Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 10
La nuit suivant l’ultimatum adressé à la cheikh Neylana, Hamid resta allongé avec Darius dans la cabine principale. Il ne dormit pas. Il était surexcité. Il se remémorait l’attaque des asirim contre les Halarijans encore et encore. Ce n’était pas sa faute si le sang avait coulé. C’était celle de l’homme à l’arbalète. Huuri et Imwe s’étaient contentés de réagir au danger. Mais commander de telles créatures lui avait procuré un frisson comme il n’en avait jamais ressenti. Et il pourrait bientôt en lancer d’autres contre les ennemis de la treizième tribu. Il était impatient.
Sois quand même prudent. Si tu vas trop vite, tu risques d’inquiéter Macide et il pourrait bien te retirer ton commandement, te rabaisser à un rôle de larbin pour calmer Neylana. Mais si tu prends ton temps et que tu montres ce qu’il est possible de faire avec les asirim derrière soi, personne – pas plus Macide que Leorah, Shal’alara ou les anciens – n’essaiera de t’empêcher d’utiliser cette force. Tu pourrais même devenir cheikh si tu sais tirer ton épingle du jeu.
La fatigue finit par le gagner, mais les gémissements, les sanglots et les grognements des asirim l’empêchèrent de trouver le sommeil. Darius ne dormait pas lui non plus. Il avait la tête posée sur la poitrine de Hamid et caressait les poils de son ventre d’un air absent. Hamid le sentit se contracter quand un hurlement chantant rompit momentanément le silence.
— Ces bruits me grignotent l’âme, dit-il.
Les cris et les plaintes des asirim ne dérangeaient pas Hamid. Ils lui rappelaient ce qui se passerait si Neylana et sa tribu refusaient son offre.
— Je préférerais qu’ils m’obéissent à moi plutôt qu’aux Bouclières. (Darius gloussa.) Quoi ?
— Tu veux toujours tout contrôler.
— Pas toujours. (Hamid haussa les épaules.) Bon, d’accord, presque toujours, mais pourquoi pas ? J’ai fait mes preuves. Je gravis enfin les échelons au sein de la tribu. Je mérite bien de contrôler un petit quelque chose, non ?
Un souvenir lui traversa l’esprit. Darius et lui pelletaient du sable pour enterrer Emre. Celui-ci était ligoté, impuissant, au fond de la tombe qu’ils avaient creusée à son intention. C’était Hamid qui l’avait poussé à s’engager dans les Hôtes sans Lune, mais c’était lui que Macide avait tout de suite traité comme son fils. C’était lui qui avait été chargé des missions qu’on lui confiait auparavant. Quand Macide était allé parlementer avec les tribus orientales pour contrer la menace grandissante du Roi Onur, c’était lui qui avait été choisi pour l’accompagner. Quand une délégation avait été envoyée pour négocier un accord avec les Malasaniens, c’était lui qui en avait pris la tête. Macide avait même eu l’audace de demander à Hamid de lui servir de lieutenant, comme si c’était lui qui avait voué sa vie à la cause. Alors qu’Emre n’avait jamais été qu’un manipulateur qui s’attribuait la gloire des autres ! Enfant, ce n’était déjà qu’un sale petit crâneur. Au point que même Hamid ne lui arrivait pas à la cheville dans ce domaine – et par tous les dieux ! cela relevait de l’exploit.
Hamid cligna des paupières et se concentra sur les planches du plafond, sur Darius qu’il tenait dans ses bras, sur la colère qui refluait avec lenteur. Ces crises de jalousie étaient de plus en plus fréquentes ces derniers temps, et de plus en plus intenses, mais il était persuadé que tout irait bien s’il rentrait victorieux.
— Les anciens me respectent maintenant, mais Macide ne me fait pas entièrement confiance. Pas encore. Il faut que je lui montre que je peux faire plier Neylana.
— Tu dois surtout prouver que tu peux commander.
— Exactement. C’est pour ça qu’il faut que les asirim m’obéissent.
Une partie de lui aurait voulu qu’ils soient soumis à la treizième tribu comme ils avaient été soumis aux Rois. Il aurait voulu être leur maître, mais c’était malheureusement impossible. La subjugation s’était évanouie quand Sehid-Alaz, le Roi des asirim, avait brisé l’ancienne malédiction.
Darius était silencieux.
— Quoi ? demanda Hamid.
Darius leva la tête, mais essaya d’éviter son regard. Il faisait souvent cela quand il s’apprêtait à aborder un sujet qui, il le savait, ne plairait pas à son compagnon.
— Ça m’horripile quand tu fais ça, lâcha Hamid. Dis ce que tu as à dire.
— Je sais que tu veux devenir plus fort, commença Darius sur un ton prudent. Être chef, c’est donner des ordres et veiller à ce que les autres les suivent, mais c’est aussi donner l’exemple, montrer le chemin.
