Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 37 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 35

 

 

Quand Meryam se réveilla sur le sol en terre parsemé de grain, le bras de Yasmine se trouvait en travers de sa poitrine et sa propriétaire ronflait doucement. L’air froid empestait le moisi, la pisse et la merde.

La lumière de l’aube entrait dans le silo par le trou en haut du mur. Elle éclairait la corde en tissu que Yasmine avait tressée la nuit précédente. Les ravisseurs ne se laisseraient pas berner très longtemps. Ils s’apercevraient tôt ou tard que les jupons de leurs prisonnières avaient disparu. Ou bien ils trouveraient la corde. Et tout serait terminé. Elles auraient laissé passer leur chance de s’évader. Elles seraient probablement battues comme plâtre et seuls les dieux pouvaient savoir laquelle des deux souffrirait le plus : Yasmine pour avoir orchestré l’opération, Meryam pour avoir essayé de s’enfuir ou les deux pour leur donner une bonne leçon.

Meryam souleva le bras de sa sœur avec délicatesse pour échapper à son étreinte. Yasmine s’agita en quête d’une position plus confortable, puis se rendormit profondément.

Meryam ramassa la corde enroulée par terre et commença à la lancer pour la faire passer au-dessus d’une poutre, comme sa sœur l’avait fait la veille. Elle ne montait pas assez haut et retombait sur la terre sèche avec un bruit sourd. Chaque fois, la jeune fille jetait un coup d’œil à sa sœur, craignant qu’elle se réveille.

Comprenant qu’il lui fallait trouver une autre solution, elle rassembla la corde, la roula en boule et la lança de nouveau. Elle monta beaucoup plus haut en se déroulant. Et elle serait passée par-dessus la poutre si elle ne l’avait pas heurtée par en dessous. Meryam réessaya, et, cette fois-ci, elle réussit. La corde se déroula de l’autre côté de la poutre comme une des banderoles qu’on déployait sur les flancs de la tour de Rougefaucon.

La jeune fille saisit les deux extrémités, inspira un grand coup et commença son ascension. Elle haletait lorsqu’elle arriva à mi-hauteur.

En bas, Yasmine s’agita.

— Meryam ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée. (Puis elle leva la tête et s’écria :) Meryam, arrête !

— Je n’ai pas le choix, dit Meryam en restant concentrée sur son objectif.

Elle savait qu’elle avait atteint une certaine hauteur et que, si elle baissait les yeux, c’en serait fini.

— Tu vas tomber !

— Non.

— Ils vont te voir !

— Ils n’en auront pas le temps.

Elle y était presque. Elle serrait la corde de toutes ses forces et ses avant-bras tremblaient tellement qu’elle crut qu’ils allaient la trahir. La sensation d’apesanteur et les images de sa chute déferlèrent dans sa tête tandis qu’elle contemplait ce maudit trou.

Elle déglutit avec peine et tendit un bras. Elle saisit le bord inférieur et, cette fois-ci, elle continua à serrer la corde jusqu’à ce qu’elle soit sûre de pouvoir s’y accrocher. Elle faillit cependant lâcher prise et évita le pire d’extrême justesse en lançant un bras à travers le trou et le repliant comme un long crochet de fortune. Elle avait toujours peur de tomber, mais le souffle d’air frais et l’odeur de l’humus de la forêt lui redonnèrent du courage.

Elle tira de toutes ses forces et réussit à glisser la tête dans l’ouverture. Puis la moitié de son corps.

— La corde ! lança Yasmine.

Meryam n’entendit qu’une voix étouffée, car ses hanches et ses fesses obstruaient désormais le trou.

— Je sais ! grogna-t-elle.

Elle réussit à attraper la corde enroulée autour de la poutre, puis à la faire passer à l’extérieur. Elle se laissa alors glisser jusqu’au sol couvert de givre, puis lâcha une extrémité et tira sur l’autre pour la récupérer.

