Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 25 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 23

 

 

Davud était assis dans la salle d’attente du recteur depuis plus d’une heure quand une femme entra. Elle avait un visage sévère et portait la robe couleur blé des érudits du collegium. Elle s’arrêta devant lui et s’inclina.

— Le recteur va vous recevoir.

Davud hocha la tête et la suivit dans une grande pièce qui n’avait guère changé depuis l’époque où il était étudiant. Des étagères couvraient les murs, entourant un imposant bureau avec de solides pieds en bois et un plateau en marbre veiné supportant des piles impeccables de livres et de documents. Tout était rangé, tout était à sa place. Le recteur – un homme d’âge mûr – écrivait une lettre. Il était à l’image de son bureau : méticuleux et ordonné.

Les lèvres pincées en une moue lugubre, son assistante fit signe à Davud de s’asseoir sur une chaise. Elle se tourna pour partir, mais s’arrêta et soupira en voyant le recteur lever un doigt.

— Un instant.

La femme esquissa une grimace agacée, mais attendit. Abi traça une arabesque en guise de signature et tendit le document à son assistante.

— Pour maîtresse Luwanga.

— Bien sûr.

Elle prit le parchemin et sortit d’un pas pressé.

Le recteur ouvrit un grand carnet avec une couverture en tissu et y nota quelque chose sans accorder la moindre attention à Davud. Il avait un crâne chauve, un nez crochu, un menton à fossette et une nature qu’il avait qualifiée de méthodique pendant un cours auquel assistait Davud. La plupart des gens la trouvaient plutôt brusque, voire méprisante, mais Davud savait qu’Abi avait bon fond. C’était un honnête homme qui accomplissait son devoir avec le plus grand sérieux et qui s’efforçait de gérer son temps de la manière la plus efficace possible. Davud était donc à peu près certain qu’il était manipulé par la Maison des Rois.

C’était également un homme consciencieux et il n’aurait jamais autorisé les recherches d’une de ses étudiantes, Cassandra, sans savoir précisément à quoi les résultats serviraient.

Qui êtes-vous vraiment ? se demanda Davud. Une marionnette ou un complice ?

Abi ferma le carnet, le rangea soigneusement au bord du bureau, puis se leva et se tourna pour prendre plusieurs livres de comptes sur une étagère. Il en empila sept sur son bras, puis regarda Davud.

— Vous voulez bien m’accompagner ?

— Recteur Abi. (Davud se leva, mais ne bougea pas.) Je pensais qu’on vous avait prévenu. Je souhaite m’entretenir avec vous de sujets délicats.

— Oui, oui, mais je suis un homme très occupé. Et je traite des sujets délicats du matin au soir.

Il haussa le menton pour inviter Davud à le suivre, puis passa devant lui. Davud se dépêcha de le rattraper et ils sortirent du bureau côte à côte.

— Voilà un moment que vous avez quitté le collegium, dit Abi. (Ils se frayèrent un chemin à travers un groupe d’étudiants rieurs et descendirent un escalier.) Deux ans, non ?

— C’est à peu près ça, oui.

— Vous êtes parti après l’incident. Et vous avez travaillé pour les Rois si mes souvenirs sont bons.

« Incident », avait-il dit. « Massacre » aurait été plus approprié. Des centaines de personnes avaient été tuées sur le campus et des dizaines de jeunes diplômés avaient été enlevés avant d’être transformés en baudruches, de monstrueuses créatures que Hamzakiir avait utilisées au cours de l’attaque du port royal.

— Je n’ai pas travaillé pour les Rois, non, rectifia Davud. Mais j’ai passé un certain temps dans leurs palais.

— En compagnie d’Anila Khabir’ava.

— En effet. (Ils traversèrent un palier et attaquèrent l’ascension d’une nouvelle volée de marches.) Recteur Abi, je suis venu vous parler d’un étudiant. Un jeune homme qui a disparu.

— Je suppose qu’il s’agit d’Altan.

