Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 56
Ramahd, Cicio et Davud avançaient côte à côte dans le long tunnel sombre qui s’étendait sous la cité. Ils étaient suivis par Basilio qui avait demandé la permission de les accompagner et de se battre avec eux. Ramahd avait failli refuser, mais le diplomate avait de bonnes raisons d’en vouloir à Meryam et Alu savait combien ils manquaient de guerriers. Il avait donc fini par accepter. Le duc Hektor et le comte Mateo fermaient la marche avec les chevaliers et les soldats qui avaient choisi le camp de Ramahd.
Meiying avait quitté le groupe un peu plus tôt afin de couvrir leur approche. Hamzakiir avait fait de même, mais pour s’occuper de Meryam.
— Attendez mon signal, avait-il dit à Ramahd avant de disparaître. Soyez sûr qu’elle aura pris ses précautions.
Il avait donné le même avertissement aux Rois, à Emre et à ses guerriers. Ils devaient trouver le moyen de neutraliser la Reine, avait-il dit. Et c’était précisément ce qu’il était allé faire.
Une vague lumière apparut devant eux. Ils franchirent un coude et aperçurent une poignée de Lances d’argent avec des lanternes. Une patrouille chargée de s’assurer que personne n’approcherait de la caverne sans être repéré. Ramahd et ses camarades s’arrêtèrent tandis que Davud poursuivait son chemin à pas de loup. Plus l’espace le séparant des soldats diminuait et plus la lumière des lanternes semblait se détourner du jeune homme.
Il se glissa derrière une Lance d’argent et souffla quelques mots à son oreille. L’homme s’effondra comme un sac de sable sur le sol couvert de racines spongieuses. Un de ses camarades se tourna et se pencha sur lui pour voir ce qui lui arrivait. Davud refit ce qu’il avait fait avec le premier. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils soient tous à terre. Ramahd entendit de doux ronflements tandis qu’il passait près d’eux avec le reste de son groupe.
Au cours des jours qui avaient précédé, le Qaimirien avait craint qu’ils ne soient pas assez nombreux pour entreprendre une telle opération. Il pouvait compter sur le duc Hektor, une vingtaine de combattants expérimentés et une cinquantaine de guerriers khiyanats et kadris, mais cela lui semblait loin d’être suffisant pour défier Meryam. Et puis les Rois les avaient rejoints avec plusieurs Vierges du Sabre et un petit détachement de Lances d’argent, portant ainsi leur effectif à plus de cent lames. Ramahd en aurait préféré davantage, mais avec l’arrivée des flottes ennemies et l’agitation que cela avait suscitée, il estimait qu’ils avaient désormais de bonnes chances de capturer Meryam.
Ils éteignirent les lanternes des soldats endormis et se remirent en route dans les tunnels obscurs, guidés par la faible lueur argentée du sortilège d’orientation de Davud. Ils aperçurent bientôt une inquiétante lumière blanche qui gagna en intensité tandis qu’ils approchaient de l’extrémité de la galerie. Ramahd découvrit alors l’immense caverne dont il avait tellement entendu parler.
Un autre groupe de Lances d’argent montait la garde à la sortie du tunnel. Davud murmura à l’oreille de chacune d’entre elles et elles se figèrent. De loin, elles semblaient toujours sur le qui-vive, mais elles n’esquissèrent pas le moindre geste lorsque Ramahd et ses camarades approchèrent. Et elles ne réagirent pas davantage quand le Qaimirien se glissa derrière l’une d’entre elles et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
Le cristal était impressionnant. Après le long chemin dans les tunnels obscurs, le Qaimirien avait du mal à le regarder. Macide se balançait au-dessus, pendu par les chevilles, la poitrine nue et striée de rouge. Le cristal était d’une blancheur aveuglante avec des reflets violets, mais le sang du cheikh de la treizième tribu l’avait maculé de sang et il ressemblait désormais à un instrument contondant ayant servi à perpétrer un meurtre.
