Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 36
Ramahd était assis dans l’arrière-salle d’une maison de jeu située dans une ruelle mal fréquentée du quartier du Croissant rouge. Il observait les joueurs tandis que les narguilés remplissaient l’air d’une brume odorante. Entre les senteurs de vieux cuir et de terreau perçait la pointe plus florale du lotus noir. En raison du développement de la toxicomanie, les Rois avaient promulgué un édit interdisant la consommation de lotus noir à l’état pur, ce qui avait conduit à de nombreuses rafles dans les fumeries. Les maisons de jeu comme celle où se trouvait Ramahd n’avaient pas laissé passer cette occasion. Elles proposaient désormais à leur clientèle du tabac avec une petite dose de lotus noir, et les affaires étaient florissantes. L’air était si enfumé que Ramahd commençait à se sentir un peu trop décontracté.
Plusieurs parties de tête creuse étaient en cours et les donneurs faisaient glisser les cartes sur les tapis rouges avec dextérité et assurance. Près de la porte du fond, plusieurs femmes et quelques hommes disputaient une partie endiablée de barbudi et lançaient des dés avec énergie. Ramahd était venu dans cette maison de jeu à plusieurs reprises. En compagnie de Cicio, de Tyron et du reste de l’équipe en règle générale, avant que les ennuis commencent à Sharakhaï. Elle était dirigée par un expatrié qaimirien et c’était pour cette raison qu’il l’avait choisie pour rencontrer Amaryllis.
Ramahd tenait un verre d’eau-de-vie au creux de la main quand elle entra. Amaryllis avait trente-deux étés. Elle avait des yeux sombres et des cheveux bouclés qui descendaient à mi-hauteur de son dos. Sa robe moulante bleu ciel avait connu des jours meilleurs, mais elle lui conférait une assurance qui accentuait son charme. Amaryllis n’avait pas besoin de beaux habits pour montrer à quel point elle était séduisante.
Elle scruta la salle tandis que la salle la scrutait, puis croisa le regard de Ramahd et leva deux doigts à l’intention du patron de l’établissement – un homme trapu et bedonnant qui arriva avec une bouteille d’eau-de-vie qaimirienne et deux verres dépareillés alors qu’elle tirait une chaise pour s’asseoir.
Il remplit le verre de la jeune femme à ras bord et demanda dans un qaimirien grondant :
— Où était donc passée ma petite chérie ?
Amaryllis tira le verre vers elle et fit tourner le liquide ambré avec énergie.
— Comme d’habitude, répondit-elle sans quitter Ramahd des yeux.
— Encore dans les ennuis, hein ?
Amaryllis esquissa un sourire charmeur.
— Encore dans les ennuis.
Le patron remplit le verre de Ramahd à moitié, le poussa vers lui et reboucha la bouteille.
— Si tu as besoin de quelque chose, il te suffit de demander, dit-il à Amaryllis. Tu le sais, hein ?
La jeune femme porta le verre à son nez et huma son arôme.
— Je le sais.
Le patron s’éloigna, mais pas avant d’avoir lancé un regard hostile à Ramahd. Amaryllis but une longue gorgée.
— Je vous ai regardé entrer, Ramahd.
— Je m’en doutais un peu.
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais ne se tourna pas assez pour remarquer le jeune homme aux cheveux noisette qui était assis, seul, à l’autre bout de la salle.
— Et j’ai vu le duc Hektor entrer une heure plus tôt.
Le jeune homme se redressa tandis que les joueuses de barbudi poussaient un cri de joie après un coup de dés chanceux. Il croisa le regard de Ramahd, grimaça pour s’excuser d’avoir tourné la tête dans sa direction et se replongea dans la contemplation de son verre. C’était le duc Hektor II, le fils aîné de l’homme qui avait été pendu sur ordre de Meryam juste avant que les Malasaniens et leur horde de golems envahissent la cité pendant la bataille du Mont.
— J’ai envisagé d’appeler les Lances d’argent, continua Amaryllis. J’ai envisagé de vous faire arrêter tous les deux, puis de vous faire enchaîner et de vous conduire à notre reine. Nous aurions pu avoir notre petite discussion à ce moment-là. Cela m’aurait permis d’être sûre que vous ne mentez pas.
Ramahd but une gorgée d’eau-de-vie.
— Et qu’est-ce qui t’a retenue ?
Elle sortit un bracelet que Ramahd lui avait offert au cours de leur relation aussi brève que passionnée, des années plus tôt.
— Je pense que vous êtes persuadé que ce que vous faites est juste.
Elle jeta le bijou sur la table couverte d’entailles. Il glissa vers le verre de Ramahd et le heurta avec un petit tintement métallique.
— C’est l’occasion de me convaincre, Ramahd.