Elle examina la porte du silo, mais elle était fermée par un cadenas rouillé. Elle se demanda si elle pouvait entrer dans la maison des ravisseurs et récupérer la clé.

— Fiche le camp, Meryam ! lança Yasmine à travers le battant. Tu dois aller chercher de l’aide !

Meryam savait qu’elle avait raison, mais elle s’aperçut qu’elle était incapable de faire un pas.

— Meryam, je te jure que s’ils t’attrapent parce que tu as trop peur pour t’enfuir, je te découpe en morceaux.

Des larmes coulèrent sur les joues de Meryam.

— Je vais revenir, Yasmine. Je te le jure ! Je vais revenir !

— Fiche le camp !

Meryam hocha la tête, puis pivota et partit en courant. Elle se précipita vers la forêt, s’attendant à chaque instant à être vue par ses ravisseurs. Elle ne le fut pas, et, quelques instants plus tard, le silo et la maison disparurent derrière les arbres. Ce fut une horrible journée. Une journée au cours de laquelle elle ne cessa de se répéter qu’elle avait peut-être commis une terrible erreur en abandonnant sa sœur.

Elle atteignit le village d’Oreño et envisagea d’y demander de l’aide, mais elle craignit que les deux ravisseurs aient des amis parmi les habitants et elle préféra le contourner. Elle arriva au fleuve et le longea en direction de Maracal, puis traversa la forêt et aperçut les remparts de Santríon. Elle avait marché et couru pendant des heures, mais quand elle vit la tour de Rougefaucon, elle accéléra jusqu’à ce que ses jambes et ses poumons la brûlent. Elle traversa la forêt privée du palais, puis longea le labyrinthe végétal et le pavillon qui n’avait pas encore été démonté. Ce fut à ce moment que les gardes l’aperçurent.

Alors que le jour cédait la place à la nuit, on la conduisit précipitamment dans le bureau du roi et on l’installa devant un bon feu de bois pour qu’elle se réchauffe et raconte son histoire. Ses parents l’écoutèrent avec attention, jusqu’à ce que sa mère décrète que cela suffisait et qu’elle devait maintenant se reposer. Son père, le Roi Aldouan, renâcla, mais céda aux exigences de sa femme. Il quitta le palais pour coordonner les efforts des soldats qui cherchaient la ferme décrite par Meryam.

Il s’écoula deux jours avant que Meryam revoie sa sœur. Deux jours pendant lesquels elle fut rongée par le doute et les questions. Les deux hommes n’allaient-ils pas battre Yasmine quand ils se rendraient compte que les soldats du roi étaient à leur recherche ? Sa sœur survivrait-elle à l’attaque de la ferme ? Qu’allait-il advenir des ravisseurs ? Les avait-on déjà capturés ? Allait-on les pendre à la tour de Rougefaucon – un sort que les anciens monarques réservaient à ceux qui défiaient leur autorité ? Meryam l’espérait de tout cœur. Ils le méritaient. Elle les regarderait danser au bout de leur corde et cracherait à leurs pieds quand ce serait terminé.

La nouvelle arriva alors que la jeune fille était assise devant l’âtre du grand hall. Yasmine était de retour. Elle était couverte de bleus, mais propre et vêtue d’une robe que Meryam ne se rappelait pas avoir vue. Comme si leur mère l’avait commandée pour fêter le retour de sa fille.

Meryam se précipita vers elle et bondit dans les bras tendus de sa sœur.

— Ils t’ont trouvée ! dit-elle, le visage niché dans le corsage de Yasmine.

— Bien sûr qu’ils m’ont trouvée.

Meryam s’écarta en sentant une pointe d’angoisse dans la voix de sa sœur.

— Est-ce que tu vas bien ?

— Oui, je vais bien.

Yasmine la serra contre elle, mais avec un manque d’enthousiasme notable.

