Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà
Chapitre 30
Çeda contempla la carcasse du Meunier Rebelle. Puis celle du galion royal qui se trouvait un peu plus loin. Puis la charpentière de marine qui s’appelait Varal et qui, pour une raison mystérieuse, était devenue la réincarnation d’une déesse.
Nalamae, songea Çeda. C’est Nalamae désormais.
La femme qui avait été Varal contempla ses mains, les tournant et les retournant comme si elle avait du mal à comprendre ce qui venait de se passer.
— Empêche les Rois d’approcher ! lança Çeda à Sümeya avant de s’élancer vers la déesse.
Nalamae leva la tête avec lenteur.
— Comment cela est-il possible ? demanda-t-elle.
C’était la mortelle qui parlait. La femme qui était née à Sharakhaï et qui s’était bâti une vie dans ce monde magnifique et parfois cruel.
Çeda éprouva un élan de compassion pour elle. Son identité lui avait été volée par une déesse et elle ne savait même pas s’il existait un moyen de la récupérer.
— La déesse avait besoin d’un nouveau corps.
— Eh bien ! qu’elle en choisisse un autre que le mien !
Elle était triste et perdue. Çeda avança et la prit dans ses bras.
— Je suis désolée que ça vous soit arrivé à vous, mais c’est arrivé. Et vous avez désormais une tâche à accomplir.
— Quelle tâche ?
— Nous voulons tous être libres de vivre notre vie comme nous l’entendons. Nous voulons voir nos enfants grandir. Nous voulons rester avec ceux qui nous sont chers. Nous voulons la paix. Mais ces choses n’arrivent pas comme ça. Il faut les gagner à coups de sabre. C’est désormais votre destin. Vous devez aider le peuple du désert à obtenir tout cela.
Pendant un moment, Nalamae resta figée contre Çeda, les bras ballants. Puis elle glissa les mains autour des hanches de la jeune femme, la serra avec force et se mit à pleurer.
— Ne soyez pas triste, souffla Çeda en lui caressant le dos. Vous n’êtes pas seule. Et tout n’est pas perdu. L’acacia vous attend. Allons lui rendre visite et écoutons ce qu’il a à nous dire. Ensuite, nous chercherons un moyen pour que vous puissiez retourner auprès de votre famille.
— Ma famille…
Nalamae renifla et s’écarta de la jeune femme. Elle jeta un coup d’œil en direction des Lances d’argent, des Rois immobiles et des curieux qui étaient venus assister à la bataille contre Goezhen. Puis elle se tourna vers Sharakhaï, cette ruche humaine.
— Ma famille est plus nombreuse que je l’avais imaginé.
Çeda sourit.
— S’il y avait plus de gens à penser cela, le monde serait bien meilleur.
Nalamae éclata de rire. Un moment si pur et si authentique que Çeda se joignit à elle.
Sümeya tenait son sabre à la main. Elle était parvenue à empêcher les Rois d’approcher, mais Ihsan montrait des signes d’impatience.
— Si vous en avez terminé, lança-t-il, je pense que nous ferions mieux de nous mettre en route.
Çeda l’ignora et regarda autour d’elle. Deux navires endommagés. Des dizaines de morts et de blessés. Une foule qui l’observait, elle et la déesse. Elle pointa le doigt vers les chevaux qui avaient survécu par miracle et se dirigea vers eux en entraînant la déesse.
— Ils vont nous mener jusqu’à la Mariée Rouge. Ensuite, nous lèverons les voiles aussi rapidement que possible.
— Je ne peux pas vous laisser faire cela ! lança Ihsan en les suivant.
— Je ne vous laisserai pas m’arrêter, Ihsan, répliqua Çeda.
Elle ferma le poing droit et se concentra sur la douleur. Le pouvoir du désert répondit aussitôt à son appel.
— Pas cette fois-ci.
Mais Ihsan continuait à se rapprocher. Il ne s’arrêta qu’au moment où la jeune femme dégaina Fille du Fleuve et la pointa vers lui.
— S’il te plaît, dit-il. (Il leva les mains en signe de paix.) Nous avons un but commun.
— Un but commun ? (Elle avança jusqu’à ce que la pointe de son shamshir ne soit plus qu’à quelques centimètres de son visage.) Comment osez-vous dire ça après ce que vous avez fait à Osman ? Après ce que vous avez fait à tant de gens ?
Cahil avança et s’arrêta à la droite d’Ihsan en tenant son marteau d’armes avec désinvolture. Husamettín, Zeheb et Yndris se rapprochèrent et se placèrent sur sa gauche. Sümeya, Kameyl et Jenise se rassemblèrent derrière Çeda, leurs sabres à la main.
— Vous avez l’air ridicules, grinça Cahil. Rengainez vos armes avant que je perde patience.
Çeda avança d’un pas, mais Ihsan s’interposa entre elle et le Roi Confesseur.
— Baisse ton sabre, Çeda. Je sais que tu es en colère, mais je t’en supplie, écoute la voix de la raison.
La jeune femme éclata de rire.
— Le temps de la raison est passé, Ihsan. Maintenant, ôtez-vous de mon chemin si vous tenez à la vie.
— Je ne peux pas faire cela. (Elle essaya de passer en l’esquivant, mais il fit un pas de côté pour l’empêcher d’approcher de Cahil.) Çedamihn, tout cela était écrit dans la prophétie.
Çeda n’en crut pas ses oreilles.
— Vous autres, Rois, n’avez jamais manqué d’imagination pour excuser vos crimes. Vous affirmez maintenant qu’ils résultaient d’une prophétie ?
