Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 39 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 37

 

 

À une demi-journée de voile des contreforts des montagnes de Taloran, un timonier transmetteur de la Mariée Rouge fit signe au galion royal de se rapprocher. Çeda se dirigea vers le plat-bord et cria qu’il y avait une petite crique au sud de la vallée.

— Je la connais, lança Husamettín depuis le pont du galion.

— Si nous passons plus d’une semaine auprès de l’acacia, je prendrai un skiff et je vous y retrouverai pour vous faire un compte-rendu de la situation.

— Ne te donne pas cette peine, cria Ihsan. Zeheb écoutera tes murmures.

Cette idée n’avait rien de rassurant et elle attisa les soupçons de la jeune femme quant aux véritables intentions des Rois, mais ses pensées furent interrompues par deux sifflements brefs venant du sommet du mât principal de la Mariée Rouge.

— Navire en vue ! lança Kameyl.

Çeda poussa un grognement intérieur. Elle avait espéré que personne ne les verrait se diriger vers la vallée.

— Tu peux l’identifier ?

— Un ketch, on dirait bien ! Peut-être khiyanat. Peut-être pas.

On ne pouvait rien y faire. Le navire était loin, mais il était fort probable qu’à bord quelqu’un les avait déjà repérés naviguant aux côtés du galion royal. Les deux bâtiments se séparèrent quelques minutes plus tard. La Mariée Rouge poursuivit sa route en direction du mont Arasal, le galion mit le cap au sud-est. Alors que le soleil se couchait sur l’horizon, la Mariée pénétra dans une des trois baies sableuses qui servaient de port à la tribu. Le lendemain matin, l’équipage débarqua et entama l’ascension de la montagne pour gagner la vallée.

Çeda fut déçue d’apprendre que Macide était absent – il s’était rendu dans un port dans lequel on construisait une dizaine de navires, au nord. En revanche, Leorah était là et elle accueillit la jeune femme et ses camarades à bras ouverts. Elle était de plus en plus voûtée et se déplaçait avec une lenteur inquiétante. Çeda éprouva une pointe de culpabilité en songeant qu’elle était descendue de l’ancienne forteresse pour venir à leur rencontre.

— Il ne fallait pas vous donner cette peine, lui dit-elle.

— Ces os ne sont pas encore assez vieux pour m’empêcher de descendre une colline, Çedamihn Ahyanesh’ala.

— Ce n’est pas la descente qui m’inquiète, mais la montée.

— Tu as peur que je n’y arrive pas ?

— J’ai peur que vous rouliez jusqu’au pied de la montagne.

Leorah fit claquer ses lèvres, puis pointa le doigt vers Kameyl en esquissant un sourire malicieux.

— Eh bien ! pourquoi est-ce que tu ne m’accrocherais pas à cette satanée géante de Vierge ? Elle ferait une belle monture.

Çeda éclata de rire et attendit quelques instants avant de reprendre la parole.

— Vous avez des nouvelles d’Emre ?

— J’aurais cru que ce serait la première chose que tu évoquerais.

— En vérité, je crains d’entendre la réponse.

— Je suis désolée, mon enfant. Nous n’en avons aucune. Mais ne t’inquiète pas… (Elle tapota le poignet de la jeune femme tandis qu’elle gravissait la piste d’un pas déterminé.) Il n’est pas du genre à se laisser abattre. C’est un guerrier. Il refera surface, tôt ou tard.

Çeda l’espérait de tout cœur, mais elle n’arrivait pas à chasser l’impression qu’il lui était arrivé quelque chose de terrible.

Tandis que le groupe gravissait les pentes du mont Arasal, la chaleur du désert laissa place à une agréable brise. Puis il atteignit la vallée et Leorah – qui était épuisée, mais qui mourait d’envie de parler – entraîna Çeda à l’ombre des branches d’un bois de fer. Jenise, Kameyl et Sümeya les suivirent en bavardant à voix basse. Nalamae scruta la forteresse de pierre qui les surplombait pendant un long moment, comme si elle revivait quelque ancien souvenir, puis se dirigea vers l’acacia qui poussait près de la berge d’un lac aux eaux vertes et claires.