Au cours de la soirée, son père, sa mère, sa sœur et elle dînèrent dans une atmosphère étrangement tendue. On parla à peine et Meryam fut soulagée d’aller se coucher. Elle était heureuse que sa sœur soit de retour, mais elle avait du mal à comprendre pourquoi tout le monde était d’humeur si sombre. Quand le silence s’installa dans le palais, elle se leva et se glissa dans la chambre de Yasmine.

Yasmine se redressa d’un coup et rejeta les couvertures sur le côté. Elle tenait un couteau à la main. Elle reconnut sa sœur, se rallongea et se tourna vers la fenêtre.

— Va te coucher, Meryam.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je t’ai dit d’aller te coucher.

— Je t’ai sauvée, Yasmine. Je mérite de savoir ce qui s’est passé.

La respiration de Yasmine accéléra.

— Tu veux savoir ce qui s’est passé ? (Elle se redressa aussi brusquement qu’elle l’avait fait quelques instants plus tôt.) Il a négocié avec eux, Meryam.

— Négocié avec qui ?

— Nos ravisseurs. Il a dit qu’ils étaient prêts à se battre. Qu’il risquait de se retrouver avec une insurrection sur les bras. Qu’il devait faire un geste d’apaisement pour éviter une guerre civile dans l’ouest du pays.

— Il va y avoir une guerre civile ?

— Je m’en contrefiche ! Il leur a accordé son pardon. Il leur a offert de l’or en compensation des terres qu’ils avaient perdues. Bien plus que ce qu’elles valaient. Il les a récompensés de nous avoir enlevées.

— Ce n’est pas possible.

Yasmine la regarda dans les yeux. Elle ressemblait à un esprit sombre et réprobateur dans l’obscurité. Puis elle se rallongea et refusa d’en dire plus.

Meryam regagna sa chambre, mais ne trouva pas le sommeil. Elle se leva de nouveau et erra dans les couloirs du palais. Ce fut seulement en arrivant devant la porte du bureau du roi qu’elle se rendit compte qu’elle n’avait pas marché au hasard. Un modeste feu brûlait dans l’âtre. Son père était assis sur un canapé, le canapé sur lequel on l’avait installée à son arrivée au palais. Il tenait un petit verre en forme de poire dans le creux d’une main.

— Ma fille adorée, dit-il quand il remarqua sa présence.

— Est-ce que c’est vrai ?

— Quoi donc, ma chérie ?

— C’est vrai que vous leur avez donné de l’argent ?

Elle sut à son regard qu’il avait compris, mais il resta silencieux. Pendant un long moment, des expressions embarrassées se succédèrent sur son visage comme s’il envisageait et écartait des réponses à toute vitesse. Puis il reprit la parole.

— Ils finiront par payer pour ce qu’ils ont fait, mon chaton.

— Ils nous ont battues.

— Je le regrette. Je le regrette vraiment.

— Nous avons cru qu’ils allaient nous tuer.

— Je sais, mais ils n’auraient jamais osé faire une chose pareille.

— Vous n’en savez rien. Vous étiez censé nous protéger.

Il lui adressa le sourire qu’il réservait habituellement à ses beaux-parents lorsqu’ils rendaient visite à leur fille au palais. Un sourire qui n’avait rien de sincère.

— Mais tu es là, il me semble. Saine et sauve.

— Et s’ils reviennent nous prendre ? cracha Meryam. Est-ce que vous leur donnerez plus d’or ?

— Meryam, ne réagis pas de la sorte. Tout cela n’est qu’un terrible malentendu.

Il avait prononcé ces paroles comme si c’était lui qu’il cherchait à convaincre. Il voulut lui prendre la main, mais elle recula. Il n’eut même pas le courage d’essayer de nouveau.

— Une regrettable erreur a été commise, mais l’erreur a été corrigée. Personne ne viendra te prendre. Jamais. Je te le jure.

Meryam n’avait jamais pensé que son père était un être faible. Elle avait ignoré les rumeurs affirmant que c’était un agneau déguisé en lion. Elle avait ignoré les remarques que faisait sa mère quand elle pensait que personne ne l’écoutait. Elle avait toujours cru qu’elle le connaissait mieux que personne. Que les autres étaient incapables de sentir la force qui se cachait derrière son calme et sa douceur.

