Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 67 sur 72

Pages du PDF

Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 65

 

La nuit était tombée et Willem était assis sur le toit de la bibliothèque du collegium. Les lunes se levaient et les étoiles brillaient, mais elles avaient désormais un sérieux concurrent pour la domination du ciel nocturne. Au-dessus de Tauriyat, le grand dôme qui était apparu la nuit de l’invasion miréenne étincelait comme un voile tissé par les dieux. Les gens l’avaient baptisé le caveau. Il dégageait une lumière glaçante et Willem n’aimait pas le regarder. Il tourna donc la tête vers les étudiants qui revenaient de leurs sorties à l’Abreuvoir par petits groupes.

Les Miréens avaient profité d’une terrible tempête de sable pour lancer une attaque et s’emparer de la cité. Les jours suivants avaient été tendus. La loi martiale avait été décrétée. Des poches de résistance s’étaient formées spontanément. Les hurlements et les échos des tueries étaient insupportables et Willem avait envie de pleurer. Par chance, les combats étaient de moins en moins nombreux et de moins en moins intenses. Les Malasaniens affrontaient toujours les vestiges de la flotte sharakhienne, mais c’étaient les Miréens qui occupaient la cité et qui s’efforçaient d’imposer leur autorité avant que les anciens monarques de Sharakhaï puissent se ressaisir et organiser une insurrection.

La situation était complexe dans tous les quartiers. Elle l’était également au collegium, mais la reine miréenne semblait avoir le plus grand respect pour les temples du savoir, et le campus était relativement épargné par la tempête de violence. Un édit avait cependant été pris. Si un mouvement de protestation était organisé par des élèves, des professeurs ou des chercheurs, l’établissement tout entier en paierait les conséquences. Jusqu’à présent, il n’y avait pas eu de problème notable, mais de plus en plus d’étudiants se rassemblaient pour parler et chercher des moyens de résister.

Willem aurait aimé se joindre à eux. La présence de soldats étrangers dans la cité le mettait hors de lui.

Allons, Willem, sois honnête. Ce n’est pas pour cette raison que tu es furieux.

C’était la vérité, il devait bien le reconnaître. Il se sentait vide depuis la mort de Nebahat. C’était étrange. Il aurait dû danser de joie du matin au soir, mais il était resté asservi trop longtemps. Par le mage de sang, et par quelqu’un d’autre avant lui. Il ne parvenait pas à se rappeler qui. Il était capable de réciter mot pour mot les innombrables histoires qu’il avait lues, mais son passé était plongé dans un étrange brouillard.

Par tous les dieux ! il était libre, alors pourquoi ce lourd fardeau pesait-il toujours sur ses épaules ?

Tu sais pourquoi, dit la voix tandis qu’il traversait le toit en longeant la crête.

Il s’accroupit et observa une dizaine d’étudiants qui parlaient à voix basse sur les marches de la bibliothèque. Étant donné que l’un d’eux évoquait le pourcentage d’alcool requis pour créer un liquide inflammable – dans l’espoir d’impressionner les demoiselles qui l’entouraient –, Willem en déduisit qu’il s’agissait de nouvelles recrues du département d’études alchimiques. Ils étaient jeunes, mais ô combien ils brillaient ! Des lumières éclatantes voletaient entre eux comme des étourneaux tandis que les idées s’enchaînaient sans discontinuer.

Leur conversation s’interrompit brusquement et ils tournèrent la tête. Une patrouille de soldats miréens traversait le forum, huit hommes portant des demi-capes émeraude et marchant deux par deux. Contrairement aux étudiants, ils étaient nimbés d’une lueur aussi terne que l’acier d’ébène. Cela amena Willem à se demander à quoi ressemblait leur pays qui se trouvait si loin de la guerre, si loin du désert. La plupart des Sharakhiens considéraient les Miréens comme des ennemis, mais Willem avait envie de visiter leur royaume. Pour les voir briller comme ils étaient censés briller.