Un peu plus loin, une foule d’environ trois cents personnes était rassemblée autour de tables. Des Rois et des Reines, des vizirs et des viziras, des seigneurs et des dames. Tous étaient venus assister à la chute de Macide Ishaq’ava et des Hôtes sans Lune.
— Regardez-moi ça, grogna Cicio. On dirait un putain de banquet.
Il avait raison. Malgré l’aspect irréel du spectacle, ces gens se repaissaient des souffrances de Macide avec un naturel déconcertant. Ramahd ne portait pas le cheikh dans son cœur – bien loin de là –, mais il avait renoncé à ses désirs de vengeance lente et douloureuse. Ce n’était visiblement pas le cas de Meryam. La Reine s’adressait à la foule rassemblée devant elle. Elle s’interrompait souvent pour lever la tête et regarder Macide, comme si elle admirait le chef-d’œuvre de sa vie.
Elle semblait en bonne santé. Elle était même rayonnante, comme si elle était redevenue celle qu’elle avait été jadis. Mais Ramahd savait que ce n’était qu’un mirage. Il perça l’illusion et vit ce qu’il y avait de l’autre côté : une femme qui avait déjà un pied dans la tombe. Il suivit les contours du sortilège et découvrit qu’il ne se limitait pas à elle. Il englobait également Prayna, Esrin et neuf autres mages de sang de l’Enclave. Il lui faudrait un moment pour le neutraliser, et les mages risquaient de s’apercevoir de quelque chose. C’était pour cette raison que Hamzakiir lui avait demandé d’attendre.
— Où est-il ? souffla-t-il à Davud.
— Je ne sais pas… (Le jeune homme pointa le doigt vers les parois de la caverne.) Mais nous ne pourrons pas attendre très longtemps.
Ramahd se demanda ce qu’il voulait dire, et puis il comprit. Les racines s’étiolaient, se recroquevillaient et se desséchaient dans une vague mortelle qui progressait vers le cristal.
Meryam pointa le doigt vers l’une d’elles.
— Voyez ! lança-t-elle d’une voix forte. En ce moment même, ceux qui partagent le sang de Macide, les infâmes Hôtes sans Lune, quittent Sharakhaï pour se rendre dans le désert. Ils répondent à l’appel des champs en fleur et vont se jeter entre les branches des adicharas. Leurs âmes empoisonnées tuent les arbres alors que les arbres les tuent. La cité sera bientôt débarrassée de ses pires fléaux.
— Mer et pierre ! souffla Ramahd.
Il aurait voulu intervenir, mais il ne savait pas par où commencer. Le sortilège était d’une complexité et d’une force stupéfiantes. Il était mille fois plus compliqué que tout ce que Meryam avait pu faire auparavant. Et il avait sûrement agi sur les membres de la treizième tribu qui composaient le groupe d’Emre.
— C’est à nous maintenant, souffla Davud en arrivant à la même conclusion.
— À nous et aux Rois, dit Ramahd.
Leur nombre venait d’être réduit d’un bon tiers. Dans le meilleur des cas, ils pouvaient compter sur soixante âmes vaillantes pour affronter les deux cents personnes armées qui se trouvaient dans la caverne. Ramahd hésita. Une partie de lui le poussait à charger et à infliger autant de dégâts que possible en profitant de l’effet de surprise. Une autre lui conseillait d’attendre que le Roi Husamettín se lance à l’attaque et le dispense ainsi de faire un choix.
Cicio, le visage sombre, posa la question à laquelle son maître n’arrivait pas à répondre.
— On y va ou pas ?
Ramahd secoua la tête.
— On attend. Il y a encore une chance que Hamzakiir puisse nous donner un coup de main.
C’était une véritable torture que de regarder les racines flétrir. Ramahd était certain que la mort de chacune d’entre elles correspondait à la mort d’une personne. Ou de plusieurs. En ce moment même, des dizaines de malheureux périssaient, provoquant ainsi le dépérissement des arbres et l’étiolement des racines dans la caverne.
— Est-ce que tu es toujours invisible à leurs yeux ? demanda Ramahd à Davud.