— Oui.

Ils atteignirent le rez-de-chaussée et le recteur fila droit vers une arche qui se trouvait à l’autre extrémité de l’atrium bondé.

— Je suis sûr qu’il finira par réapparaître, dit-il.

Son pas se fit saccadé. Il tourna la tête et regarda Davud avec des yeux écarquillés.

— Vous le connaissez ? Personnellement, je veux dire ?

— Non.

— Parce que nous avons déjà fourni toutes les informations dont nous disposions à son sujet aux Lances d’argent. (Il regarda de nouveau droit devant lui et poursuivit son chemin d’un pas déterminé.) Et puis, c’est la guerre, mon garçon. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais on signale des disparitions tous les jours.

— Je suis heureux que vous abordiez le sujet. Au moment de sa disparition, Altan travaillait sur un projet.

— Effectivement.

— Un projet que vous lui avez confié ?

— Oui, oui. Je suppose que vous êtes au courant.

Abi franchit l’arche, puis traversa la longue esplanade verdoyante qui était bordée par les principaux halls du savoir du collegium. Une foule dense se pressait sur la place. Des étudiants, mais aussi des professeurs, des érudits et une poignée de gens ordinaires – probablement des parents rendant visite à leurs enfants.

— Recteur, êtes-vous certain que ce soit une bonne idée de… ?

— Au fait, érudit ! aboya Abi sur un ton agacé. J’ai un rendez-vous et je suis déjà en retard.

— Bien sûr. Le projet d’Altan. Il consiste à dresser la liste des contrats de mariage et des actes de naissance des personnes qui ont un lien de sang avec la treizième tribu, c’est bien cela ? En examinant les documents provenant du palais du Roi Sukru ?

Abi fronça les sourcils.

— Qui vous a dit tout cela ? Cassandra ?

— C’est sans importance. Est-ce que c’est exact ?

— Eh bien ! oui, répondit Abi, un peu décontenancé.

— Qui vous a demandé de concevoir ce projet, recteur ?

— Personne ! C’est une initiative personnelle.

— Pourquoi voulez-vous recenser les membres de la treizième tribu ?

Le recteur Abi ralentit, puis s’arrêta et chancela presque. Il était si proche que Davud sentit son haleine mentholée quand il prit la parole.

— En tant qu’érudit, vous savez bien que le collegium est toujours en quête de vérité. Ce n’est malheureusement pas le cas de la plupart des nobles, surtout du côté de la Maison des Rois. Ces gens font disparaître des pans entiers de notre histoire depuis… (Il jeta un coup d’œil sombre en direction de Tauriyat.) Eh bien ! depuis une éternité. (Il poursuivit d’une voix plus basse.) Ce n’est peut-être pas le cas de la Maison des Rois, mais moi, je pense que la treizième tribu est devenue une puissance majeure du désert. Je pense que nous devons établir de nouveaux liens avec elle, et, pour cela, quel meilleur moyen que d’identifier ses membres au sein de la cité ?

— Pour quoi faire ? Pour les envoyer dans le désert en tant qu’ambassadeurs ?

— Ou pour inviter la tribu dans la cité. Cela offrirait de nombreux avantages.

Davud changea de sujet.

— Recteur, est-ce qu’Altan vous a parlé de ses craintes ?

— De quelles craintes parlez-vous ?

— Je pense que lui et moi avons fait la même découverte. Les personnes identifiées sont ensuite marquées.

— Marquées ? Marquées pour quoi ?

— Pour être enlevées. Peut-être pour être échangées contre rançon. Ou pour être assassinées.

Le recteur resta silencieux pendant un moment, comme s’il attendait la suite.

— C’est ridicule, dit-il enfin.

— J’ai vérifié moi-même, répliqua Davud en omettant soigneusement de mentionner Esmeray. Bon nombre de ces personnes ont disparu.

Abi secoua la tête comme s’il ne comprenait pas.

— Comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est la guerre.