L’acacia planté par Leorah, Çeda et Macide n’était qu’un arbrisseau quand la jeune femme avait quitté la vallée, un an plus tôt ; il mesurait désormais plus de dix pieds de haut. Des centaines de carillons en verre suspendus à des fils d’or se balançaient entre les branches couvertes de feuilles. Divers objets y étaient accrochés : des chapelets, des charmes, des mèches de cheveux et des morceaux de vêtement. Çeda comprit qu’il s’agissait de modestes hommages des membres de la tribu à ceux qui avaient vécu dans la vallée avant eux.

Son bâton à la main, Nalamae observa les carillons qui jouaient une subtile symphonie. Elle resta immobile pendant un long moment, puis leva son bâton et le fit tourner au-dessus de sa tête. Le vent se leva. Les branches, grandes et petites, s’agitèrent. Les rayons du soleil se frayèrent un chemin à travers la canopée et firent scintiller les innombrables carillons. On aurait dit que l’arbre devenait vivant, qu’il s’agissait d’une créature venant d’un autre monde.

La nouvelle de l’arrivée de la déesse se répandit comme une traînée de poudre et des dizaines de personnes se rassemblèrent pour la voir. La dernière fois qu’elle était venue là, elle était grande et forte. Même allongée sur un brancard, gravement blessée par une flèche tirée par l’arc du Roi Beşir, elle ne s’était jamais départie de son aura grave et austère. La nouvelle Nalamae, en revanche, était une petite femme terne et hésitante qui manquait cruellement d’assurance. Certaines personnes qui l’observaient – une majorité, peut-être – devaient se demander si Çeda n’avait pas commis une regrettable erreur.

La déesse se tourna vers l’arbre et écarta les bras comme pour l’accueillir, comme pour lui demander de partager ses secrets avec elle. Leorah chassa la foule des curieux en agitant les mains avec frénésie.

— Laissez la déesse tranquille.

Elle fut obéie.

Au cours des jours qui suivirent, Nalamae ne s’éloigna de l’arbre que pour aller dormir. Elle tournait autour, elle grimpait dans ses branches, elle examinait les carillons pendant des heures, oubliant souvent de se nourrir. Elle gardait ses pensées pour elle et Çeda n’avait pas envie de la déranger, mais, le troisième jour, comme elle n’avait pas remarqué le moindre progrès, l’inquiétude la poussa à prendre la parole.

— Est-ce que ça fonctionne ? demanda-t-elle.

La déesse était assise le dos contre le tronc, paupières closes. Elle ouvrit les yeux en entendant la voix de la jeune femme.

— Si vous parlez des visions, oui, ça fonctionne. L’arbre m’en a montré beaucoup. Mais si vous parlez de la symbiose des souvenirs de la personne que je suis et de celle que j’étais, non, ça ne fonctionne pas. J’ai l’impression que des centaines de personnes me racontent des bribes de leur vie en même temps. Il n’y a pas de contexte. Et pas de liens.

Çeda grimaça.

— À ce point ?

— À ce point. Ça me rend folle, Çeda. (Elle esquissa un sourire qui n’était pas très enthousiaste.) Mais je pense que ça va venir. (Elle caressa une racine noueuse à côté d’elle.) Je fais désormais confiance à cet arbre. Il veut me parler, mais il ne sait pas comment faire. Et je ne sais pas comment faire pour lui parler non plus. Mais c’est comme les navires. Quand on commence à en construire un, c’est une montagne de travail, et, pour l’accomplir, on ne dispose que d’un ensemble de pièces hétéroclites. Mais quand il commence à prendre forme, tout va très vite. Nous autres, charpentiers de marine, avons coutume de dire que le navire se trouve tout seul. (Elle tapota la racine avec tendresse.) Nous nous rapprochons de cette étape, non ?

