Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 69 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Épilogue

 

Meryam, jadis reine de deux royaumes, était allongée dans la cabine d’un voilier qui glissait sur le sable. Elle ne savait pas où se trouvait le navire. Quelque part au sud de Sharakhaï, certainement. Ramahd avait décidé de la renvoyer à Qaimir et d’organiser une parodie de procès dont l’issue ne faisait aucun doute. Elle serait déclarée coupable et vraisemblablement exécutée. Parce qu’elle avait essayé de protéger son pays.

Quelle importance, après tout ? Le monde avait changé. Jadis plein de vie et de couleur, aujourd’hui mort et gris. Tandis qu’elle contemplait les poutres du plafond, elle se rappela qu’elle connaissait un sort capable de les polir. En apportant de légères modifications, on rendait le bois friable. En apportant des modifications plus importantes, on le transformait en cendre en l’espace de quelques secondes.

Jadis, elle aurait pu adopter l’apparence d’un marin, lui donner la sienne et l’obliger à prendre sa place pendant qu’elle s’échappait. Elle aurait pu créer une illusion et disparaître sans laisser de traces pendant qu’on la chercherait vainement. Elle aurait pu ordonner à tout l’équipage de se trancher la gorge.

Elle ne le pouvait plus.

On avait brûlé ses pouvoirs.

Tu l’as mérité, souffla une petite voix dans sa tête. Tu l’as mérité parce que tu as tué notre père.

— Non, ce n’est pas vrai, dit Meryam. Nous étions à deux doigts de réussir.

Cela ne justifiait pas un tel crime.

— Qaimir en aurait grandement profité.

Elle entendit un petit rire.

Tu n’as pas fait ce que tu as fait dans l’intérêt de Qaimir, Meryam. Tu l’as fait dans ton seul intérêt. Ton seul intérêt. Ton seul intérêt…

L’écho de la voix s’estompa peu à peu. La voix de Yasmine. Meryam l’entendait de plus en plus souvent depuis qu’elle avait perdu ses pouvoirs.

Ce n’est pas Yasmine, pauvre idiote. C’est toi.

Elle le savait, mais cela lui était égal. Le navire ralentit et s’arrêta pour la nuit. Ramahd vint la détacher pendant que Cicio apportait son dîner sur un plateau. Ramahd prit le plateau et le posa sur une petite table devant elle.

— Mange, Meryam.

Meryam baissa les yeux et contempla le bol de gruau liquide et sucré, la tasse en argile pleine de lait. Rien que l’odeur lui donnait la nausée.

— Il n’y a rien qui te fasse envie ? demanda Ramahd. Je peux te préparer des fekkas. Sucrés ou salés. Avec tout ce que tu veux à l’intérieur.

Meryam le regarda.

— Si tu me parles de fekkas une fois de plus, je t’arrache les yeux.

Le visage de Ramahd se durcit, puis les deux hommes firent ce qu’ils faisaient chaque fois qu’elle refusait de manger. Cicio l’immobilisa pendant que Ramahd glissait un entonnoir en laiton dans sa bouche. Ils l’obligèrent à avaler le lait et le gruau tandis qu’elle essayait de hurler.

Lorsqu’ils eurent terminé, ses yeux étaient rouges, sa gorge à vif et son ventre plein. Cicio sortit de la cabine. Ramahd la rattacha sur le lit et le suivit. Meryam resta immobile pendant de longues heures, complètement détachée de ce monde.

Non, ce n’était pas vrai. Elle sentait quelque chose. Elle se sentait trahie. Pas par Ramahd – qui faisait seulement ce qu’il estimait être juste. Pas par le jeune duc Hektor – le jeune roi Hektor, un homme aussi ambitieux que l’avait été son père. Non. Elle se sentait trahie par Tulathan, la déesse qui lui avait fait tant de promesses.

— Vous m’aviez promis les Hôtes sans Lune.

Macide est mort. Et bien des gens l’ont suivi dans la tombe. Quand en auras-tu assez de cet océan de sang ?

— Je ne sais pas, répondit Meryam. C’est un sujet sur lequel mon esprit refuse d’entendre raison.

Cesse de te servir de moi comme excuse. J’en ai assez, Meryam. Laisse-moi reposer en paix.

Meryam resta silencieuse. Yasmine également.