— Bien sûr ! (Hamid pointa le doigt vers la coque derrière laquelle se trouvaient les frégates et les asirim.) Mais comment peut-on leur montrer le chemin, à eux ?
— Je l’ignore, mais tu ne peux pas leur reprocher de ne pas obéir.
Comme s’ils avaient entendu les paroles de Darius, les asirim s’agitèrent. Un grondement monta de la meute, bientôt suivi d’un jappement et d’un bruit de lutte. Il y eut quelques coups sourds, puis le silence retomba.
— Ils viennent de recouvrer leur liberté. Ils peuvent désormais choisir leur destin.
Darius n’avait pas tort. Si Hamid avait été maudit et obligé de servir les Rois pendant quatre siècles, il n’aurait certainement pas envie de se soumettre à un nouveau maître.
Il y avait cependant un point positif. Une partie des asirim, lasse de tuer, avait choisi de ne plus combattre, mais d’autres avaient décidé de protéger leurs descendants et se considéraient désormais comme des guerriers de la treizième tribu. Ils étaient prêts à faire tout ce que leur demanderaient leur roi immortel, Sehid-Alaz, et leur cheikh, Macide. Et puis il y avait ceux, comme Huuri et Imwe, qui regrettaient leur sombre passé et qui rêvaient de nouveaux bains de sang.
Il convenait cependant de se montrer prudent. Que se serait-il passé si les jumeaux avaient attaqué de fidèles alliés de la treizième tribu ? si leurs adversaires ne s’étaient pas laissé intimider ? Hamid ne pouvait pas tolérer de telles incartades. Il devait trouver le moyen de les contrôler. Il se demandait comment ils réagiraient au fouet quand on frappa à la porte de la cabine.
— Hamid ? appela une voix grave.
Hamid leva les yeux au plafond. C’était Lémi le Frêle.
— Retourne te coucher, Lémi. (Les gémissements des asirim gagnèrent en intensité, mais personne ne réagit derrière la porte.) Lémi, je t’ai dit de retourner te coucher.
— Oh, arrête un peu ! intervint Darius. Tu sais comment il est. (Il tourna la tête vers la porte et parla plus fort.) Quelque chose ne va pas, Lémi ?
Tout le monde savait que le colosse avait une peur bleue des asirim. Curieusement, cette peur avait empiré depuis qu’il avait tué celui qui avait attaqué Emir, le roi malasanien. Lorsqu’on s’arrêtait pour la nuit, on ancrait généralement l’Amarante à l’écart de la meute afin qu’il puisse dormir, mais cette nuit, elle s’était installée à proximité du navire.
— Lémi, poursuivit Darius. Tu peux dormir ici si tu veux.
Il y eut un bref silence, puis la porte grinça et s’ouvrit avec lenteur. Lémi apparut dans l’encadrement, image d’un corps d’adulte qu’on aurait fait entrer de force dans un cercueil d’enfant. Il portait ses vêtements de nuit et serrait la boule de chiffons en coton qui lui servait d’oreiller contre sa poitrine. Il était visiblement embarrassé.
— Tu entres oui ou non ? demanda Hamid sur un ton agacé.
Darius lui administra une claque sur la poitrine.
— Allonge-toi, dit Darius. Je vais te chanter une chanson.
Au bout de quelques minutes, un puissant ronflement envahit la cabine et berça Hamid qui s’endormit à son tour.
Le lendemain, quand le soleil arriva à son zénith, Hamid se dirigea vers le camp halarijan en compagnie de cinq Bouclières.
— Je viens chercher la réponse de votre cheikh, dit-il aux hommes qui le regardaient depuis le pont des navires.
— Tu as dit que tu lui laissais un jour pour décider, répliqua l’un d’eux. Nous avons tous entendu.
Hamid était sur le point d’aboyer qu’il voulait voir Neylana tout de suite quand il remarqua une traînée de poussière qui montait dans le lointain. Des navires. Il s’éloigna de quelques pas et scruta l’horizon. Trois bâtiments se dirigeaient vers le camp.
Le bourdonnement se réveilla derrière son crâne.
— Qu’est-ce qui se passe ? hurla-t-il.
Le Halarijan qui s’était adressé lui recula et disparut de son champ de vision.
Dévoré par une envie de plus en plus pressante de planter son poignard dans le ventre de quelqu’un, Hamid pénétra dans le cercle des navires halarijans et se dirigea vers le pavillon de toile où s’étaient tenues les négociations de la veille. Le pavillon avait disparu. Les feux de camp avaient disparu. Il ne savait pas à bord de quel vaisseau se trouvait Neylana et il ne voulut pas l’appeler de crainte d’avoir l’air ridicule – car il était certain qu’elle ne répondrait pas. Il fit donc demi-tour et s’éloigna en direction de l’Amarante.
