Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 61 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 59

 

 

Anila remontait un tunnel dans les entrailles de Tauriyat, sous la Maison des Rois. Fezek marchait à côté d’elle en boitillant. Depuis plusieurs minutes, la goule se frottait les bras avec une insistance qui n’avait rien de naturel.

— C’est moi ou il fait terriblement froid ici ?

La question aurait sans doute agacé la jeune femme si elle n’avait pas été préoccupée par les événements à venir.

— Est-ce que tu es seulement capable de sentir le froid ? demanda-t-elle.

— Eh bien ! ma peau n’est pas très sensible, mais oui !

Il trébucha, agita les bras dans tous les sens et parvint à conserver son équilibre.

— Je t’ai dit de faire attention.

— Oui, eh bien ! ce n’est pas ma faute. (Fezek la foudroya du regard sous son chapeau à larges bords.) Ce n’est pas moi qui ai rafistolé ma jambe avec un manche de râteau et décrété que c’était très bien ainsi.

— Tu aurais pu le remplacer mille fois depuis.

— J’ai des choses plus importantes à faire. Ma dernière œuvre épique progresse à grands pas. J’ai l’intention d’en faire une première lecture dans un endroit hors du commun. Une véritable institution, en fait. (Anila remarqua la manière dont il la regarda lorsqu’ils arrivèrent à un embranchement, mais elle l’ignora.) Vous ne voulez pas savoir où ?

— Les Quatre Flèches.

Les yeux de la goule s’illuminèrent.

— Comment avez-vous deviné ?

— N’est-ce pas le seul établissement de renom digne d’un grand poète d’avant-garde ?

— Tout à fait ! tout à fait ! Vous vous y êtes déjà rendue ?

— Jamais.

— Dans ce cas, vous le connaissez de réputation.

— Pas davantage.

— Mais alors, comment… ?

— Fezek, ton retour triomphal est ton seul et unique sujet de conversation.

— Oh… eh bien ! il m’est peut-être arrivé d’en parler une fois ou deux.

La mémoire de la goule se dégradait de plus en plus. Anila avait presque envie de libérer son âme, de la laisser gagner les champs lointains, mais elle éprouvait une curieuse fascination pour Fezek. Sa poésie était aussi agréable qu’un crissement de craie sur un tableau noir, mais elle devait bien reconnaître qu’il possédait une véritable soif de vie. Elle aurait cependant préféré mourir plutôt que d’admettre qu’il lui arrivait de savourer sa compagnie.

— Ce sera une soirée extraordinaire, déclara Fezek, le souffle court. Une soirée extraordinaire. Il faudra que vous veniez. Vous découvrirez votre histoire à travers les yeux d’un grand poète.

— Et quand aurai-je ce plaisir, Fezek ?

— Eh bien ! après… (Il leva la tête d’un air interloqué, puis la regarda avec tristesse.) Ah, oui…

Il avait oublié, une fois de plus, ce qui se passerait lorsque Anila aurait réglé ses comptes avec Hamzakiir. Elle perdrait alors son unique raison de vivre et la goule la suivrait sans doute dans la tombe. Il resta silencieux, à la grande satisfaction d’Anila qui devait affronter un flot de souvenirs depuis qu’elle avait posé la main sur le cristal. Des souvenirs liés à cet endroit, des souvenirs de la mort de sa mère – sa seconde mort. La jeune femme avait la vague impression que, si elle continuait à marcher inlassablement dans ces galeries, elle finirait par la retrouver. Qu’elle l’attendait quelque part, les bras écartés pour l’accueillir et l’enlacer.

Ce n’était rien d’autre qu’un rêve puéril. Sa mère était morte. Elles se retrouveraient, mais pas dans ce monde.

Trouve Hamzakiir, se dit Anila. Fais-le souffrir, puis tue-le. Tu pourras alors gagner les champs lointains.

Le rugissement de Guhldrathen résonna dans le tunnel, suivi par des cris de terreur et de guerre. Tous ces bruits formaient une toile de fond sonore lointaine et irréelle, comme s’ils n’avaient aucune importance. Ils en avaient, pourtant. Ils étaient même cruciaux. Le combat que livrait Guhldrathen allait pousser Hamzakiir à quitter la caverne et à s’aventurer dans les tunnels. D’après la dernière vision de l’ehrekh, c’était ici qu’elle trouverait le mage de sang. Guhldrathen avait également vu sa propre mort. Il le lui avait révélé dans l’atmosphère étouffante de la cale du navire fantôme. Il mourrait en essayant de tuer le Roi des Lames qui gisait, blessé, sur un lit de racines entremêlées.