— Oui. Mais le sort se dissipera quand les combats commenceront.
Le Qaimirien hocha la tête, puis se tourna vers le duc Hektor, le comte Mateo et le groupe de soldats qaimiriens – trente âmes qui ne connaissaient que trop bien les champs de bataille. Tous le regardèrent, prêts à obéir à ses ordres. À cet instant, un claquement sec retentit dans l’air froid. Tout le monde tourna la tête et vit une fissure verticale blanche à la surface du cristal.
Les invités hoquetèrent et montrèrent la fêlure du doigt.
— Gardez votre calme, dit Meryam. Tout cela est parfaitement normal.
La jeune femme était très douée pour cacher ses émotions. Personne ne se rendit compte de rien, mais Ramahd sentit la tension dans sa voix. Elle n’avait pas prévu que le cristal se briserait de la sorte.
Il se passa alors quelque chose d’incroyable. Meryam – la véritable Meryam – recula tandis que son double magique avançait vers le cristal. D’un geste de la main, l’illusion invita les convives à approcher. Ils obéirent avec des expressions et des mouvements qui trahissaient un mélange de peur et de curiosité. Prayna, Esrin et les mages de sang se dédoublèrent à leur tour. Leurs images se joignirent à la foule tandis que les originaux se glissaient derrière les Rois et les Reines.
Prayna toucha la nuque de la Reine Sunay. Esrin celle du Roi Umay et un troisième mage celle de la Reine Nayyan. Chaque fois, une image du monarque apparut et se dirigea vers le cristal tandis que l’original restait figé devant le mage, le visage dénué de toute expression.
— Ça commence, dit Ramahd à Cicio. Meryam et sa clique sont en train de dominer les Rois et les Reines de Sharakhaï.
Il y avait un mage pour chaque Roi et chaque Reine. À l’aide de leurs anneaux de sang, ils percèrent le poignet de leur proie et sucèrent son sang. Meryam se plaça derrière Alaşan qui était sans doute le monarque le plus influent de tous, une sorte de Roi des Rois.
Le cristal craqua de nouveau, plus fort que la fois précédente. Plusieurs personnes reculèrent avec une expression apeurée.
Meryam perça le poignet du Roi Alaşan, se pencha en avant et pressa ses lèvres contre la plaie, mais, alors qu’elle buvait son sang, elle se figea soudain. Puis elle commença à se convulser et elle s’effondra. Toutes les illusions s’évanouirent.
Voilà ! c’était la surprise que Hamzakiir avait préparée.
— Maintenant ! lança Ramahd.
Il s’élança vers le centre de la caverne et fonça droit sur Meryam. Ses hommes le suivirent en poussant un terrible rugissement.
Les Rois Husamettín, Cahil et Ihsan émergèrent d’un autre tunnel avec Sümeya, Yndris, Kameyl et un groupe d’une vingtaine de Lances d’argent. Les gardes qui surveillaient la caverne, comprit Ramahd. Husamettín avait dit qu’il essaierait de les rallier à leur cause. Il y était apparemment parvenu.
— À moi, Vierges ! cria le Roi des Lames. (Il leva Baiser de la Nuit et la pointa vers Meryam.) Joignez-vous aux véritables Rois de Sharakhaï et battez-vous contre l’usurpatrice !
Les Vierges les plus proches hésitèrent. Il avait peut-être convaincu les Lances d’argent, mais Ramahd doutait qu’il réussirait à faire de même avec les guerrières d’élite de Tauriyat. L’une d’elles se détacha pourtant de ses camarades et avança vers lui. Puis une autre. Et une autre. Une main complète se rassembla autour du Roi des Lames.
La Reine Sunay, qui se tenait toujours près de Prayna, les yeux vitreux, se tourna vers les autres guerrières et hurla :
— Protégez vos Rois et vos Reines !
Le cri sembla réveiller les soldats rassemblés autour du cristal. Ils n’attaquèrent pas, mais ils resserrèrent leurs rangs tandis que Ramahd et ses hommes approchaient.
