Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 62 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 60

 

Prisonnier de son propre corps, Brama regarda avec horreur Anila s’accroupir près de Hamzakiir. C’était sa faute. Il avait laissé Rümayesh reprendre l’ascendant sur lui. Après avoir failli tuer Mae dans les champs en fleur, il avait sombré dans un puits de désespoir. Ses doutes et ses échecs l’avaient affaibli bien plus qu’il l’avait imaginé et Rümayesh en avait profité pour le renverser.

Pendant des mois, il avait cru qu’il serait capable d’expulser l’ehrekh de son esprit et de son corps grâce à l’os de Raamajit. Il s’était trompé. Il avait à peine réussi à retarder l’exécution du plan de Rümayesh. Plus personne ne pouvait l’arrêter maintenant. Elle allait enfin atteindre son but : gagner les champs lointains. Et qu’importe ce qui arriverait à Sharakhaï et au Grand Shangazi.

Pire encore : une partie de lui voulait qu’elle réussisse. Pour en finir une fois pour toutes. Il avait à peine cherché à résister à son emprise au cours des derniers jours. Elle avait rencontré la Reine Meryam et lui avait montré le sigil qui lui manquait pour tisser son terrible sortilège. Elle avait arpenté les palais des Rois en enflammant les passions ici, en les apaisant là, en accordant de menues faveurs pour s’assurer que chaque pièce serait à sa place le moment venu.

Dans la caverne, elle avait assisté au commencement du rituel et souri tandis que des centaines d’innocents se dirigeaient vers les champs en fleur sans même se demander pourquoi. À l’extérieur de la cité, les petites flammes des âmes mortelles – des hommes, des femmes et des enfants – s’étaient déployées en un gigantesque arc avant d’être soufflées. De nombreux asirim avaient péri, eux aussi. Meryam se rapprochait de son but. Rümayesh également.

Et puis Çeda et Sehid-Alaz étaient parvenus à contenir le sort. Rümayesh avait envisagé de se précipiter dans les champs en fleur pour les tuer, puis s’était ravisée. Elle était un rejeton de Goezhen et elle craignait qu’une intervention si directe l’ancre définitivement dans ce monde et l’empêche de gagner les champs lointains malgré l’âme humaine qui était liée à la sienne.

Peu après, Macide avait été tué et le sortilège – qui reposait sur lui – s’était dissipé. Le sang des morts nourrissait toujours les adicharas, mais Sehid-Alaz et les asirim ralentissaient son effet et l’ehrekh n’était plus certaine que le cristal se briserait. Elle était dévastée. Après tant d’efforts. Après être arrivée si près de son but…

Le cristal avait cependant atteint son point critique. Il suffisait que quelqu’un – quelqu’un de puissant – lui assène une ultime poussée pour le faire basculer. À peine Rümayesh était-elle arrivée à cette conclusion qu’elle avait senti la présence de Guhldrathen et, à travers lui, celle d’Anila la nécromancienne. Elle les avait observés avec attention. Elle avait examiné les lignes du destin qui les unissaient. Ces lignes l’avaient conduite à Hamzakiir et un plan avait germé dans sa tête.

Cela avait été un jeu d’enfant d’attirer Anila dans cette caverne et d’exacerber sa haine. La nécromancienne était sur le point de tuer Hamzakiir et d’offrir son sang aux adicharas quand une épingle à cheveux en acier avait sifflé dans l’air.

Une terrible brûlure envahit la poitrine de Rümayesh, la poitrine de Brama. Une véritable torture qui empira lorsqu’un second projectile la frappa, s’enfonçant plus profond que le premier et lui perçant le cœur. Rümayesh tituba et s’effondra contre la paroi de la caverne. Elle leva une main pour arracher les épingles, mais la douleur empira dès qu’elle les effleura. Une douleur que son hôte sentait autant qu’elle.

Brama lutta pour reprendre le contrôle de son corps, mais Rümayesh avait senti le toucher des anciens dieux à travers cette souffrance. Les épingles étaient des reliques des premiers temps. Elles avaient été forgées par Annam et exacerbaient son envie de les sentir de nouveau.

Non, dit-elle à Brama. Je ne te laisserai pas faire. Je suis trop près du but.

Brama rassembla ses dernières forces, mais le combat semblait perdu d’avance. Malgré la douleur, la peur et l’angoisse, Rümayesh restait la plus forte.

Deux silhouettes se dessinèrent à l’entrée du tunnel. Mae apparut dans son armure laquée, le visage caché par le masque de démon. Derrière elle, la reine Alansal portait une élégante robe en soie. Ses longs cheveux coulaient sur ses épaules et dans son dos comme une cascade de lumière noire. Tandis qu’elle toisait Rümayesh d’un air sombre, Mae ouvrit une attache de son masque qui glissa sur le côté. Elle dit quelque chose, mais Brama ne l’entendit pas. Rümayesh était concentrée sur Anila. Seule la nécromancienne importait à ses yeux. C’était elle qui pouvait faire basculer le cristal dans un sens ou dans un autre.