La jeune femme arriva dans une petite caverne parsemée de piles de galets. Deux passages s’ouvraient devant elle comme des gueules affamées. Les parois étaient couvertes de mousses phosphorescentes couleur moutarde qui produisaient une sinistre lueur. Un homme était accroupi dans la pénombre.

Anila sentit son cœur accélérer.

Je te retrouve enfin, Hamzakiir.

Elle avança avec prudence. Chacun de ses pas semblait plus pesant que le précédent, comme si les autres la regardaient depuis les rives de l’Au-delà. Jasur, Raji, Collum, Aphir… et tous les camarades de sa promotion. Le poids de leurs attentes l’écrasait.

Elle traça un sigil devant elle, un sortilège qui éclaira la petite caverne. Le mage de sang se leva et se tourna vers elle. Anila hoqueta de surprise. Ce n’était pas Hamzakiir, mais un homme de taille moyenne avec une épaisse crinière de cheveux bruns et bouclés sur la tête. Il devait avoir une trentaine d’étés, peut-être moins. C’était difficile à dire avec toutes ces cicatrices qui zébraient son visage et ses mains.

Anila essaya de le sonder, mais ses sens étaient comme anesthésiés et ils ne lui apportèrent aucune information. Pendant un instant, elle crut que c’était Hamzakiir déguisé, mais ses craintes se dissipèrent quand elle vit le corps étendu à ses pieds. Le corps dénudé d’un homme, grand et barbu. Elle contourna une pile de rochers pour mieux voir. Elle était à peu près certaine qu’il s’agissait de Hamzakiir, et elle ne se trompait pas. Le mage était allongé sur le sol couvert de racines. Il était parfaitement immobile et Anila était incapable de dire s’il était mort ou vivant.

Elle élargit de nouveau son champ de perception, en vain. Elle comprit alors que l’homme balafré faisait barrière et elle sentit les poils se hérisser sur sa nuque. Il représentait une menace bien plus sérieuse qu’elle l’avait imaginé.

— Bonjour, dit Fezek. Je m’appelle Fezek. Et vous êtes… ?

L’homme plia les doigts dans un geste presque désinvolte et la goule tomba à genoux.

— Tudieu, lâcha Fezek.

Puis il bascula en avant et s’étala face contre terre.

Il resta immobile et Anila examina l’étrange personnage avec attention. Il avait une grosse bosse au milieu du front.

— Qui es-tu ?

Il sourit comme à un enfant qui demande pourquoi le soleil se cache pendant la nuit.

— Appelle-moi Brama. (Il fit un pas en direction de la lumière qu’elle créait par l’entremise de son lien vers le monde de l’Au-delà.) Je n’ai pas besoin de demander qui tu es, Anila. (Il l’examina comme un ornithologue se retrouvant nez à nez avec un phénix.) Tu es une personne bien curieuse, tu ne trouves pas ? Une femme qui marche dans les champs lointains. Cela me fait presque regretter de ne pas pouvoir m’attarder plus longtemps.

L’instinct de la jeune femme lui hurla de s’enfuir. Cet homme était terriblement… bizarre, mais elle avait fait un trop long chemin pour renoncer maintenant. Elle poussa donc les murs que Brama avait érigés autour d’elle et se projeta vers Hamzakiir. Elle réussit à les écarter et sentit un faible pouls. Il était donc en vie. Mais cela n’expliquait pas la présence de Brama dans cette caverne.

Comme s’il avait lu ses pensées, Brama fit un geste en direction du corps de Hamzakiir.

— Je t’en prie, dit-il. Il est à toi.

Anila intensifia sa lumière et approcha du mage en gardant un œil sur Brama. Depuis qu’elle était entrée dans les tunnels, les racines flétrissaient et se désagrégeaient. Mais pas toutes. Certaines demeuraient souples et délicates. Autour de Hamzakiir, une poignée d’entre elles avaient donné naissance à de fines vrilles qui couvraient désormais les épaules et les hanches du mage. Elles rampaient sur ses cuisses et son bas-ventre, s’infiltraient sous ses paupières et entre ses lèvres, se glissaient dans ses narines et ses oreilles.

Le cœur d’Anila accéléra. Hamzakiir était un des mages les plus puissants que le désert avait connus et Brama l’avait vaincu. Elle eut soudain l’impression d’être passée de la position de chasseur à celle de proie. Si Brama décidait de s’en prendre à elle…

Craignant le pire, elle se concentra de nouveau et réussit à se frayer un chemin jusqu’à l’esprit de Brama. Elle en avait déjà observé des dizaines, mais jamais comme celui-là. Il se composait de deux parties : une qui était indubitablement humaine, l’autre qui ne l’était pas. C’était une trame mentale identique à celle de Guhldrathen. La trame mentale d’un ehrekh. La jeune femme n’en crut pas ses yeux. Cela n’aurait pas dû être possible, mais il n’y avait aucun doute : elle contemplait la fusion parfaite d’une moitié d’esprit humain et d’une moitié d’esprit ehrekh.