L’image de son père se brisa devant elle. La lumière des flammes dansait sur son faux sourire. Elle l’avait vu avec les yeux d’une enfant. Elle le voyait désormais tel qu’il était vraiment.

— Vous êtes un lâche, dit-elle.

Il déglutit. Baissa la tête et se plongea dans la contemplation des profondeurs de son verre d’eau-de-vie. Entre le père et la fille, le silence se transforma en véritable abysse.

Meryam sortit du bureau, monta l’escalier menant aux appartements royaux et entra dans la chambre de Yasmine au lieu de regagner la sienne. Elle se glissa dans son lit et l’enlaça comme Yasmine l’avait enlacée dans l’horrible silo.

— Je ne laisserai plus personne te faire du mal. Jamais.

Il y eut un silence, comme un sourire entre les deux jeunes filles.

— Moi non plus, Meryam.

Meryam plissa les yeux pour se protéger de la lumière du matin, puis cligna des paupières pour chasser les vestiges de sommeil. De lourds rideaux couvraient les fenêtres, mais la brise les faisait onduler et des rayons de soleil se glissaient à l’intérieur de la chambre sur un rythme aussi irrégulier qu’agaçant.

La jeune femme poussa un gémissement. Elle se leva, ferma les rideaux et se recoucha, mais c’était trop tard. Elle était épuisée, mais elle ne se rendormirait pas. Elle était hantée par des fragments de son rêve, par la stupéfaction qu’elle avait éprouvée en apprenant ce que son père avait fait. Cela l’amena à penser à Yasmine, à la passe sanglante, à Macide et aux Hôtes sans Lune. Un flot de sigils envahit alors son esprit. Des sigils avec des propriétés différentes. Ils s’assemblaient les uns aux autres pour former des structures de plus en plus complexes et de plus en plus puissantes.

Meryam comprit qu’elle devait retourner à la caverne au plus vite et essayer ces combinaisons avant qu’elles lui fassent perdre l’esprit, mais elle était si fatiguée. Elle n’était pas sûre d’avoir la force de continuer.

Passe une dernière journée dans la caverne. Une dernière journée pour retrouver la paix intérieure.

Ce serait sans doute utile à long terme, mais il y avait tant de choses à faire. Elle était reine et c’était la guerre. Son trône était menacé par Ramahd et le duc Hektor II. Malgré tous ses efforts, Miréa et Malasan mettaient la flotte royale à rude épreuve et leurs navires se rapprochaient de Sharakhaï. En ville, les émeutes quotidiennes étaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes.

Et puis il y avait Macide…

C’est sur lui que tu dois te concentrer, Meryam. Sharakhaï ne sera pas en sécurité tant que tu n’auras pas éradiqué son influence néfaste.

Elle souleva le couvercle du petit coffre posé sur sa table de chevet et compta les élixirs qui se trouvaient à l’intérieur. Il en restait trois. Elle en avait possédé des centaines, mais elle les avait utilisés sans modération. Elle les avait gaspillés.

Ce n’est pas vrai, songea-t-elle. Tu ne les as pas gaspillés.

Ils lui avaient permis d’arriver là où elle était aujourd’hui. De s’asseoir sur un trône de Sharakhaï. Et les trois derniers lui permettraient peut-être d’atteindre son but ultime.

Elle prit une fiole, la déboucha et but son contenu d’un trait. Ses membres retrouvèrent leur énergie. Une douce chaleur envahit sa poitrine. Sa fatigue se dissipa avec les échos de son rêve.

Je ne veux pas avoir fait tout cela en vain, pensa-t-elle tandis qu’elle se préparait et descendait dans la caverne.

Mais, malgré son optimisme, la journée se révéla infructueuse. Comme les précédentes. Prayna et elle essayèrent une vingtaine de combinaisons de sigils sur les deux scarabées, le père et le fils. Puis dix autres.