De nombreuses personnes demandèrent à Çeda de leur raconter ce qui lui était arrivé au cours des mois qui avaient suivi son départ de la vallée. Elle le fit, mais sans mentionner l’alliance qu’elle avait conclue avec les Rois. Elle envisagea également de passer sous silence l’affrontement contre Goezhen, puis estima que les gens devaient en savoir davantage sur le réveil de la déesse. Elle raconta donc comment le dieu sombre les avait attaqués alors qu’ils regagnaient la Mariée Rouge.

Le Roi des asirim, Sehid-Alaz, l’écouta d’un air abasourdi. Il posa de nombreuses questions, surtout à propos de l’œil de Navesh l’Omniscient qui avait aidé Nalamae à se trouver. Çeda lui en dit autant que possible et cacha le reste. Cette dissimulation la rendit triste et nerveuse, mais elle n’avait pas le choix. Sehid-Alaz aurait été furieux d’apprendre qu’elle avait conclu une alliance avec les Rois, et la présence de ceux-ci devait demeurer secrète.

Sehid-Alaz avait beaucoup changé. La créature bossue et presque brisée n’était plus qu’un lointain souvenir. Il se tenait droit, mais semblait toujours porter un lourd fardeau sur ses épaules. Il était sombre, taciturne. La peau noircie de son visage était souvent plissée en une grimace inquiète ou craintive. Il n’était plus sous le coup de la malédiction des dieux, mais d’autres chaînes l’entravaient.

— Nous méritons de gagner le monde de l’Au-delà, déclara-t-il un soir.

Çeda et lui se tenaient sur les murailles de la forteresse et contemplaient le lac près duquel poussait l’acacia.

— En effet, dit Çeda.

Cela faisait un moment qu’elle se posait des questions à ce sujet, qu’elle se demandait si, le cas échéant, tous les asirim quitteraient ce monde en même temps. La réponse se cachait-elle entre les adicharas, dans les champs en fleur et dans la mystérieuse caverne qui s’étendait sous le palais du soleil ? Ou peut-être que la magie qui les imprégnait les protégerait de la mort jusqu’à ce que les Fileuses du Destin en décident autrement. Çeda adressa un signe à Nalamae qui venait d’émerger de sous les branches de l’acacia.

— Peut-être que la déesse trouvera également la réponse à ce problème.

— Ou peut-être pas. (Sehid-Alaz se tourna et se dirigea vers l’escalier menant à la cour.) Elle ne s’intéresse guère aux asirim en ce moment.

Çeda aurait voulu apaiser son ressentiment, mais comment aurait-elle pu le faire ? Il avait raison et ils le savaient tous les deux. Elle le regarda donc partir sans un mot.

Le quatrième jour, un messager leur apprit que Macide serait de retour dans la soirée. On organiserait une grande fête pour célébrer le retour de Nalamae, mais celle-ci déclara qu’elle n’y participerait pas. Elle préférait rester près de son arbre.

— Je ne pourrais pas supporter une telle concentration de voix, dit-elle à Çeda. Cela ruinerait des heures et des heures d’efforts.

Le soir, alors que les membres de la tribu commençaient à se rassembler, Çeda s’attarda dans la cour. Elle baissa la tête et regarda les deux tombes qui avaient été creusées sous les dalles en pierre. Les membres de la tribu avaient longtemps débattu pour savoir ce qu’il convenait de faire des dépouilles de Nalamae et Yerinde avant de décider de les enterrer dans l’enceinte de la forteresse. Le site de leur ultime affrontement était sacré et, même si Yerinde était venue pour leur faire du mal, personne ne voulait prendre le risque d’irriter les autres dieux en profanant son corps.

— L’agneau égaré est enfin de retour, dit une voix derrière elle.

Elle se tourna et se retrouva face à Macide. Un large sourire éclaira le beau visage du cheikh tandis qu’il avançait vers la jeune femme. Il n’avait pas changé, à l’exception de sa barbe fourchue qui était un peu plus grise.

— Vous êtes revenu, dit-elle.

— Je suis revenu.