Une histoire remonta du fond de sa mémoire. L’histoire d’un voleur qui avait brisé un saphir fabuleux au cours de la bataille de la Lance noire. Un ehrekh était emprisonné à l’intérieur de la gemme et le voleur l’avait libéré.

— Tu n’es pas seulement Brama, dit-elle. Tu es également Rümayesh.

Voilà qui expliquait pourquoi il avait vaincu Hamzakiir si facilement. Voilà qui expliquait pourquoi il pouvait l’empêcher d’utiliser ses pouvoirs.

Le sourire qui éclairait le visage de Brama s’élargit.

— Excellente déduction, mais il y a des questions autrement plus importantes à régler. Par exemple : que comptes-tu faire de Hamzakiir maintenant que tu l’as trouvé ?

Le cœur d’Anila s’emballa.

— Tout dépend de ce que vous lui avez fait.

— Après toutes les souffrances qu’il t’a infligées…

Le sourire de Brama se fit condescendant, puis il tira le kenshar accroché à sa ceinture. L’arme était abîmée, mais la lame acérée luisait d’un reflet mauvais.

— Après tout ce qu’il a fait à tes amis… (Il lui tendit le poignard, le manche en avant.) Tu penses encore que ta vengeance ne peut s’accomplir que dans certaines conditions ?

Anila ne savait pas comment Brama était arrivé dans cette caverne, elle ne savait pas quelles étaient ses intentions, mais elle devait bien reconnaître que sa présence était un don des dieux.

Alors qu’elle approchait de Hamzakiir, elle s’aperçut que les vrilles avaient soulevé ses paupières et qu’il la regardait. Son visage était détendu et dénué d’expression. Ce calme réveilla la colère de la nécromancienne. Elle se rappela le chaos pendant la cérémonie de remise des diplômes. Elle entendit les hurlements dans le forum du collegium. Elle sentit le gaz qui envahissait la basilique dans laquelle ils s’étaient réfugiés. Elle sentit le picotement de ses yeux tandis qu’elle se réveillait dans l’ancien temple souterrain d’Ishmantep.

Le pire était les supplications de ses amis. Leurs supplications et leurs hurlements sans fin. Ils résonnaient dans sa tête, l’obligeant à revivre la terreur qu’elle avait éprouvée tandis qu’elle cherchait à comprendre ce qui se passait. Une terreur qui montait d’un cran lorsque les cris d’un de ses camarades s’interrompaient. Au fil de sa captivité, elle avait appris la signification de ces silences : Hamzakiir en avait terminé avec l’un d’eux et il allait bientôt venir en chercher un autre. Lorsque cela arrivait, Anila priait pour que ce ne soit pas elle. Et quand quelqu’un d’autre était choisi, un horrible sentiment de culpabilité lui déchirait les entrailles, et empirait dès que les cris retentissaient de nouveau. Elle avait tellement pleuré qu’elle avait failli s’étouffer.

Brama sourit. Il lui tendait toujours le kenshar.

Anila regarda l’arme, le cœur battant, puis la saisit d’un geste brusque et s’accroupit près de Hamzakiir.

Les lèvres du mage tremblèrent.

— Pitié, lâcha-t-il dans un souffle.

Le battement d’aile d’une colombe blessée.

— Pitié ? répéta Anila, incrédule.

Hamzakiir ferma les yeux avec lenteur, puis les rouvrit.

— Pitié, ne fais pas ça.

Anila éclata de rire.

— Après tout ce que vous avez fait, vous demandez pitié ?

Elle l’enfourcha et s’assit sur son ventre, comme elle l’avait fait avec le Roi Sukru avant de le laisser mourir dans la caverne toute proche. Puis elle se figea en remarquant la toile formée par les racines qui s’enfonçaient dans la chair du mage.

Un bruit résonna dans un tunnel menant à la caverne. Une voix retentit.

— Brama ?

Brama regarda vers l’entrée de la galerie. Anila également. Elle eut à peine le temps d’apercevoir un objet métallique tourbillonner dans les airs et se planter dans la poitrine de l’homme qui se tenait près d’elle. Elle tourna la tête et vit une pointe en acier – une épingle à cheveux ? – briller sur ses vêtements sombres. Brama lâcha un grognement, puis porta une main à sa poitrine. Au même moment, un autre projectile se ficha à côté du premier.

Brama poussa un long gémissement et recula en titubant. Il heurta la paroi de la caverne, glissa à terre et se recroquevilla comme un ivrogne au coin d’un salon à oud.

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