Les étudiants se séparèrent et s’éloignèrent sans un mot. La reine Alansal avait décrété illégaux les groupes de plus de trois personnes et tout contrevenant s’exposait à une séance publique de flagellation. De nombreuses personnes avaient déjà été arrêtées et punies de la sorte. Lorsque la patrouille fut passée, il ne restait qu’un jeune homme et une jeune fille sur les marches. Il était clair qu’ils avaient des sentiments l’un pour l’autre. Et tout aussi clair qu’ils n’étaient pas prêts à les avouer. La lumière qui allait et venait entre eux faisait songer à une explosion de papillons d’automne. Le spectacle était tellement ravissant que Willem dut porter une main à sa bouche pour retenir un gloussement joyeux.

Ils partirent enfin et un lourd silence s’installa sur la place déserte qui s’étendait devant la bibliothèque. Willem s’assit en tailleur et se demanda où aller, quoi faire. Quand il était soumis à la volonté de Nebahat, il avait toujours eu des tâches à remplir : des livres à étudier, des recherches à mener, des solutions à trouver. Lorsqu’il n’y avait pas de lecture à faire, il fallait aller chercher des herbes médicinales ou des éléments alchimiques pour son maître ou un autre mage de sang de l’Enclave. Mais Nebahat avait disparu et les membres de l’Enclave avec lui – enfin, assez pour espérer que l’un d’eux n’essaierait pas de l’asservir de nouveau.

En lisant les lettres personnelles adressées au recteur, Willem avait appris qu’une grande bataille avait eu lieu sous le palais du soleil. La plupart des hauts membres de l’Enclave étaient morts, y compris Prayna et Esrin. Dilara, Undosu et Nebahat avaient été tués quelques jours plus tôt. Qui restait-il ? Meiying ? Davud ?

Par pitié, faites que Davud soit toujours en vie !

Même si les deux jeunes mages avaient survécu, même si l’Enclave se reformait, comment savoir si quelqu’un penserait à faire appel à lui ? Il n’était qu’une âme abandonnée, un fragment de chair insignifiant tombé du corps en décomposition de l’Enclave.

Trouve autre chose, lui enjoignit la voix intérieure. Trouve une autre raison de vivre.

Mais comment aurait-il pu le faire ? Il ne connaissait rien en dehors du collegium et de ses livres. Il n’avait pas de voix. Et même s’il en avait une, que pourrait-il dire ? Bonjour monsieur le Recteur, vous ne me connaissez pas, mais je peux lire dans quarante-sept langues. Je sais que vous ne m’avez rien demandé, mais je serais ravi de trier les livres de votre bibliothèque. Non, non, non. Il y avait des étudiants pour ce genre de travail. Et quand on découvrirait qu’il vivait au collegium depuis une éternité, et qu’il y fouinait à sa guise, il n’était pas impossible qu’on le dénonce aux capes vertes, ainsi qu’on avait baptisé les soldats miréens. S’il renonçait à son anonymat, il risquait fort d’y laisser sa tête.

Il était sur le point de se lever et de partir quand il aperçut des éclats lumineux un peu plus loin. Ils étaient produits par une personne qui se cachait derrière un coin de la basilique, mais leur fréquence laissait entendre que… Willem n’osait y croire. Il faillit pivoter sur les talons et partir en courant, sans savoir ce qu’il ferait si c’était bien lui.

Et puis Davud émergea entre deux piliers. Il portait un havresac en toile sur l’épaule et avançait de ce pas qui n’appartenait qu’à lui, un pas assuré, mais dénué d’arrogance. Il se dirigea vers la grande statue en bronze qui se dressait au milieu de la place.

Le cœur de Willem manqua un battement lorsque Davud pivota en regardant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un. Le jeune homme était venu sur le campus à plusieurs reprises après la disparition de Nebahat, mais Willem ne l’avait pas vu depuis l’invasion miréenne et il l’avait cru mort. Il s’était promis mille fois que, s’il revenait, il trouverait le courage d’aller à sa rencontre, ne serait-ce que pour savourer la chaleur de son aura.

Et il était là. Les dieux avaient entendu ses prières. Willem l’observa en secouant la tête avec lenteur. Il avait la chair de poule et sa gorge se nouait et se dénouait sans discontinuer.

Il va partir. Il va partir d’un instant à l’autre. Va le voir, vite ! Trouve ce qu’il est venu faire là.

Mais il ne bougea pas. Et chaque instant qui passait renforçait sa certitude qu’il n’irait jamais à sa rencontre. Il eut soudain envie d’aller se réfugier sur le petit lit de sa tanière et d’y rester jusqu’à la fin des temps.