— Ces disparitions n’ont rien à voir avec la guerre. Elles sont liées à Sharakhaï et aux sombres histoires auxquelles vous venez de faire allusion. (Davud se tut pendant un instant.) À qui communiquez-vous ces noms, recteur ?

Abi se raidit.

— Vous allez trop loin, érudit.

— Vraiment ? (Davud lui tendit un bout de papier, une liste des noms qu’Esmeray avait compilée au cours de ses expéditions en ville.) Tous ces gens ont été signalés comme disparus. Et tous ont été recensés par Altan et Cassandra au fil de leurs recherches. Certains sont originaires des Bas-fonds. D’autres de Crêterose, du Puits ou du Croissant rouge. Tous sont des descendants de la treizième tribu.

Abi secoua le papier.

— Ces noms peuvent venir de n’importe où !

— Comparez-les avec vos propres listes si vous voulez, je peux vous assurer qu’ils y figurent. Vous vous apercevrez qu’ils ont tous disparu. Qu’ils sont présumés morts.

— Érudit, je vous ai accordé une audience parce que vous avez étudié ici. Vous me signalez une affaire très grave. Une affaire qui sera examinée au plus vite. Mais les noms des descendants de la treizième tribu n’ont été communiqués à personne, et, si vous laissez entendre que j’ai une quelconque part de responsabilité dans la mort d’innocents habitants de la cité, je vais me faire un plaisir de poser ces livres et de vous boxer le nez !

Abi, rouge de colère, semblait au bord de l’apoplexie. Davud avait du mal à croire qu’il était impliqué dans cette histoire, mais il savait que des mages de sang l’étaient. Le recteur avait peut-être été manipulé.

— Je vais être franc, recteur. Je crains que des membres de l’Enclave, des mages de sang, vous aient jeté un sort. Je pense que ce sont eux qui sont à l’origine de ce projet. Et qu’ils se sont servis de vous.

— Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas, bafouilla Abi.

— Vous ne vous seriez rendu compte de rien. (Davud tira son anneau de sang de son sac et le montra au recteur.) Ils se seraient servis d’une bague de ce genre. Ils auraient ensuite pris soin de faire disparaître la plaie. Et d’effacer vos souvenirs.

Le recteur, si sûr de lui quelques instants plus tôt, ne semblait plus savoir quoi penser. Davud insista.

— Laissez-moi vous examiner. Je peux identifier les signes. Nous saurons ce qui s’est passé. Et si vous êtes victime d’une contrainte, je vous en débarrasserai.

— Comment cela serait-il possible ? Et que me voudraient ces gens ?

— C’est ce que j’aimerais découvrir.

— Et ma famille ? Ma femme ? Mes enfants ?

— Je veillerais à ce qu’ils soient protégés.

Abi se tourna et regarda les étudiants sur l’esplanade, puis les grands bâtiments trapus qui se dressaient autour. Il regarda le soleil brillant, puis les livres qu’il tenait dans les bras comme s’il venait juste de se rappeler leur existence.

— Venez chez moi ce soir, dit-il enfin. Après l’heure du dîner. Je veux en avoir le cœur net.

Davud hocha la tête en ayant l’impression qu’un lourd fardeau venait d’être ôté de ses épaules.

— Très bien.

Abi s’éloigna, la mine sombre. Davud lança une série de sortilèges de dissimulation et regagna son repaire. Lorsque le crépuscule tomba, il fit ce que le recteur lui avait demandé de faire, mais, alors qu’il approchait de la résidence d’Abi, il s’arrêta net et une peur glacée lui noua le ventre. La pelouse de la grande demeure grouillait de Lances d’argent. Elles étaient si nombreuses que, malgré ses sortilèges de protection, l’une d’elles – une robuste femme portant un tabard blanc d’inspecteur – le bouscula. Elle se tourna vers lui et le regarda droit dans les yeux.

— Que se passe-t-il ? demanda Davud.

L’inspectrice fronça les sourcils.

— C’est le recteur. Il a été assassiné.