En fin de journée, Meryam en imagina une qui provoquait une réaction intéressante. C’était un assemblage unique de quête et de désir. Meryam la traça sur le père à la lumière violette du cristal, et sous les yeux de Prayna. Elle utilisa son propre sang après y avoir ajouté une goutte d’essence d’adichara. Le fils était assis sur une chaise à une dizaine de pas de distance. Il avait des bouchons de cire dans les oreilles et un bandeau sur les yeux. Meryam se redressa et l’entendit s’agiter.

Son cœur bondit dans sa poitrine. Pleine d’espoir, elle vit le fils se lever et pivoter sur les talons comme si quelqu’un venait de l’appeler. Elle avait réussi ! Enfin ! Elle était sur le bon chemin !

Mais, quelques instants plus tard, le fils s’éloigna du père. Meryam ne savait pas où il allait ni pourquoi il y allait, mais il était clair que le sortilège n’avait pas fonctionné comme elle l’espérait.

— Laissez-moi, dit-elle.

Prayna ouvrit la bouche pour protester, puis haussa les épaules, glissa quelques parchemins dans son cahier en cuir et quitta la caverne sans prononcer un mot.

Meryam s’assit devant la plus grande table tandis que le fils errait dans les ténèbres. Elle le laissa faire. Elle se fichait de savoir où il allait.

Ça ne marchera pas, comprit-elle. C’est trop compliqué.

Elle se concentra sur d’autres sujets. Seule la cheikh Neylana avait répondu à l’offre de paix qu’elle avait envoyée aux tribus du désert. Et de manière on ne peut plus nébuleuse. Elle réfléchissait à la proposition et lui communiquerait sa décision finale d’ici peu. Il était clair que le plan n’avait pas fonctionné. Meryam allait ordonner au seigneur commandant des Lances d’argent d’intensifier la traque des scarabées. Elle trouverait un autre moyen de se débarrasser de la treizième tribu.

Elle porta la main à son collier. Le collier de Yasmine. Cela ne lui apporta aucun réconfort. Elle eut même l’impression de salir la mémoire de sa sœur.

Elle se leva brusquement et retourna la table, éparpillant les livres, les rouleaux de parchemin, les pots d’encre, les plumes et les innombrables feuilles couvertes de notes. Elle hurla sa rage, mais son cri semblait bien insignifiant dans l’immensité de la caverne et cela ne fit qu’exacerber son sentiment d’échec.

Et puis elle se figea. Elle contempla le sol couvert de racines et les parchemins éparpillés dessus. Certains sigils semblaient se détacher des autres. Que se passait-il ? Non, ce n’était pas possible. Et pourtant. Elle observa les étranges symboles et se rendit compte qu’ils pouvaient être rassemblés en un maître sigil formant le socle d’un nouveau sortilège. Un sortilège auquel elle n’avait pas pensé plus tôt. Elle rassembla les feuilles, les posa près du cristal, puis s’agenouilla et les examina les unes après les autres pour les graver dans son esprit. Elle se rendit alors compte que la combinaison était parfaite. Voire mieux que parfaite.

Frénétique, elle redressa la table, puis récupéra un encrier et une plume. Elle traça un sigil sur une feuille vierge, puis l’observa tandis que le monde tourbillonnait autour d’elle. Pourquoi les Fileuses du Destin avaient-elles attendu qu’elle reconnaisse sa défaite pour lui envoyer un signe ?

Ses mains se mirent à trembler. D’excitation ? De peur ? Elle n’aurait su le dire. Avec des gestes aussi précautionneux que possible, elle appliqua le sigil sur le prisonnier restant, le père. Un long moment passa, et puis elle entendit quelque chose. Des bruits de pas étouffés. Le fils revenait. Il se dirigea vers son père à tâtons, le trouva et le prit aussitôt dans ses bras. Le père se raidit, puis l’enlaça à son tour.