Et puis Davud fit quelque chose d’étonnant. Il ouvrit son havresac et en tira une couverture identique à celles que les étudiants étendaient sur les pelouses de l’esplanade pour déjeuner. Davud la déroula au pied de la statue, replongea la main dans le havresac et en sortit un pochon, deux verres ainsi qu’une bouteille d’eau bleue. Il remplit les verres et ouvrit le pochon qui contenait deux sandwichs, deux pommes et deux morceaux de fromage. Il disposa la nourriture et les verres de part et d’autre de la couverture, glissa un petit foulard du côté de son invité invisible et mordit dans sa pomme.

— Tu peux me rejoindre quand tu veux, dit-il entre deux bouchées.

Willem frissonna et se baissa autant que possible. Davud l’avait-il repéré ?

Quelle importance, pauvre idiot ? Il sait que tu vis ici.

Il hésita pendant un long moment.

Ce fut le morceau de fromage qui finit par le décider. Il en mangeait rarement, mais chaque fois qu’il avait cette chance il ne pouvait s’empêcher de penser à l’animal qui avait donné son lait pour le fabriquer et à l’endroit où il vivait. Un endroit qui devait être bien différent de Sharakhaï. À bien des égards, le goût de cet aliment était comparable aux auras qu’il distinguait autour des gens. Il était aussi varié, aussi riche et aussi savoureux.

Il descendit du toit et approcha. Davud sentit qu’il n’était plus seul et il esquissa un large sourire avant de tendre la main pour l’inviter à s’asseoir devant lui.

— Je t’en prie.

Willem lissa ses vêtements froissés, trouva ce geste complètement idiot et s’installa devant Davud.

— Mange, dit Davud, mange. Je te raconterai une histoire lorsque nous aurons terminé.

Ils mangèrent en silence. Ce n’était pas un repas très sophistiqué, mais Willem ne se rappelait pas avoir goûté des mets si délicieux. La pomme, plus acide que sucrée, se mariait à merveille avec le jambon séché. Le pain était croustillant à l’extérieur et tendre à l’intérieur. Et le fromage… La croûte était piquante à souhait alors que la pâte moelleuse avait des saveurs de crème, de miel, d’écorce de citron et d’amande.

Lorsqu’ils eurent terminé, Davud remplit les verres.

— Tu te souviens de Rümayesh, l’ehrekh que tu as vue sous la forme de Brama ?

Willem hocha la tête en buvant une gorgée d’eau délicieusement fraîche. Elle devait être refroidie par un sortilège à en juger par le scintillement de la bouteille.

— Rümayesh et Brama travaillent désormais ensemble afin d’empêcher que ça empire. (Il fit un vague geste en direction de Tauriyat et du dôme brillant qui l’enveloppait.) Mais avant de quitter ce monde pour les champs lointains, Brama et moi avons eu la chance de parler. Il m’a révélé certaines choses à ton sujet. Des choses qu’il a apprises quand Rümayesh t’a parlé. (Les mains de Willem se mirent à trembler – avec tant d’intensité qu’il se dépêcha de poser son verre sur la couverture.) Il m’a parlé des contraintes qui ont été placées sur toi. Et il m’a expliqué ce que Rümayesh leur a fait afin de découvrir tes secrets. (Davud se tut et regarda Willem dans les yeux.) Est-ce que tu as compris qu’elles ont disparu ? que Rümayesh les a détramées à ce moment ?

Willem aurait voulu se lever. Il aurait voulu partir en courant et se cacher. Il sentait que le monde allait changer de manière irrémédiable et cela le terrifiait. Craignant de céder à cette pulsion, il ramena les genoux contre sa poitrine, serra ses jambes et secoua la tête avec lenteur.

— Elles ont disparu, insista Davud. C’est fini. Tu peux désormais faire des choses qui, avant, auraient pu déplaire à Nebahat. Et tu n’es plus contraint au silence. (Il le regarda comme s’il cherchait à l’encourager.) Tu as une voix. Il te suffit de t’en servir.