La peur lui noua le ventre un peu plus fort, de plus en plus fort. Il crut qu’il allait avoir la nausée. Il ne trouva rien d’autre à dire que :

— Comment ?

— Personne ne le sait pour le moment, mais ce n’est pas beau à voir, je peux vous l’assurer.

Les yeux ternes et blasés de la femme s’illuminèrent soudain.

— Vous le connaissiez ? Le recteur ?

Davud recula en renforçant son sortilège de dissimulation.

— Non.

Pour une raison étrange, le sort ne semblait pas fonctionner sur l’inspectrice. Il glissait sur elle comme des grains de sable sur la peau d’un lézard.

— Vous veniez le voir ? demanda l’inspectrice.

— Non, répondit Davud en reculant plus vite.

— Halte ! lança l’inspectrice en se dirigeant vers lui à grands pas.

D’un revers de main, Davud activa un sort qu’il avait préparé le matin même. Un sort qu’il avait gardé prêt à l’emploi. Un double à son image partit en courant vers la gauche pendant qu’il filait vers la droite. La Lance d’argent se lança à la poursuite de l’illusion d’un pas lourd. Davud prit le chemin de son repaire, mais il était angoissé. Il avait désormais l’impression que chaque ombre dissimulait un danger.

Ralentis, Davud. Réfléchis.

Comment les assassins avaient-ils découvert qu’Abi avait parlé à Davud ? Et comment l’avaient-ils découvert si vite ? La seule explication logique, c’était qu’Abi en personne le leur avait avoué. Et cela répondait malheureusement à la question que le jeune homme s’était posée un peu plus tôt. Abi n’aurait pas été tué s’il avait été impliqué dans cette affaire. Il avait donc été manipulé comme une marionnette. La colère l’avait-elle poussé à aller demander des explications à ceux qui cherchaient à identifier les descendants de la treizième tribu ?

De qui pouvait-il bien s’agir ? Les petits Rois ? La Reine Meryam ? Un mage de l’Enclave ? Et pourquoi pas Hamzakiir, ou quelqu’un qui en voulait à la treizième tribu ?

Et puis une pensée terrifiante lui traversa l’esprit tandis qu’il marchait entre les sombres bâtiments du collegium. Si on le cherchait lui, on cherchait également Esmeray. Il eut alors l’impression que chaque seconde se transformait en heure et qu’il arriverait trop tard pour sauver la jeune femme. Mais les Fileuses du Destin se montrèrent clémentes et, lorsqu’il fit irruption dans la cave, il découvrit qu’Esmeray l’attendait.

— Le recteur est mort, annonça-t-il avant de raconter ce qu’il avait vu sans reprendre son souffle.

— Ce n’est pas ta faute, lui dit Esmeray lorsqu’il eut terminé.

— Cela n’a plus d’importance maintenant.

Pendant qu’il racontait son histoire, il s’était attendu à voir la porte voler en éclats et la Reine Meryam se ruer vers eux pour les tuer.

— Il faut que tu partes, Esmeray. Il faut que tu ailles te cacher ailleurs.

— Il faut que j’aille me cacher ailleurs ?

— Oui. Un endroit auquel ils ne penseront jamais. Je trouverai Undosu tout seul.

Davud avait imaginé qu’Esmeray se mettrait en colère en entendant ces paroles, mais elle ne fit qu’esquisser un sourire empreint de pitié, comme si le jeune homme ne comprenait rien à la situation.

— Nous ne pouvons pas nous cacher, Davud. Ni toi, ni moi. Plus maintenant. Nous sommes tous les deux impliqués dans cette histoire et rien ne m’empêchera de rester avec toi jusqu’au bout. J’ai découvert trop de choses, tu comprends ? J’ai parlé à trop de familles brisées qui pleuraient leurs chers disparus. Je ne renoncerai pas.