Ils s’étreignirent, puis il contempla les pierres tombales. « Ci-gît Nalamae, dernière-née et protectrice de la treizième tribu » était gravé sur la première. « Ci-gît Yerinde, déesse de l’amour et des pensées équivoques » était gravé sur la seconde.

Le cheikh fit un geste en direction de celle de Yerinde.

— Ça en impose, mais j’ai un doute sur déesse de l’amour.

Çeda aperçut Sümeya et Kameyl qui marchaient à grands pas.

— Peut-être, dit-elle. (Elle adressa un signe à Sümeya et sourit.) Mais l’amour nous amène à faire des choses bien curieuses.

Macide jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Effectivement.

La fête se tenait dans le hall de réception de la forteresse. On avait allumé un feu dans l’âtre et des dizaines de personnes étaient présentes, parmi lesquelles Leorah, Dardzada l’apothicaire, Shal’alara des Trois Lames et d’autres anciens de la tribu. Rasime, jeune capitaine de navire et un des plus redoutables membres des Hôtes sans Lune, était également présente. Avec sa mine sévère, ses yeux verts et ses cheveux attachés en queue-de-cheval, elle ressemblait à un petit faucon du désert. Sehid-Alaz était là, lui aussi, mais il était assis dans un coin de la salle, près de l’âtre, et il ne parlait pas à grand monde. Avec ses vêtements noirs d’un autre âge et sa peau sombre et fripée, il faisait davantage songer à un spectre du passé qu’à un homme.

Ils mangèrent du pain acidulé parsemé de pignons et tartiné de fromage de chèvre ; de la soupe aux lentilles avec des rondelles de citron grillées et saupoudrées d’herbes des montagnes qui avaient un goût de pamplemousse et de romarin ; du riz sauvage, des tomates cuites à l’étuvée et de l’agneau mariné dans un mélange de yaourt et d’épices, puis rôti à la broche pendant des heures, jusqu’à ce que la viande soit délicieusement craquante à l’extérieur et se détache des os.

Juste avant qu’on serve le dessert, on appela Macide qui se leva et disparut. Çeda avait tellement mangé qu’elle décida d’aller faire une petite promenade dehors, mais elle se rassit dès qu’elle apprit que le knafeh arrivait. C’était un fromage doux cuit dans une pâte friable, arrosé de sirop d’eau de rose et parsemé de pistaches grillées. C’était gluant et croustillant, avec un goût salé-sucré qui vous faisait saliver à chaque bouchée. Il était accompagné d’un porto qaimirien qui soulignait sa douceur en y apportant ses propres saveurs de baies sauvages, de groseille et de thym.

Çeda ne se souvenait pas d’avoir déjà mangé un dessert si succulent. Et, cerise sur le gâteau : Macide revint en compagnie de deux hommes. Le cœur de Çeda bondit dans sa poitrine lorsqu’elle reconnut le premier. Lémi le Frêle fut accueilli par un concert d’acclamations et il salua tout le monde de la main avec un large sourire. Il s’arrêta un instant, empêchant la jeune femme de distinguer la personne qui le suivait. Puis il aperçut une chaise vide devant une assiette pleine de knafeh. Il se précipita vers elle, s’assit et commença aussitôt à dévorer la pâtisserie. Et l’homme qui se tenait derrière lui apparut.

C’était Emre.

Un sourire de joie enfantine se dessina sur les lèvres de Çeda. Sa poitrine s’allégea tandis que se dissipait l’angoisse qui s’était lentement accumulée depuis qu’elle avait appris la disparition du jeune homme.

Lémi le Frêle avait avalé la part de knafeh en trois bouchées et il levait déjà la main pour qu’on lui en apporte une autre. Emre contourna la table en échangeant des salutations… et sans quitter Çeda des yeux. Quand il arriva à son extrémité, elle se leva et ils s’étreignirent avec force. Tout le monde les regarda. Y compris Sümeya qui affichait une expression grave que Çeda n’eut guère de mal à interpréter. Elle y prêta pourtant à peine attention. C’était tellement agréable de tenir Emre dans ses bras. Elle ne voulait penser à rien d’autre.