— Déposez vos armes, et aucun mal ne vous sera fait, lança le seigneur qaimirien.
Husamettín et son groupe le rejoignirent.
— Faites ce qu’il dit ! Vous tous ! gronda le Roi des Lames.
Prayna écarta les mains et projeta une boule de lumière aveuglante vers Husamettín.
Mais Ramahd était prêt et le projectile magique se volatilisa avant d’atteindre sa cible. Un homme apparut derrière Prayna et lui toucha alors la nuque comme elle l’avait fait avec la Reine Sunay quelques minutes plus tôt. La mage de sang s’effondra. L’homme avança vers Ramahd d’un pas tranquille tandis que son corps se transformait. Il devint plus grand. Sa barbe poussa et vira au gris. Son visage s’allongea. Sa peau se plissa et se couvrit de taches sombres. Hamzakiir s’arrêta et se tourna vers la foule rassemblée autour du cristal.
— Je vous ai dit de déposer vos armes ! cria Ramahd.
Les soldats et les Vierges se regardèrent. Certains tournèrent la tête vers Meryam qui gisait à terre, secouée par des spasmes. D’autres semblaient plongés dans un profond débat intérieur.
Puis, par la grâce d’Alu, ils obéirent. Les Lances d’argent lâchèrent leurs armes et leurs boucliers. Les Vierges du Sabre déposèrent leurs lames d’ébène.
Ils avaient réussi. Ils avaient vraiment réussi.
Un nouveau craquement brisa le silence, et tout le monde tourna la tête vers le cristal. Une fissure transversale venait d’apparaître.
Le Roi Ihsan pointa son poignard vers Macide.
— Libérez-le !
Kameyl grimpa au sommet de l’échafaudage, son shamshir à la main. Au lieu de descendre le cheikh petit à petit, elle leva son arme et trancha la corde à laquelle il était pendu par les pieds. Macide tomba sur le cristal, glissa sur sa surface humide et s’écrasa avec un bruit étouffé sur les racines spongieuses qui couvraient le sol.
Alors que Ramahd se dirigeait vers lui, il leva la tête et cligna des paupières avec lenteur. Son visage était couvert de plaies et de sang. Il resta silencieux pendant une éternité, puis ouvrit la bouche et parla d’une voix rauque.
— Nous nous retrouvons enfin.
Ramahd avait imaginé que ce moment serait cathartique, qu’il le libérerait de la douleur, de la tristesse et des doutes qui le harcelaient depuis si longtemps. Il s’était trompé. Il n’y eut pas de délivrance. Yasmine et Rehann devaient être vengées, mais à cet instant il ne pensait à rien d’autre qu’au néant qui l’habitait depuis leur disparition.
Un lourd silence s’abattit dans la caverne et le Qaimirien sentit des pulsations régulières qui gagnaient en intensité. Puis des cris montèrent des tunnels qui se trouvaient de l’autre côté du cristal. De terribles hurlements de douleur. Des Lances d’argent jaillirent des galeries et s’égaillèrent en jetant des coups d’œil terrifiés par-dessus leurs épaules.
Une odeur de putréfaction et de pourriture envahit la caverne. Ramahd sentit son ventre se contracter, puis il eut l’impression que son âme se fendait en deux, comme si un démon venait de se réveiller en lui. Il connaissait cette sensation. Et il connaissait la créature qui en était à l’origine.
— Puissant Alu ! non ! souffla le duc Hektor à côté de lui.
L’instant suivant, la gigantesque silhouette de Guhldrathen apparut. L’ehrekh mort-vivant émergea du tunnel et se redressa. Ses queues s’enroulèrent et se tortillèrent. Ses côtes étaient largement écartées et sa cage thoracique ressemblait désormais à un grotesque présentoir d’organes en décomposition. Sa peau marbrée et putréfiée avait la couleur du sable après le crépuscule. Ses yeux blancs et vitreux ne conservaient qu’un vague soupçon de leur ancien éclat jaune acide.
L’ehrekh se dressa de toute sa taille et son regard maléfique se posa sur Ramahd.
Puis il chargea.
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