Il prit le bracelet et le fit tourner autour d’un doigt. Il se rappela le sourire de la jeune femme quand il le lui avait offert, un des rares moments où elle avait baissé sa garde. Ce sourire avait ouvert une fenêtre sur son âme, mais, comme une éclaircie laissant entrevoir le soleil, cela n’avait duré que quelques instants.
— Tu le connais ? demanda-t-il. Le duc Hektor ?
Elle haussa les épaules.
— Je connaissais son père. Lui, j’ai dû le rencontrer quand il était enfant.
— Il a grandi et c’est devenu un homme digne de respect. Un homme plus sage qu’on est censé l’être à son âge. Un homme rusé.
— Et furieux, je suppose.
Ramahd hocha la tête.
— Bien sûr, mais il connaît les règles du jeu.
— Que veut-il ?
— Je préfère que tu l’entendes de sa bouche.
Ramahd leva la main et fit signe à Hektor de les rejoindre.
Le jeune homme se leva et se faufila entre les tables. Il s’assit et regarda Amaryllis d’un air impassible tandis que les joueurs de tête creuse poussaient un puissant gémissement collectif.
— Alors ? demanda Amaryllis. Je n’ai pas toute la putain de journée.
— Je suis venu pour proposer un arrangement à la Reine Meryam, commença Hektor.
— Un arrangement ?
Le jeune homme hocha la tête.
— Un arrangement pour que nous nous partagions les responsabilités du royaume.
— Vous m’excuserez, mais je ne vois pas bien quel genre d’arrangement pourrait bien intéresser notre reine. Elle est déjà reine. Elle n’a rien à partager. (Amaryllis se laissa aller contre le dossier de sa chaise et esquissa un sourire qui mettait en valeur ses lèvres pulpeuses, ses dents parfaites et ses fossettes irrésistibles.) C’est justement pour ça qu’elle est reine.
Le visage de Hektor s’empourpra, mais son calme impressionna Ramahd. Il reprit la parole d’une voix posée.
— Certains pourraient penser qu’une parricide n’a aucun droit de monter sur le trône.
— Une accusation calomnieuse, sans fondement. (Amaryllis fit un geste en direction de Ramahd.) Soutenue par un seul et unique témoin.
— Non, répliqua Hektor sans se départir de son calme. Pas par un seul et unique témoin. Une autre personne peut raconter ce qui s’est passé.
Amaryllis resta silencieuse. Son regard glissa vers Ramahd. Elle savait que Hektor parlait de Hamzakiir et elle se demandait si le mage de sang s’était rangé dans le camp de son ancien amant ; s’il était prêt à témoigner contre Meryam.
— Mais tout cela n’a que peu d’importance pour le moment, poursuivit Hektor. (Il suivait à la lettre le plan que Ramahd et lui avaient mis au point.) Je ne demande pas que Meryam renonce au trône.
— Tiens donc ?
— Non, je propose qu’elle garde le titre de reine et qu’elle me cède le pouvoir.
— Qu’elle vous cède le pouvoir ?
— Je gouvernerai Qaimir, comme le veut la loi.
— Et dites-moi un peu : qu’est-ce que fera la Reine Meryam pendant que vous gouvernerez Qaimir ?
— Elle restera ici, dans le désert. Elle a montré qu’elle y tenait davantage qu’à son pays, alors je suis prêt à le lui laisser. Elle pourra également conserver son titre. Et je lui permettrai même d’utiliser nos vaisseaux des sables quand elle en aura besoin – dans une certaine mesure, bien entendu.
Amaryllis éclata de rire.
— Ayez l’amabilité d’éclairer ma pauvre lanterne : pourquoi diable accepterait-elle cette proposition ?
— Parce que, si elle ne le fait pas, une guerre civile éclatera à Qaimir. Plusieurs seigneurs m’ont juré fidélité et sont prêts à lever une armée. Nous ne plierons pas. Si Meryam refuse mon offre et décide de nous affronter, le pays se scindera en deux. Nous gagnerons, mais je préférerais éviter d’en passer par là. Je préférerais éviter que notre peuple souffre inutilement. Si nous nous lançons dans une guerre stérile, Qaimir en sortira affaibli et devra faire face à de terribles menaces.
— Allons, duc Hektor. Combien de nobles pouvez-vous avoir dans votre camp ? En dehors de vos parents ? Les Amansir, certainement. Et les Guerons. Et si les Guerons vous ont juré fidélité, il est fort probable que les Remigios aient fait de même. Mais qui d’autre ?
— Je ne vous donnerai pas leurs noms. Nous savons tous ce qui arrive à ceux qui se dressent sur le chemin de Meryam.