Plusieurs jours s’écoulèrent. Le navire faisait route au sud. Meryam s’aperçut qu’elle avait repris un peu de poids. Au cours des mois pendant lesquels elle avait régné sur Sharakhaï, elle n’avait presque rien mangé. Au moment de sa chute, elle était si maigre qu’elle ressemblait à une mendiante. Le moindre apport de nourriture régulier ne pouvait que la remplumer un peu.

Cela la plongeait dans une colère noire. À ses yeux, chaque gramme gagné était une insulte à ce qu’elle avait cherché à atteindre, à ce qu’elle avait accompli.

C’était sans importance. Ramahd relâcherait sa vigilance tôt ou tard. Et ses geôliers se montreraient moins stricts quand ils arriveraient à Almadan. Elle finirait bien par trouver un moyen de se suicider. Il était hors de question qu’on l’exhibe devant une cour en pâmoison, devant leur gentil petit roi, un roi qui ne savait pas quoi faire du trône sur lequel il venait de monter.

Quelques jours plus tard, ils firent halte dans un caravansérail. Un caravansérail important à en juger par le bruit. Mazandir, probablement. Une fois le navire à quai, Meryam entendit les bottes des marins sur le pont, les exhortations des colporteurs et les échos de marchandages enfiévrés. Quelque part, un treuil grinçait avec insistance dans l’espoir d’entraîner Meryam dans la folie.

Alors que la journée touchait à sa fin, la lumière qui pénétrait dans la petite cabine glissa avec lenteur sur la paroi intérieure. La nuit tomba. L’agitation des quais et le brouhaha du marché laissèrent place à la musique et aux conversations joyeuses. Meryam haussa un sourcil. Comment pouvait-on se montrer si désinvolte alors que Sharakhaï avait été envahie par les Miréens ? Et puis les bruits de fête cessèrent à leur tour. Cicio vint vérifier qu’elle était bien attachée et un silence paisible envahit le navire.

Au cours de la nuit, Meryam se réveilla en entendant la porte de sa cabine s’ouvrir doucement. Une silhouette sombre se glissa à l’intérieur et approcha du lit. Une femme avec de longs cheveux bouclés. Ce fut son parfum qui la trahit.

— Amaryllis, souffla Meryam.

— Pas maintenant, ma reine.

— Pourquoi prendre tant de risques pour sauver une morte ?

— Vous ne me semblez pas encore morte. (La jeune femme crocheta les fers qui entravaient Meryam en quelques instants.) Suivez-moi.

Elles longèrent la coursive d’un pas rapide et montèrent sur le pont où deux marins étaient étendus sur le ventre. Meryam aurait été incapable de dire s’ils étaient morts ou vivants. Et elle n’avait pas le temps de vérifier. Elles descendirent du navire, s’enfoncèrent dans le caravansérail et gagnèrent une petite maison à la périphérie de la ville. Une vieille femme ouvrit la porte et les fit entrer.

— Ma reine, dit-elle avant de fermer la porte derrière elles.

Elles montèrent au premier étage où Amaryllis offrit un cadeau inattendu à Meryam. Le collier de Yasmine.

— Je suis descendue dans la caverne pour voir ce qui s’était passé et je l’ai trouvé autour du cou de Brama.

Meryam serra le bijou dans ses mains pendant de longues minutes et effleura les perles usées par ses caresses. Elle avait l’impression d’avoir retrouvé une partie d’elle-même, et, pendant un instant de pur bonheur, elle se sentit entière. Et puis elle se rappela qu’elle avait perdu ses pouvoirs. Le néant l’envahit de nouveau et des larmes amères montèrent à ses yeux.

— Merci, dit-elle.

Ce fut tout ce qu’elle trouva à dire tandis qu’elle passait le collier à son cou.

Elles restèrent dans la maison de la vieille Qaimirienne pendant une semaine entière. Pour Meryam, ce n’était pas très différent de la cabine du navire. Elle restait seule dans une pièce du premier étage. Elle mangeait – mais sans y être obligée désormais. Des gardes portant la livrée du maître du caravansérail vinrent perquisitionner par deux fois, sans doute à la demande de Ramahd. Mais la propriétaire de la maison connaissait bien leur chef et ils ne montèrent jamais à l’étage. Le navire de Ramahd finit par lever l’ancre avec deux autres bâtiments qaimiriens. Sans doute pour fouiller le désert. Ou un autre caravansérail.

— Je crois que nous sommes tirées d’affaire, annonça Amaryllis le lendemain. Nous sommes libres.

— Libre… je ne serai plus jamais libre.