Au bout de quelques instants, des sifflements moqueurs retentirent et les gens se mirent à rire et à murmurer. Çeda s’arracha enfin à l’étreinte d’Emre, attrapa une chaise vide et demanda à ses voisins de se pousser pour qu’il puisse s’asseoir près d’elle.

— Goûte-moi ça, dit-elle avant de lui faire avaler une bouchée de knafeh. Attends… (Elle lui tendit son verre de porto tandis qu’il mâchait.) Fais-le passer avec ça.

Emre avala ce qu’il avait dans la bouche en grimaçant et but une gorgée d’alcool.

— Dégueulasse, dit-il.

Elle lui assena une claque sur l’épaule.

Emre éclata de rire, puis son visage se figea comme s’il avait mal quelque part et il posa le verre sur la table. Çeda le regarda d’un air interrogateur et il esquissa un sourire qui n’aurait pas convaincu un enfant de trois ans.

— Juste une petite migraine.

— Tu veux que j’appelle Dardzada ?

— Il m’a déjà donné quelque chose.

On apporta des bouteilles d’arac. À l’autre bout de la table, Macide se leva et brandit son verre. La lumière des lampes à huile disposées dans la salle fit onduler les tatouages de vipère qui s’enroulaient autour de ses bras musclés.

— Je dois le reconnaître : je doutais que Çeda puisse nous conduire à la déesse. Mais elle a trouvé Nalamae et je vous le dis à tous : nous pouvons désormais espérer que les sables nous seront cléments. (Il agita son verre avec grâce pour inviter les convives à partager sa joie.) À des jours meilleurs !

— À des jours meilleurs ! reprirent les invités d’une même voix.

Les verres d’arac furent vidés d’un trait. Il avait un goût de chêne, de genévrier et de pin brûlé.

— Et au retour d’Emre ! reprit Macide. Il rapporte la nouvelle que nous espérions tous. Neylana et les tribus du Sud ont accepté de rejoindre notre alliance !

Les convives rugirent et burent de nouveau.

— Un désert uni ! crièrent plusieurs personnes.

— Cela nous permet désormais d’envisager quelque chose à quoi les cheikhs et moi réfléchissons depuis un moment. Ouvrir un chemin vers la paix. (Macide fit une pause et attendit que le brouhaha des conversations s’éteigne.) La Reine Meryam nous a fait une proposition !

Une cacophonie de hoquets et de protestations engloutit le reste des paroles du cheikh. Il les répéta donc d’une voix plus forte.

— Une proposition de paix !

— Meryam est une étrangère, dit Rasime. Ce n’est rien d’autre que la remplaçante d’un Roi.

— Les Rois de Sharakhaï ont disparu. (Macide regarda Çeda dans les yeux.) Grâce aux sacrifices d’une poignée d’entre nous, dont certains sont ici même.

— Nous sommes sans nouvelles de certains Rois, remarqua Rasime sur un ton calme. Et même si vous dites vrai, qui est assis sur leurs trônes en ce moment même ? Leurs fils et leurs filles. Des gens qui, comme leurs pères, n’ont qu’une idée en tête : remonter le temps et tout faire pour que Sharakhaï redevienne ce qu’elle était.

— Cela reste à voir. Et n’oublions pas une chose : le fait qu’ils soient de nouveaux Rois et de nouvelles Reines démontre qu’ils ont fait un long chemin. Le fait qu’ils soient prêts à négocier avec nous démontre qu’ils respectent notre pouvoir. Qu’ils reconnaissent notre histoire et notre droit d’exister. Qui aurait pu imaginer cela il y a encore quelques années ?

— Ils se conduisent ainsi parce qu’ils ont une guerre sur les bras.

— C’est vrai. Le désert est en guerre, dit Macide. Mais il faut envisager la situation dans sa globalité. La treizième tribu a fait entendre sa voix. Les asirim se sont joints à nous. Les Rois sont affaiblis et ils ne peuvent plus ignorer notre alliance. Je pourrais trouver des dizaines d’autres raisons, mais l’important, c’est ceci : il est temps d’entamer des pourparlers en vue d’établir une paix durable.

