur campement. Au bout d’un moment, il s’arrêta, s’allongea sur le sable en frissonnant et accepta sa morsure glacée. Il ne dormit pas. Il avait trop peur de ce qui pouvait se passer s’il sombrait dans le sommeil. Il avait trop peur de ce que Rümayesh avait entrevu dans les entrailles du vieil homme.

Il te suffit de me le demander, Brama.

La lance posée à côté de lui faisait office de symbole et d’amulette contre ses pires frayeurs. Une fois de plus, il envisagea de la prendre et d’utiliser son pouvoir pour tenter de séparer son âme de celle de Rümayesh, mais il s’aperçut qu’il n’en avait pas la force. Au cours des jours qui avaient suivi la découverte de son nouvel état, il avait essayé à plusieurs reprises, mais n’avait jamais réussi. Il était fort probable qu’il échouerait une fois de plus. Et qu’il tomberait définitivement sous la coupe de l’ehrekh.

Non, souffla une voix dans sa tête. (Il ne s’agissait pas de celle de Rümayesh cette fois-ci, mais de la sienne.) Tu ne le feras pas parce que tu as peur de réussir. Tu as peur de mourir si vos âmes redeviennent distinctes. Tu n’es qu’un lâche.

Brama tourna la tête pour ne plus voir la lance, puis se roula en boule. Un peu comme les asirim entre les racines des adicharas. Le vent sifflait au-dessus des dunes.

Lâche, lâche, lâche.

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