— Trouvez-la ! ordonna-t-il aux Bouclières par-dessus son épaule.
Mais elles ne la trouvèrent pas. Et les trois vaisseaux inconnus approchaient. À travers sa lunette, Hamid vit que le pavillon du premier présentait l’arbre blanc des Halarijans, celui du second le cheval rouge des Narazid et celui du troisième les ailes noires des Okans. Ils ralentirent et jetèrent l’ancre à quelques centaines de mètres de l’Amarante. Une petite délégation descendit de chaque navire et se dirigea vers un grand clipper halarijan.
Une heure plus tard, un porte-parole replet se présenta au pied de la passerelle de l’Amarante et demanda à voir Hamid.
— Nous sommes prêts à vous donner notre réponse, déclara-t-il.
Hamid gagna le camp halarijan en compagnie de Lémi le Frêle, de Darius et de toutes les Bouclières. Il ordonna qu’on fasse rentrer les asirim dans les cales des frégates et que les marins se tiennent prêts à les libérer. S’il se passait quelque chose d’anormal – quoi que ce soit d’anormal –, les rampes des navires s’ouvriraient et les asirim se lanceraient à l’attaque des vaisseaux halarijans.
Neylana apparut. Elle semblait vieille et frêle. Les membres de sa tribu étaient rangés derrière elle, vêtus de robes, de dishdashas et de modestes vestes. Il y avait également quelques Narazid et Okans qu’on reconnaissait à leurs tatouages sur le visage et les mains. Ils portaient des khalats et des rubans parsemés de joyaux. Il s’agissait probablement de cheikhs. Ils étaient plus jeunes que Neylana, et plus replets, mais, aux yeux de Hamid, ils étaient tout aussi faibles.
— Vous êtes venus pour nous demander de rejoindre votre alliance, déclara Neylana sans prendre la peine de présenter Hamid. (Elle parlait d’une voix forte, en regardant les personnes qui se trouvaient autour d’elle et sur le pont des navires.) Vous êtes venus avec de fausses promesses de richesse et de gloire partagées, avec un poignard caché dans le dos, prêts à frapper si notre réponse ne vous convenait pas. Votre comportement m’a rendue méfiante à l’égard de la treizième tribu, et à l’égard de Macide.
Un lourd silence s’ensuivit et Hamid fit la moue.
— Je dois vous avertir que les longs discours m’ennuient.
Il envisagea d’appeler les asirim, mais il était intrigué. L’attitude de Neylana avait changé. Que s’était-il passé depuis la rencontre de la veille ?
— Je suis tout aussi impatiente, Hamid Malahin’ava, alors allons droit au but. J’aurais pu te mentir, hier. J’aurais pu te cacher que la Reine Meryam nous a fait une offre de paix. Je ne l’ai pas fait. Je voulais écouter le messager de la treizième tribu afin d’en apprendre davantage sur l’homme qui l’a envoyé.
Le visage de Hamid devint écarlate. Il évita soigneusement de regarder ses camarades – Sirendra, Darius et les autres – de crainte de découvrir ce qu’il y avait dans leurs yeux.
— Vous m’avez promis une réponse.
— Et tu vas la recevoir, mais peut-être pas comme tu l’imaginais. Tu t’es comporté de manière honteuse, mais une personne m’a convaincue que tous les Khiyanats ne te ressemblent pas. Une personne qui pense que tu agis dans ton seul intérêt, sans tenir compte des instructions de Macide. Et que, si tu n’étais plus là, nous pourrions probablement établir des relations d’égal à égal avec les autres tribus.
Hamid éclata de rire. Un rire qui résonna pitoyablement dans le néant du désert. Cela lui donna envie de frapper, de faire du mal.
— Et qui est donc cette personne ?
Neylana sourit et fit un pas de côté. Les guerriers qui se trouvaient derrière elle l’imitèrent. La foule se sépara et une allée se forma entre Hamid et la coque polie par le sable du galion. Un homme se tenait au pied du navire. Il portait un sarouel et une simple tunique en lin. Des bracelets en cuir ceignaient ses avant-bras. Son menton pointu était orné d’une barbe tressée. Ses cheveux formaient des nattes qui se chevauchaient sur son crâne.
Hamid le connaissait. Il avait grandi avec lui. Ils avaient exploré les rues de Sharakhaï ensemble, deux alouettes qui étaient passées de bande en bande jusqu’à ce que Hamid en ait assez et décide de rejoindre les Hôtes sans Lune. Il lui fallut un long moment pour comprendre, pour mettre un nom sur le fantôme qui se tenait devant lui. Et quand il y parvint enfin, il resta immobile, hagard, incapable d’articuler un mot.
Ce fut Lémi le Frêle qui rompit le silence. Il leva les mains tandis qu’un large sourire éclairait son visage.
— Par tous les dieux qui respirent ! mais c’est Emre !
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