Amaryllis était experte dans l’art de dissimuler ses émotions, mais Ramahd la connaissait bien et il vit une vague de soulagement passer sur son visage. Elle pensait qu’ils n’avaient qu’une poignée de seigneurs pour les soutenir.
— Si c’est tout ce que vous avez à offrir à la Reine Meryam, vous n’avez rien du tout. (Elle vida son verre.) Il n’y a donc aucune raison de l’ennuyer avec cette histoire.
À l’instant où elle se leva, Ramahd vit le patron de la maison de jeu adresser un signe à un garçon qui se tenait près de l’entrée principale. L’enfant sortit précipitamment et disparut.
Le cœur battant, Ramahd saisit Amaryllis par le poignet pour la retenir. Elle le regarda d’un air surpris, puis avec colère. Pendant un instant, le Qaimirien crut qu’elle allait tirer la longue dague accrochée à sa ceinture pour lui faire payer cet affront. Il ramassa le bracelet de l’autre main et le visage de la jeune femme se détendit.
— Fais-lui part de notre proposition.
— Elle va éclater de rire, Ramahd. Elle va éclater de rire et puis elle va m’arracher les yeux parce que j’ai osé te rencontrer.
— Tu es prête à risquer une guerre parce que tu n’as pas le courage de lui rapporter une offre de paix ? (Il ouvrit la main de la jeune femme, y glissa le bijou et referma ses doigts dessus.) Transmets-lui notre offre, Amaryllis.
Elle regarda la main dans laquelle elle tenait le bracelet, mais n’eut pas le temps de répondre. La porte du fond s’ouvrit à toute volée et une dizaine de Lances d’argent firent irruption dans la salle en brandissant des sabres et en pointant des arbalètes.
— Tout le monde à terre ! À terre ! Tout le monde ! À terre !
Ramahd regarda Amaryllis en écarquillant les yeux.
— Alu tout-puissant ! je te faisais confiance !
La jeune femme semblait aussi déconcertée que lui.
— Ce n’est pas moi ! s’écria-t-elle alors que d’autres soldats entraient par la porte principale.
— La ferme ! Personne ne parle ! lança le capitaine avant de pousser violemment Amaryllis par terre.
— Du calme ! dit le duc Hektor juste avant de recevoir un coup de poing à la mâchoire.
Rouge de colère, il se redressa et se précipita sur le capitaine, mais trois soldats se jetèrent sur lui, le saisirent par les vêtements et les cheveux et le rouèrent de coups. Hektor poussa un rugissement terrifiant et essaya de se dégager, mais quelqu’un lui fit perdre l’équilibre et il tomba lourdement sur Amaryllis. Un colosse l’attrapa par la nuque et lui enfonça le visage dans le décolleté de la jeune femme pour les immobiliser tous les deux par terre.
Ramahd voulut secourir le duc, mais des soldats s’interposèrent et le repoussèrent dans un coin de la salle. Deux hommes lui saisirent les bras. Un troisième leva son arbalète, la pointa sur sa gorge et esquissa un sourire qui dévoila deux rangées de dents ébréchées et noircies par le tabbaq.
— Si j’étais à ta place, je me tiendrais bien tranquille.
— Je suis au service de la Reine ! cria Amaryllis, coincée sous le duc Hektor.
Le capitaine ricana.
— Sans déconner ? Eh bien ! moi, je suis le Roi des Rois.
Deux hommes soulevèrent le prince Hektor et le tirèrent en arrière. L’officier saisit la jeune femme par les cheveux, l’obligea à se lever et la poussa vers la porte du fond.
— Maintenant, bouge !
— Laissez-nous partir ! cria Amaryllis. Laissez-nous partir tout de suite !
Personne ne l’écouta. On les conduisit à la caserne la plus proche, on les fit descendre au sous-sol et on les jeta dans deux cellules crasseuses. Amaryllis dans la première, Ramahd et Hektor dans la seconde.
Il ne s’écoula pas longtemps avant qu’on revienne chercher la jeune femme. Le capitaine ouvrit la porte et laissa échapper un petit sifflement méprisant entre ses dents.
— Vous pouvez partir.
Ramahd la regarda avec un mélange de déception, de regret et de dégoût.
— Ce n’est pas moi, dit Amaryllis en sortant de la cellule.
Le sang de Hektor maculait son corsage et elle ressemblait à une meurtrière venant de faire une nouvelle victime. Elle hésita comme si elle cherchait ses mots.
— Je vais éclaircir cette affaire.
Et elle s’en alla.
Près d’une heure s’écoula avant que le capitaine revienne et toise Ramahd avec un grand sourire.
— Tout s’est passé comme vous l’aviez prévu. Elle est allée droit à la Maison des Rois.
— Parfait, dit Ramahd.
— Vous pensez que vous êtes resté assez longtemps dans votre confortable cellule, seigneur ?