— Tout cela a été prédit par Yusam. Il l’a écrit dans ses carnets. Et il a vu bien d’autres choses. Des choses que tu dois connaître. Des choses qui changeront ton destin.
— Allez vous faire foutre ! (Çeda fit siffler son sabre devant elle, obligeant Ihsan à reculer.) Vous et vos putains de prophéties !
— Tout était décidé d’avance.
— Non, sûrement pas ! Rien n’était écrit d’avance. Vous ne comprenez donc pas ? Les visions de Yusam… (La jeune femme jeta un coup d’œil en direction de Nalamae.) Les prédictions de l’arbre de Nalamae. Ce ne sont que des aperçus d’un avenir possible. Vous aviez des choix à faire. Et, que vous le vouliez ou non, vous en avez fait. (Elle pointa Fille du Fleuve vers Cahil.) Et lui aussi. Et il est grand temps qu’il en paie le prix.
— Tu parles d’avenirs possibles ? Yusam a vu beaucoup de choses, Çeda. Il a vu Sharakhaï en ruine. Il a vu ses habitants – hommes, femmes et enfants – morts. Nous devons agir avec une extrême prudence pour que cela n’arrive pas. Le destin de tous ces gens en dépend. Pas simplement le mien ou le tien. (Il fit un geste en direction des autres.) Pas simplement le leur. Celui de tous ceux que tu as connus. Emre. Davud. Sa sœur, la boulangère. Seyhan, le vendeur d’épices. Ibrahim, le conteur d’histoires. Et même cette gamine que tu avais prise sous ton aile, Mala. Le destin de tous ces gens, Çeda. Il dépend de nous. (Il avança d’un pas et poursuivit d’une voix plus basse.) J’ai trouvé un chemin que nous pouvons suivre. Un chemin qui permettra de sauver tout le monde. Tu ne comprends donc pas ? Nous devons le suivre !
L’inquiétude de sa voix était perceptible. Ihsan était un intrigant qui rêvait de régner seul sur Sharakhaï et, pour arriver à ses fins, il complotait depuis des générations, voire des siècles. Çeda pensait qu’il était sincère, qu’il voulait vraiment sauver la cité et ses habitants, mais rien ne prouvait qu’il ait trouvé le bon chemin pour y parvenir. Il était allé trop loin. Cahil était allé trop loin.
Ihsan dut sentir ses doutes, car il reprit la parole à voix basse.
— Ne m’oblige pas à te contraindre.
Un mélange de douleur et de chaleur embrasa la main droite de Çeda, comme si elle l’avait plongée dans une marmite d’eau bouillante. La sensation remonta le long de son bras jusqu’à son cœur et la colère qu’elle avait éprouvée un peu plus tôt se réveilla.
— Vous avez mal choisi vos mots, Ihsan. (Elle pointa Fille du Fleuve vers son œil.) Ne me menacez pas. Vous m’entendez ? Ne me menacez plus jamais !
Nalamae approcha et toucha l’épaule de la jeune femme.
— Je suis désolée pour Osman. Je suis vraiment désolée. Mais peut-être a-t-il raison. Rien ne nous oblige à faire route ensemble. Nous avons deux navires. Rendons-nous dans la vallée dont vous m’avez parlé. Recevons les visions que l’acacia daignera nous donner. Et nous verrons bien quel avenir attend les Rois de Sharakhaï.
Pendant un moment, Çeda ne put que respirer et écouter le bruissement de son sang dans ses oreilles. Elle savait que la déesse avait raison. Elle le savait, mais elle voulait l’oublier. Elle voulait effacer le sourire suffisant qui s’étalait sur le visage de Cahil et voir la lumière s’éteindre dans ses yeux. Frissonnant de rage, elle jeta Fille du Fleuve dans le sable, puis poussa un interminable hurlement. Cela ne l’aida en rien à calmer la frustration qui bouillonnait dans sa poitrine.
— Nous irons dans la vallée, dit-elle avec lenteur, articulant chaque mot comme s’il lui brûlait la gorge.
Puis elle se tourna et avança vers Cahil.
Le Roi Confesseur écarquilla les yeux et leva son marteau d’armes. Çeda continua à avancer et il frappa. Avec force. Et une maladresse incompréhensible.
Çeda, elle, était prête. Elle esquiva le coup, se pencha et avança tandis que Cahil frappait de nouveau. Le marteau d’armes siffla au-dessus de son crâne et la jeune femme se redressa en mettant tout le poids de son corps dans l’uppercut qu’elle lui porta à la mâchoire.
La tête du Roi Confesseur bascula en arrière. Il recula de quelques pas en titubant, puis essaya de lancer une nouvelle attaque, mais tout se termina en un instant. Çeda lui assena un coup de coude à la tempe, puis pivota et frappa du poing à l’estomac. Les poumons de Cahil se vidèrent tandis qu’il se pliait en deux et la jeune femme en profita pour lui porter un terrible coup de genou au visage. Cahil s’effondra en arrière, les yeux vitreux.
Çeda approcha et le toisa tandis qu’il se roulait en boule.
— C’est pour Osman, misérable sac à merde.
Et elle lui cracha dessus.
Ihsan regarda la scène avec détachement. Les yeux de Zeheb semblaient incapables de se fixer sur un point précis et ses lèvres articulaient des mots silencieux. À la grande surprise de Çeda, Husamettín avait empêché Yndris d’intervenir pendant le combat.
— Ce n’est pas terminé, dit-elle au Roi des Lames. (Puis elle se tourna vers Ihsan et Zeheb.) Rien n’est terminé.
Sur ce, elle alla récupérer Fille du Fleuve et se dirigea à grands pas vers les chevaux.
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