— Vous pouvez l’être autant que vous le souhaitez. J’ai assez d’or et de bijoux pour vivre un siècle. Pour acheter un navire. Nous pouvons aller où vous voulez, ma reine. Vous pourrez reconquérir le trône.

Encore faudrait-il que j’en aie envie, songea Meryam. À quoi cela me mènerait-il ?

Une nouvelle incroyable leur parvint le lendemain. Plusieurs habitants de Mazandir avaient assisté à une bataille qui avait eu lieu le même jour que celle qui avait opposé Meryam aux anciens Rois et à la treizième tribu. Une femme armée d’une lance opalescente avait affronté et vaincu un ehrekh. Le monstre s’était enfoncé dans une mare et la mare s’était changée en verre.

La nuit même, Meryam sortit et se rendit près de la mare. Alors que Tulathan brillait haut dans le ciel, Meryam se pencha et regarda à travers la surface ; celle-ci reflétait les étoiles comme un miroir et, quand la Qaimirienne la toucha, elle constata qu’elle était bel et bien pétrifiée. Et étrangement chaude. Et ce n’était pas un ehrekh qui était prisonnier à l’intérieur. C’était Goezhen en personne. Le dieu du chaos, de la souffrance et des créatures sombres et immondes. Sa poitrine avait été percée. Un nuage de sang noir – figé, lui aussi – s’échappait de la plaie.

Meryam avança sur la surface, puis s’accroupit et regarda dans les yeux douloureux de Goezhen.

— Un dieu prisonnier comme une mouche dans un bloc d’ambre.

Elle s’attendait presque à ce que Goezhen se réveille, se libère et jaillisse de sa prison pour la démembrer. Il ne le fit pas.

— Que s’est-il passé ? se demanda-t-elle.

Il s’est montré un peu trop téméraire, répondit une voix dans sa tête.

Elle sut aussitôt de qui il s’agissait, mais cela ne l’empêcha pas de frissonner de peur lorsqu’elle se tourna et découvrit Tulathan dans toute sa splendeur. Elle se tenait sur la berge verdoyante. Comme lors de leur première rencontre dans le palais du soleil, elle était nue. Sa peau et ses cheveux projetaient des reflets argentés, mais ses yeux avaient quelque chose de différent. L’éclat amusé avait laissé place à une sombre détermination, une rage intérieure. Peut-être parce que son frère était mort.

— C’est Nalamae qui l’a tué, n’est-ce pas ? demanda Meryam.

Tulathan hocha la tête, puis avança sur la surface de la mare. Le parfum qui l’enveloppait évoquait les premiers frissons de l’automne.

Tu es en colère contre moi.

— Non, mentit Meryam.

Tulathan sourit et fit un geste en direction du désert.

Je l’ai entendu dans le vent. Je t’ai entendue me maudire.

Meryam réfléchit. Ce n’était sans doute pas une bonne idée de mentir à une déesse deux fois de suite.

— Vous m’aviez promis la treizième tribu.

Je t’avais promis de t’accorder le pouvoir de détruire la treizième tribu. Et j’ai tenu ma promesse.

— Non. En fin de compte, c’est Rümayesh qui m’a donné ce que je cherchais.

Tulathan rit, un rire qui ressemblait au lointain tintement d’un carillon éolien.

Et dis-moi, qui l’a conduite jusqu’à toi ?

Meryam songea à tout ce qui s’était passé, à ce qu’elle avait été à deux doigts d’obtenir.

Tu n’es pas arrivée au bout de ton chemin, Meryam shan Aldouan. Tu as encore des choix à faire.

— Je suis au bout de mon chemin.

Parce qu’on t’a ôté ton pouvoir ?

— Oui ! On m’a pris mon trône et on a brûlé ma magie ! Que me reste-t-il ?

Tant que tu respires, il te reste du temps pour atteindre ton but. Le désert recèle encore des merveilles qui peuvent se révéler fort utiles. Il suffit de les trouver.

— Qu’est-ce qui pourrait me donner ce que je veux ?

Tulathan approcha d’un pas tranquille et tourna autour de Meryam avec lenteur.

Tu n’as rien trouvé à ce propos au cours de tes recherches ? À propos d’un créateur qui a été abandonné comme tu as été abandonnée ? À propos d’une âme aussi perdue que la tienne ?

Meryam réfléchit. Elle avait lu d’innombrables articles à propos d’artefacts étranges et de terribles créatures du désert, mais aucun n’était assez puissant pour changer les vents du destin. Et même s’ils l’avaient été, elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où ils se trouvaient.