Davud éprouva un grand sentiment d’impuissance. Cette situation lui rappelait de mauvais souvenirs. Il s’était échappé d’Ishmantep avec Anila, mais celle-ci avait été dévorée par des flammes glaciales lorsqu’ils étaient retournés au caravansérail pour sauver leurs camarades des griffes de Hamzakiir. La jeune femme avait survécu – de justesse –, mais elle avait enduré des souffrances inimaginables. Par sa faute. Aujourd’hui, c’était d’Esmeray qu’il était amoureux. Elle avait déjà perdu ses pouvoirs à cause de lui. Il ne voulait pas qu’elle perde la vie par-dessus le marché.

Esmeray avança d’un pas et lui prit les mains.

— Je sais ce que tu penses. Tu me trouves fragile.

— Pas fragile, non. Vulnérable.

— Nous sommes tous les deux vulnérables. Tu peux partir si tu veux. Tu peux te lancer à la recherche d’Undosu tout seul. Je ne pourrai pas t’en empêcher, mais sache une chose : je ne renoncerai pas. Je continuerai à sillonner les quartiers ouest pour découvrir l’identité des disparus si tu m’abandonnes. Cette affaire est trop importante. (Elle serra ses mains.) Mais je préférerais rester avec toi. Tu m’aides à garder les pieds sur terre, Davud. Tu rends cette étrange vie supportable.

Davud resta immobile, abasourdi. Esmeray professait si rarement son amour qu’à cet instant il ne pensa à rien d’autre qu’à ce qu’elle lui apportait. Elle aimait la vie. Elle se battait pour la protéger. Elle la mordait à pleines dents. C’était pour cette raison qu’il était tombé amoureux d’elle, qu’il l’admirait tant. Il était terrifié par les dangers qui les attendaient, il voulait la savoir en sécurité, mais il comprit soudain qu’il était incapable de faire un pas de plus sans elle.

Ils s’enlacèrent sans prononcer un mot de plus.

— Est-ce que tu as trouvé un autre endroit où nous cacher ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête, un mouvement léger, l’effleurement intime et sensuel de sa joue et de son oreille contre celles de Davud.

— Chez une couturière que je connais depuis l’enfance.

Il s’écarta d’elle sans lâcher ses mains.

— Nous ferions bien de nous mettre en route, alors.

Elle le tira contre elle et lui donna un baiser particulièrement avide et bruyant.

— Nous affronterons cette épreuve ensemble. Et nous vaincrons ensemble.

Il lui adressa un clin d’œil.

— Je serais presque tenté de te croire.

Ils rassemblèrent rapidement leurs affaires et allèrent s’installer dans la petite cave d’un bâtiment situé dans un quartier populaire du côté intérieur des anciennes murailles. Ils passèrent plusieurs heures à tisser des sortilèges de protection, de dissimulation et de confusion, puis s’effondrèrent sur le lit, épuisés par la concentration et la quantité de sang qu’ils avaient dû fournir. Davud eut pourtant du mal à trouver le sommeil. Il contempla le plafond et écouta la douce respiration d’Esmeray tandis que la nuit passait, incapable de juguler l’angoisse qui l’étreignait.

Il ne pouvait pas s’empêcher de penser que quelqu’un les traquait et qu’il avait trahi les personnes que Cassandra était parvenue à identifier – et celles qui restaient à identifier. Plus étrange encore : il avait l’impression d’avoir abandonné le mystérieux inconnu qui leur avait apporté des livres. Cette personne – qui qu’elle soit – avait essayé de lui montrer la direction à suivre, mais il n’arrivait pas à comprendre pourquoi elle l’avait fait d’une manière si détournée. L’énigme était peut-être trop difficile pour lui.

Et puis ses yeux glissèrent sur la topaze qui lui permettait d’observer Cassandra et une idée lui traversa l’esprit. La personne qui les surveillait connaissait l’existence de ce bijou puisqu’elle s’en était servie pour lui envoyer un message, alors pourquoi ne ferait-il pas de même ?