— La Maison des Rois est toujours debout, dit Rasime.

Comme si cet argument remettait tout en question.

— La Maison des Rois est un château de cartes, répliqua Macide. Elle tremble sous le pas des envahisseurs étrangers.

— Eh bien ! laissons-la trembler ! Restons à l’écart et voyons ce qu’il advient de Sharakhaï, de la flotte miréenne et de la flotte malasanienne. Quand ils auront réglé leurs affaires, nous sortirons du bois et écraserons ceux qui seront encore debout.

— Cela provoquerait de terribles souffrances à l’intérieur de la cité. Et ne garantirait en rien notre victoire sur ce qui resterait des trois armées. Pas si Qaimir et Kundhun battent en retraite. Ou pire encore : s’ils retournent leur veste et se rangent du côté des vainqueurs. C’est le moment de négocier, parce que c’est maintenant que nous avons le plus d’influence.

— Que proposez-vous de faire ? demanda Sümeya.

Rasime n’apprécia pas du tout son intervention.

— Meryam propose une rencontre à Mazandir, répondit le cheikh. Je dis qu’il faut y aller et écouter ce qu’elle a à dire.

Rasime regarda les personnes assises de son côté de la table.

— Et le galion royal qui accompagnait Çeda ? Est-ce qu’il va venir avec nous, lui aussi ?

Çeda aurait dû se douter que le ketch repéré par Kameyl alors que la Mariée Rouge faisait route vers les montagnes était celui de Rasime.

— Ce n’était pas un galion, dit la jeune femme d’une voix calme. C’était une goélette à trois mâts, un navire marchand qui souhaitait naviguer avec nous afin que nous puissions nous protéger mutuellement en cas d’attaque. Elle doit avoir parcouru la moitié de la distance qui la séparait d’Ishmantep à cette heure.

Rasime se leva.

— C’était un galion royal, dit-elle sur un ton parfaitement neutre. Et la seule question qui se pose désormais, c’est : qui était à bord ?

Çeda croisa le regard enflammé de Rasime.

— Crois ce que tu veux. Ça m’est complètement égal.

Un kenshar apparut dans la main de Rasime.

— Ose me parler sur ce ton une fois de plus, et…

Elle s’interrompit lorsque la porte principale s’ouvrit à toute volée. C’était Jenise. Ses magnifiques yeux vert et ambre étincelèrent à la lumière des lanternes.

— Venez vite ! lança-t-elle. Il se passe quelque chose avec Nalamae !

L’atmosphère changea aussitôt. Tout le monde se leva et se précipita dans la cour. Celle-ci était entourée par trois pans des murailles en pierre de la forteresse. Le grand feu allumé pour fêter le retour de Nalamae éclairait une dizaine de Bouclières et de gardes vêtus de dishdashas et de turbans. Ils étaient rassemblés autour de la déesse qui contemplait sa propre tombe. Elle portait une armure rutilante – une cotte de mailles avec des spalières, des jambières, des canons d’avant-bras et de hautes bottes en cuir coupées dans le style élégant de la treizième tribu. Des charmes et des perles – sans doute récupérés sur les carillons – ornaient son turban aubergine. Il y en avait des dizaines qui tremblaient à chacun de ses mouvements de tête.

Çeda ne savait pas d’où venait l’armure, mais ce n’était pas cela qui l’inquiétait le plus. Pendant des jours, Nalamae avait exploré les visions de l’acacia. Avec persévérance, curiosité et tolérance. Comme une femme prête à recevoir tout ce que l’arbre lui donnerait. Ce soir, son regard brillait d’une lueur intense et Çeda songea que les réponses qu’elle avait trouvées n’avaient pas dû apaiser ses angoisses.

— Que s’est-il passé ? demanda la jeune femme en approchant.