Willem avait du mal à regarder Davud tant son aura était aveuglante. Elle le faisait larmoyer. Le spectacle n’avait plus rien de magnifique et de fascinant. Il le plongeait dans la confusion et l’angoisse. Il se rappela que pendant sa jeunesse, avant d’être conduit au collegium, il parlait encore, mais le souvenir était vague. Il ne s’était jamais rendu compte que sa voix lui manquait. Il en prit conscience à cet instant, tandis que Davud l’observait avec bienveillance. Il voulait la retrouver. Il voulait la retrouver, mais comment faire ?

Davud dut sentir ses hésitations, car il reprit la parole.

— Est-ce que tu peux me dire ton nom ?

— Wi… (Willem toussa, s’éclaircit la voix et but une gorgée d’eau.) Willem.

Il avait prononcé ce nom dans un croassement rauque et il aurait sans doute été mortifié si le moment n’avait pas été empreint d’une joie aussi pure qu’intense. Il éclata de rire.

— Je m’appelle Willem !

Une femme – une érudite du collegium qui passait les bras chargés de livres – lui jeta un coup d’œil inquiet avant de presser le pas. Sa réaction le fit rire de plus belle.

— Willem, dit Davud une fois que son étrange compagnon fut calmé. Ton monde ne se limite plus au collegium désormais. Tu peux aller où bon te semble. Est-ce que ça te fait envie ? Est-ce que ça te dirait de te promener en ville avec moi ? (Willem ne répondit pas et Davud poursuivit.) Je te jure que tu ne cours aucun danger. Je te le promets.

Willem secoua la tête.

— Trop dur, trop tôt.

Davud sourit.

— Très bien, Willem. Dis-moi quand tu te sentiras prêt.

— Nous… (Willem dut rassembler tout son courage pour poser la question.) Nous nous reverrons, n’est-ce pas ?

— Je l’espère. C’est pour cette raison que je suis venu. (Il fit un geste en direction de la bibliothèque.) Le collegium est un puits de savoir, mais l’Enclave en a créé plusieurs autres à travers la cité. J’ai découvert un certain nombre de caches contenant des documents qui doivent être lus et triés. (Davud inspira un grand coup.) J’ai besoin d’aide, Willem. J’ai terriblement besoin d’aide. Et je pense que tu peux me l’apporter.

Willem cligna des paupières. Une partie de lui hoquetait de joie à l’idée d’aider Davud, une autre tremblait à l’idée de revivre ce qu’il avait vécu avec Nebahat. Cette nouvelle vie ressemblait un peu trop à l’ancienne.

— De l’aide pour quoi ? demanda-t-il enfin.

— Il y a quatre jours, Sharakhaï a changé de maîtres. Certaines personnes espèrent la reconquérir et je pense qu’elles y parviendront. Si elles arrivent à leurs fins, la cité devra affronter la réalité, le vide laissé par la mort des Rois sharakhiens. C’est triste à dire, mais le désert ne sait pas quoi faire sans eux et je n’ai pas l’intention de laisser le destin n’en faire qu’à sa tête. Je veux choisir ce qui remplacera ce vide. C’est pour cette raison que je voudrais que tu m’aides. Je veux être prêt quand on posera la question : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que tu veux bien m’aider à trouver la réponse ?

Willem s’aperçut qu’il ne voyait plus rien. Il pleurait tellement que le monde qui l’entourait s’était transformé en rideaux de vagues de lumière. Il était fou de joie à la perspective de revoir Davud. Et ce n’était pas tout : il pourrait aussi lire des livres qu’il n’avait jamais lus auparavant. Il pourrait en parler à Davud. Ils pourraient discuter de culture, de politique et de l’injustice qui appelle l’injustice. Ils établiraient une stratégie. Ils exploreraient le passé pour trouver les outils qui leur permettraient de construire un meilleur avenir. Ils remodèleraient le désert.

— Rien ne t’y oblige, poursuivit Davud. Tu es libre de suivre ton propre chemin. Je t’aiderai si tu as besoin de quelque chose.

— Non ! s’écria Willem. Je veux dire : oui.

Davud éclata de rire – un son merveilleux qui se mêlait joyeusement à la lumière qui l’enveloppait.

— Est-ce que ça veut dire que tu acceptes de m’aider ?

Willem hocha la tête.

— Oui.

OceanofPDF.com