Meryam ôta leurs bandeaux et leur montra l’entrée du grand tunnel. Le père et le fils savaient qu’une escouade de Lances d’argent les attendait pour les reconduire au palais du soleil. Ils s’éloignèrent main dans la main, soulagés, en larmes.

Le regard de Meryam erra sur les parois de la caverne. C’était un miracle, c’était un triomphe, mais elle avait la chair de poule. De telles choses n’arrivaient pas sans raison. Elle traça un sigil aussi discrètement que possible, un sigil permettant de détecter si quelqu’un se trouvait à proximité. Rien. Et puis un frisson glacé la traversa de part en part. Il y avait quelque chose à la frontière de son champ étendu de perception. Une sombre énergie au-delà de la lumière du cristal.

— Venez donc, dit Meryam.

Un long silence s’installa. La jeune femme prépara plusieurs sortilèges, ne sachant pas à qui elle avait affaire. Plus elle sentait la chose, plus elle avait l’impression qu’elle était ancienne, et démoniaque. Elle aurait parié qu’il s’agissait d’un ehrekh, aussi fut-elle surprise en voyant un homme émerger des ténèbres. Un homme habillé à la miréenne. Son visage était couvert d’horribles cicatrices. Ses mains également. Elle le connaissait. Elle connaissait son nom. Il s’appelait Brama. C’était lui qui, avec Ramahd et le scarabée Emre, avait attaqué le navire du Roi Kiral pendant la bataille de la Lance noire. C’était lui qui avait libéré Rümayesh du saphir que Meryam lui avait volé.

— Vous avez changé, dit-elle.

— Pas vous. Vous êtes toujours aussi déterminée.

Meryam l’examina. Il avait une bosse sur le front, une bosse traversée par une cicatrice verticale et qui semblait contenir un flot d’énergie. Il dégageait une curieuse odeur, l’odeur de l’ehrekh qui avait été prisonnière du saphir. Meryam ne savait pas comment cela était possible, mais elle était certaine d’une chose : elle ne s’adressait pas à Brama le voleur de rue, mais à Rümayesh.

Elle fit un geste en direction des parchemins.

— Pourquoi m’avez-vous aidée ?

— Parce que vous enchaînez les échecs et que cela devient pénible à regarder.

— Et dans quel dessein ?

Rümayesh esquissa un sourire – un rictus effrayant sur le visage balafré de Brama.

— Mes raisons ne regardent que moi.

— Vous êtes envoyée par Tulathan ? par Goezhen ?

— D’une certaine manière, oui.

Le cœur de Meryam battait de plus en plus vite, en partie à cause de la peur, mais surtout à cause de l’espoir insensé qui montait en elle. Elle décida de jouer le tout pour le tout.

— Si vous savez ce que je veux, vous savez également que je rencontre un autre problème.

— Allez droit au but, Meryam shan Aldouan.

Les marchés passés avec un ehrekh étaient encadrés par des lois anciennes auxquelles personne ne pouvait déroger. De nombreuses histoires racontaient les malheurs de ceux qui ne les avaient pas respectées. Des hommes en quête de pouvoir avaient été maudits ou tués. Certains étaient même devenus les esclaves de l’ehrekh. Demander l’aide de Rümayesh, c’était passer un contrat de ce genre, et Meryam hésita. Elle n’avait cependant pas le choix : elle était allée trop loin et elle ne pouvait plus reculer. Elle saurait tirer son épingle du jeu. Elle en était capable.

Elle se redressa et prit la parole d’une voix forte et claire.

— Je veux Macide Ishaq’ava, le chef des Hôtes sans Lune. Je veux qu’on me le livre.

Rümayesh esquissa un rictus qui indiquait clairement qu’elle le savait déjà.

— La tâche est plus facile que vous l’imaginez.

— Et que voulez-vous en échange de votre aide ?

Les yeux de Rümayesh glissèrent sur le cou de la jeune femme.

— Ceci suffira.