Poussé par un soudain espoir, Davud se leva, alluma une bougie et se plongea dans la lecture des ouvrages que leur avait offerts leur mystérieux allié. Il finit par trouver ce qu’il cherchait. Il approcha la chandelle du livre ouvert, posa la gemme sur la page et la fit glisser sur un mot.

« Coopération ».

Puis il attendit. Espérant et priant pour que l’inconnu accepte de les aider de nouveau. Les heures s’écoulèrent avec lenteur. À travers la minuscule fenêtre de la cave, il aperçut les lunes en croissant qui traversaient le ciel. Les ténèbres étaient encore profondes quand elles disparurent, mais la clarté rose pâle de l’aube ne tarda pas à les repousser.

Nous étions si près, songea Davud.

Il se sentait abattu, impuissant, comme un pion perdu entre des pièces bien plus redoutables que lui. Esmeray se tourna sur le lit. Elle allait bientôt se réveiller. Était-il arrivé quelque chose à leur mystérieux allié ? Cela n’aurait rien eu de très étonnant, car les personnes qui les traquaient étaient impitoyables. Avaient-elles découvert son existence ? Ou celle du pendentif ?

Il faut que je le détruise, songea le jeune homme. C’est trop dangereux de le garder. Un mage habile pourrait s’en servir pour retrouver notre trace.

Il posa le bijou par terre et alla chercher la brique qu’il utilisait pour caler la porte. Il retourna s’asseoir et leva la brique pour briser la topaze.

Il se figea. Quelque chose venait de bouger à l’intérieur de la gemme. Davud se dépêcha de poser la brique, ramassa le pendentif et l’examina avec attention. Sur la facette principale, il distingua un livre ouvert. Une lanterne invisible nimbait les pages d’une lumière dorée.

C’était une aventure de Bahri Al’sir. Il cherchait un parchemin qui, à en croire certains, avait été arraché à l’exemplaire original de l’Al’Ambra. La légende racontait que, entre de bonnes mains, ce parchemin permettrait de découvrir les secrets du désert et Bahri Al’sir était convaincu qu’il n’existait pas de meilleures mains que les siennes. Il entrait donc dans une tour sous laquelle un sorcier avait installé une gigantesque bibliothèque souterraine à l’insu de tous, y compris du roi qu’il servait.

Malgré la cape magique qui le dissimulait, Bahri échappait de peu à la mort, ne survivant que grâce aux vertus de son sang. Le cobra géant qui gardait la bibliothèque le frappait dans les ténèbres et son venin se répandait dans les veines du voleur, mais, sachant ce qui l’attendait, Bahri s’était laissé mordre par des serpents de plus en plus gros pour s’immuniser. Il tuait le cobra et pénétrait dans l’antre du sorcier… qui le capturait aussitôt. Ignorant que Bahri avait été mordu, l’infâme individu buvait son sang pour y puiser la force de l’achever. Le venin le terrassait quelques instants plus tard et il mourait après avoir mis le feu à la bibliothèque.

Davud réveilla Esmeray, lui raconta ce qui venait de se passer et lui tendit le pendentif avant qu’elle ait le temps de lui dire qu’il s’était conduit comme un imbécile.

Le visage las et amer de la jeune femme indiquait clairement qu’elle n’était pas contente, mais elle lui arracha le bijou des mains et regarda à travers pour lire l’histoire. Elle resta silencieuse pendant un long moment, les yeux perdus dans le vague, comme si elle réfléchissait à ce que tout cela pouvait bien signifier.

— C’est un message, dit-elle enfin. Un mage se cache dans l’enceinte du collegium.

Davud hocha la tête.

— Et c’est lui qui est à l’origine de toute cette histoire. La liste. Les disparitions. L’assassinat du recteur.

Le visage d’Esmeray trahissait une inquiétude inhabituelle. Elle savait que ce ne serait pas facile de trouver ce mage, et encore moins de le vaincre, mais elle se détendit et une détermination farouche illumina son regard.

— Allons le chercher.

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