Nalamae ne lui prêta aucune attention. Elle s’agenouilla devant la tombe de Yerinde, posa son bâton sur le côté et plaqua les paumes sur les dalles en pierre. Celles-ci commencèrent aussitôt à trembler, à tressauter. Certaines furent projetées en l’air tandis que le sol se soulevait dans un grondement de tonnerre. La pointe étincelante d’une lance émergea de la terre sombre et bouillonnante. La lance de Yerinde qui avait été enterrée avec la déesse, que Çeda avait presque fendue en deux avec Baiser de la Nuit. Nalamae saisit la hampe, la leva vers le ciel nocturne et la contempla.

— Que s’est-il passé ? demanda de nouveau Çeda. Qu’avez-vous vu, Nalamae ?

Sans lâcher la hampe d’adamantine, la déesse tendit la main et attrapa son bâton.

— Mes yeux ont été ouverts.

— Je ne comprends pas.

La déesse se tourna vers Çeda et son regard fit frissonner la jeune femme.

— Au cours de mes vies antérieures, je suis restée aveugle. Je sais désormais pourquoi. Si je m’étais permis de voir, je ne l’aurais pas supporté. C’était trop dur. Et trop tôt. Mes frères et sœurs m’auraient trouvée trop facilement. Il fallait que je leur échappe. Pour avoir le temps de découvrir qui j’étais vraiment.

— Et maintenant ?

— L’acacia m’a montré bien des choses. Pas suffisamment pour tout comprendre, mais j’ai vu comment on m’a traquée. J’ai vu mes frères et mes sœurs faire tout ce qui était en leur pouvoir pour m’empêcher de revenir. Pour s’assurer que leur grand projet demeurerait secret. Je me rappelle ce que j’ai ressenti. Je me rappelle leurs yeux braqués sur moi. Je me rappelle comment ils se rapprochaient.

— C’est une bonne chose, non ? Cela vous aidera à leur échapper maintenant.

— Tu ne comprends pas. Ils ne me pourchassent plus. Pas même Goezhen. Ils se contentent désormais de regarder, ce qui signifie que leur grand projet est sur le point de se réaliser. C’est imminent.

Sur ces mots, elle jeta son bâton dans le feu.

— Non ! cria Leorah en s’élançant vers les flammes.

Nalamae l’arrêta.

— Laisse-le, grand-mère. C’est un symbole d’un âge passé. Un autre âge. Un âge que je laisse derrière moi.

— S’il vous plaît, pleura Leorah. Ne le laissez pas brûler.

Mais Nalamae ne fléchit pas. Pendant un long moment, les gens regardèrent le feu s’attaquer au bâton et le dévorer. Çeda était terrifiée. Elle avait cherché la déesse et, contre toute attente, l’avait trouvée. Et voilà que cette déesse se comportait d’une manière incompréhensible.

Macide avança et s’arrêta près de la jeune femme.

— Que proposez-vous que nous fassions, déesse ?

Nalamae l’observa pendant un bref moment avant de reprendre la parole. Elle avait l’air de regretter à l’avance ce qu’elle allait dire.

— Je ne connais pas le chemin que vous devez emprunter. (Elle saisit la lance à deux mains et la serra.) Mais je connais le mien. Je pars.

Un brouhaha de voix inquiètes s’éleva et Çeda sentit ses propres craintes lui nouer la gorge.

— Mais pourquoi ? demanda-t-elle. Il doit bien nous rester un peu de temps ?

— Non, mais je peux peut-être vous en faire gagner. Mes frères et sœurs ont baissé leur garde. S’ils se tiennent tranquilles, c’est parce que tout se passe comme ils l’entendent. Je vous conseille de regagner Sharakhaï. Acceptez l’offre de négociation de la Reine Meryam si vous le souhaitez.

— Et vous ? demanda Çeda.

Nalamae se tourna et s’éloigna.

— C’est désormais mon tour de les traquer.

Çeda la rattrapa.

— Nalamae, s’il vous plaît.

Mais la déesse ne voulut rien entendre. Elle continua à marcher en s’effritant comme une statue de sable grignotée par le vent, de plus en plus, jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre qu’un mince tourbillon, un vortex qui se contracta et fut aspiré par le ciel nocturne. Puis il n’y eut plus rien. Nalamae avait disparu.

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