Une onde de chaleur envahit les joues et les oreilles de Meryam tandis qu’elle levait une main et touchait les perles de son collier. Le collier de Yasmine.

— Ça ?

Rümayesh hocha la tête.

— Juste ça.

— Pourquoi ?

— Parce que son histoire est un plat de roi. Un plat que je souhaite goûter, savourer, dévorer.

Un plat… Rümayesh comptait se délecter des souffrances de sa sœur.

« Vous ne l’aurez pas ! » voulut dire Meryam. Jamais je ne m’en séparerai. Jamais.

L’idée que Rümayesh puisse jouer avec sa souffrance, avec la souffrance de Yasmine, lui nouait l’estomac.

Mais à quoi lui servirait le collier si elle ne pouvait pas tenir la promesse qu’elle avait faite à sa sœur ? Si elle le gardait, tous ses efforts auraient été vains. Tout s’écroulerait. Et cet échec la hanterait jusqu’à la fin de ses jours.

Rümayesh – probablement amusée par le dilemme de la reine – tendit la main. Meryam ravala son mépris, ôta le collier et le posa au creux de la paume avide. Le sourire de l’ehrekh s’élargit et elle fit glisser le bijou autour de son cou. Du cou de Brama. Alu tout-puissant ! Le spectacle était répugnant. La manière dont elle caressait les perles. Dont elle les regardait.

— Maintenant, dites-moi comment je dois faire, dit Meryam avant de céder à une impulsion dangereuse. Comment puis-je capturer Macide ?

— En lui faisant une offre toute simple.

— Une offre ?

— Une offre de paix. Vous en avez envoyé aux douze tribus. Envoyez-en une à Macide Ishaq’ava et attendez de voir ce qui va se passer.

— Je ne peux pas. Pas à lui.

Rümayesh fit un geste en direction du cristal, de la table, des parchemins et des innombrables sigils.

— Vous avez fait tout cela, mais vous ne pouvez pas envoyer une offre de paix à l’homme que vous voulez voir se balancer au bout d’une corde ?

— Jamais il n’acceptera.

Rümayesh inclina la tête sur le côté comme si elle avait du mal à croire que Meryam fût si bête.

— Le spectre de la guerre plane sur le désert. Une guerre d’une ampleur que vous n’imaginez pas. Ceux qui se tiennent dans l’ombre de ce spectre sont prêts à faire bien des choses pour le chasser.

— Et s’il refuse de me rencontrer ?

Rümayesh recula en esquissant un sourire qui fit frissonner la jeune femme.

— Je suis certaine qu’il acceptera.

Elle s’éloigna et disparut dans les ténèbres de la caverne. Meryam ne bougea pas. Elle avait encore du mal à comprendre ce qui venait de se passer. Au bout d’un moment, le froid de la caverne s’infiltra dans ses os. Elle souffla dans ses mains pour se réchauffer, puis se dirigea vers le tunnel menant au palais du soleil. Comment pouvait-elle envoyer une offre de paix à Macide Ishaq’ava ? Ce plan avait-il la moindre chance de fonctionner ?

Elle se sentait nue sans son collier.

Meryam quitta la caverne et regagna le palais du soleil avec ses Lances d’argent. Rümayesh émergea de l’ombre et approcha du cristal. Elle contempla la tresse végétale suspendue au-dessus. Elle regarda les gouttes d’essence d’adichara qui se rassemblaient à son extrémité, s’écrasaient sur les facettes violacées et coulaient sur les côtés.

Elle sursauta en entendant un bruit provenant des entrailles du cristal. Un claquement sec. Puis elle aperçut quelque chose à l’intérieur : une ligne brillante aussi longue que son bras était apparue. Une ligne verticale ressemblant à un éclair.

Rümayesh sourit. Pour la première fois depuis sa création, une fracture s’était formée à l’intérieur du cristal. Le sceau d’une porte sacrée venait de se briser. Il ne restait plus qu’à donner un bon coup d’épaule.

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