Ramahd estima qu’il y était resté assez longtemps pour qu’on cesse de s’intéresser à lui et il hocha la tête. Le capitaine déverrouilla la grille et monta au rez-de-chaussée avec les deux Qaimiriens. Les trois hommes entrèrent dans une sorte de bureau – une pièce qui avait jadis servi à recueillir les plaintes des habitants de la cité et à distribuer les missions quotidiennes aux soldats de la garnison.
Le patron trapu et bedonnant de la maison de jeu était accoudé à un comptoir derrière lequel se trouvaient plusieurs chaises. Tandis que Hektor approchait, il tendit la main, et le visage ensanglanté du duc se contracta.
— J’espère qu’on ne vous a pas trop malmené.
Hektor, dont la lèvre inférieure saignait encore, lui saisit l’avant-bras, et l’homme fit de même.
— J’ai connu pire, dit-il tandis qu’ils se saluaient.
Le patron lui adressa une grande claque dans le dos.
— En voilà, un bon garçon !
Il avait été un ardent partisan du roi Aldouan, le père de Meryam. Il avait des liens de sang – assez lointains – avec la famille régnante et son père avait servi sous les ordres du duc Hektor Ier. Quand il avait appris ce qui était arrivé à Ramahd et au fils du duc, il était devenu assez furieux pour trahir Amaryllis, une femme qui l’avait toujours traité comme elle traitait les autres : comme un outil. Elle s’était servie de lui à plusieurs reprises pour manipuler les individus les plus louches de Sharakhaï.
Son sourire disparut et il hocha le menton en direction de Ramahd.
— Vous pensez que ça a marché ?
Ramahd haussa les épaules.
— Nous le saurons bientôt.
— En effet, déclara l’homme aux longues jambes qui apparut dans l’encadrement de la porte du fond de la salle miteuse.
Hamzakiir entra et se dirigea vers les Qaimiriens. Il était suivi par Cicio dont le pas pesant contrastait avec la démarche élancée du Sharakhien.
Le patron de l’établissement de jeu sembla soudain mal à l’aise.
— Eh bien ! il est temps que je vous laisse, messieurs.
En entendant ces mots, Ramahd adressa un hochement de tête sec à Cicio, et le petit homme lança une bourse qui décrivit une courbe à travers la pièce. Le patron l’attrapa, l’ouvrit et esquissa un large sourire. L’affaire était réglée et il sortit sans ajouter un mot. Ses hommes, qui portaient tous un uniforme des Lances d’argent, lui emboîtèrent le pas comme des chacals à leur chef de meute.
Il ne restait plus que Ramahd, Hektor, Hamzakiir et Cicio dans le bâtiment.
— Dans combien de temps pensez-vous qu’elle va essayer ? demanda Hektor.
C’était un jeune homme courageux, mais Ramahd sentit la peur qui montait en lui. Personne n’avait envie de servir de cible à un mage de sang, et encore moins quand vous étiez censé monter sur le trône d’un royaume.
— Sans doute ce soir, répondit Ramahd. Dès le retour d’Amaryllis, peut-être.
— Je suis d’accord, dit Hamzakiir. Nous ferions bien de préparer notre surprise sans tarder.
Les quatre hommes sortirent par une porte du fond. L’arrière du bâtiment était en ruine, mais cela ne se voyait pas depuis la rue et les bureaux proches de l’entrée. La caserne avait été en partie détruite par les golems malasaniens et la garnison avait été réaffectée. C’était le cadre idéal pour leur petit numéro, un moyen d’apaiser la méfiance de Meryam et d’éviter qu’elle se pose trop de questions sur la manière dont le sang de Hektor était arrivé sur la robe d’Amaryllis. La reine utiliserait ce sang pour essayer de contrôler ou de tuer le duc et son sortilège permettrait à Hamzakiir d’atteindre Meryam.
Ils se dirigèrent vers le nord, gagnèrent la carrière de la cité et remontèrent plusieurs galeries qui les conduisirent à un ensemble de petites pièces taillées dans la roche – un ancien repaire des Hôtes sans Lune. L’une d’elles abritait des petits lits et Hektor s’allongea sur l’un d’eux.
— Votre poignet, dit Hamzakiir.
Hektor hésita, mais il était trop tard pour se défiler et il tendit le bras. Hamzakiir perça sa chair à l’aide de son anneau et but le sang du jeune homme. Comme le ferait Meryam si tout se passait comme prévu. Puis le mage glissa un doigt sur la plaie pour la refermer.
Une atmosphère électrique s’installa dans la pièce. Une partie très dangereuse allait bientôt se jouer entre Hamzakiir et Meryam. Et Hektor, héritier légitime du trône de Qaimir, serait en quelque sorte leur champ de bataille.
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