« Une âme aussi perdue que la tienne », avait dit Tulathan. Une âme abandonnée. De qui ou de quoi pouvait-elle bien parler ?

Et puis elle baissa les yeux et se figea. Tulathan avait employé un autre mot. Créateur. Qui avait créé les dieux du désert ? Les anciens dieux. C’étaient les anciens dieux.

Sept par sept, ils sont arrivés des cieux, disait la légende. Mais des textes anciens faisaient allusion à un autre. Un huitième qui avait été rejeté et abandonné comme les jeunes dieux avaient été abandonnés. Elle avait lu des centaines d’ouvrages, mais elle n’avait trouvé qu’un seul nom dans un seul texte. Ashael. Il avait été ostracisé par Iri qui l’avait jugé trop dangereux et trop maléfique pour l’emmener dans le nouveau monde.

Le sourire de Tulathan dévoila ses dents parfaites.

Bravo.

Un flot de salive envahit la bouche de Meryam. Jamais elle n’obtiendrait davantage que ce simple mot en guise de compliment.

Tulathan s’arrêta, s’accroupit et regarda Meryam comme une enfant qui observe une libellule pour la première fois.

Je me demande cependant si tu as assez de courage et de volonté.

— J’en ai assez, déclara Meryam en sentant le flot familier de la colère et de l’ambition couler en elle. J’en ai assez.

Les yeux argentés glissèrent sur le collier de perles accroché au cou de la Qaimirienne.

Si tu dis vrai, tu dois regarder devant toi. Tu dois abandonner le passé au passé.

Meryam leva la main et toucha le collier. Le collier de Yasmine.

— L’abandonner ?

Et embrasser la vérité. Embrasser ce que tu souhaites vraiment.

Tulathan semblait attendre quelque chose. Meryam était à peu près certaine de savoir quoi, mais elle n’avait pas le courage de faire le dernier pas. Elle avait besoin de ce souvenir de Yasmine. Aujourd’hui plus que jamais. La déesse dut sentir ses hésitations, car son sourire s’effaça. Elle se leva et s’éloigna. Elle avait déjà regagné la berge quand Meryam se redressa.

— Attendez ! (Tulathan se tourna et elle ôta le collier.) Je peux le faire. Je peux abandonner le passé au passé.

Et le reste ?

Embrasser la vérité. Embrasser ce qu’elle souhaitait vraiment. Elle sentit le regard glacé et réprobateur de Yasmine se poser sur elle.

Cesse de te servir de moi comme excuse. J’en ai assez, Meryam. Laisse-moi reposer en paix.

Elle regarda Tulathan dans les yeux, déglutit et hocha la tête.

— Je l’ai fait dans mon intérêt. J’ai tout fait dans mon intérêt. Depuis le début. Je voulais le pouvoir. Je le veux toujours.

Le sourire de Tulathan refleurit sur son visage.

Si tu parles avec sincérité, il te suffit de faire un modeste sacrifice. (Elle baissa la tête et regarda l’endroit où Goezhen était enfermé.) Le reste suivra de lui-même.

Puis elle se tourna et s’en alla. Meryam ne s’était pas sentie si vulnérable depuis des années. Elle ne savait pas ce qui l’attendait, mais elle savait ce que Tulathan attendait d’elle.

Elle regarda le collier et l’embrassa pour la dernière fois.

— Adieu, Yasmine.

Puis elle le laissa tomber sur la surface pétrifiée.

Un bruit de verre brisé retentit, aussitôt suivi par une horrible sensation. Puis Meryam plongea dans l’eau tiède et fétide. Elle toussa, cracha et vit le collier s’enfoncer dans les sombres profondeurs avant de disparaître complètement. Les yeux jaunes de Goezhen la regardaient.

Elle nagea jusqu’à la rive et se leva à l’endroit où Tulathan s’était tenue quelques instants plus tôt. Le corps d’un dieu. Tulathan venait de lui donner le corps d’un dieu. Cela ne suffirait pas à atteindre son but, mais c’était un début. Elle trouverait le reste à Sharakhaï. Dans les innombrables livres pleins de savoir. Elle obtiendrait alors ce qu’elle voulait. Elle obtiendrait le pouvoir dont elle avait besoin.

Elle se tourna et s’éloigna en souriant. Ces imbéciles s’étaient emparés du désert, mais ils ignoraient que le désert était à elle. À elle seule. Et rien ne l’empêcherait de le reconquérir.

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