Alansal se dirigea vers la jeune femme avec prudence, les mains devant elle, comme si elle la considérait comme une menace.

— Nous avons entendu ton histoire, dit-elle. Et nous connaissons bien Rümayesh. Tu peux me croire quand je te dis qu’elle ne se soucie aucunement de toi. Elle ne veut qu’une seule chose : que tu tues Hamzakiir.

Mais Anila était très vulnérable. Rümayesh n’eut pas beaucoup d’efforts à faire pour réveiller sa colère et la transformer en haine aveugle.

— Il doit mourir ! cracha la jeune femme en regardant la reine miréenne.

— Non. (Alansal approcha un peu plus.) Tu ne comprends donc pas ? Nous sommes à un moment critique. Le cristal menace la cité sous laquelle nous nous trouvons. Rümayesh veut qu’il bascule d’un certain côté. Et elle veut que ce soit toi qui le fasses basculer. Je t’en supplie, retiens ta main vengeresse jusqu’à ce que nous trouvions le moyen de…

Le reste de ses mots s’étrangla dans sa gorge et se transforma en gargouillis incompréhensible. Les épingles de la reine neutralisaient la plus grande partie des pouvoirs magiques de Rümayesh et de l’os de Raamajit, mais l’ehrekh parvint à gélifier l’air. Brama le sentit écraser sa poitrine comme une presse. Mae et la reine Alansal ralentirent, puis se figèrent.

Anila fut affectée, elle aussi, mais dans une moindre mesure. Rümayesh l’avait laissée libre de ses mouvements. La jeune femme regarda Hamzakiir dans les yeux, puis serra le manche de son poignard à deux mains, la pointe vers le bas.

La reine Alansal toussa et lui cria d’arrêter. Puis elle interrompit ses supplications et se mit à parler dans une langue que Rümayesh ne connaissait pas. Essayait-elle de lancer un sort ?

— Écoute-moi, Brama ! cria Mae. Tu te bats contre Rümayesh ! Tu te bats !

Rümayesh prit la parole à travers la bouche de Hamzakiir.

— Collum. Jasur. Raji. Aphir.

C’étaient les noms des camarades de classe d’Anila, des étudiants du collegium sur lesquels Hamzakiir avait pratiqué d’horribles expériences avant de les transformer en instruments de mort. Ces noms enragèrent la jeune femme, mais ils rappelèrent aussi à Brama les gens qu’il aimait : sa famille, ses anciens amis des quartiers ouest, les habitants du Nœud qui l’avaient aidé à débarrasser la cité du fléau du lotus noir. Si Rümayesh remportait la partie, tous ces gens mourraient.

Toujours ralentie par le sortilège de l’ehrekh, Mae approcha et se pencha vers Brama. Son ravissant visage rond montrait à quel point elle tenait à lui. Il avait de la chance de l’avoir rencontrée. C’était une véritable amie, et elle mourrait également si le cristal se brisait.

Alors Brama se battit. Il retourna le sortilège contre Rümayesh et, lorsque Anila leva son poignard pour le plonger dans la poitrine de Hamzakiir, il l’étendit jusqu’à elle. La jeune femme ralentit, puis se figea à son tour, les muscles contractés de ses bras et de son cou brillant dans la lumière spectrale.

Non ! hurla Rümayesh dans la tête de Brama. Non !

Mais il était trop tard. Brama se déchaîna comme une tempête du désert, déchirant et balayant tout sur son passage. Il enveloppa l’ehrekh et la projeta dans des profondeurs dont elle ne soupçonnait même pas l’existence.

Mais les Fileuses du Destin pouvaient se montrer aussi cruelles qu’inventives. Brama avait oublié Fezek, et, quand il reprit le contrôle de son corps, le sort qui immobilisait la goule se dissipa. Fezek se leva tant bien que mal, se tourna et vit qu’Anila était pétrifiée. Croyant que Brama l’attaquait, il se jeta sur lui en poussant un rugissement bestial et lui assena une série de coups sur le crâne.

Brama fut sonné et le sortilège d’immobilisation se dissipa à son tour. Mae et la reine Alansal recouvrèrent l’usage de leur corps, mais Anila également. Alors que les deux Miréennes se précipitaient vers elle, la jeune femme poussa un cri de pure haine et plongea le poignard dans la poitrine de Hamzakiir. Le mage de sang se raidit. Le sang se rassembla autour de la lame, puis coula à flots lorsque Anila l’arracha d’un geste sec.

Il se répandit comme une infection sur son torse et son ventre.

Alansal essaya de l’essuyer avec un pan de sa robe en soie, mais il y en avait partout et les racines qui couvraient le corps du mage commencèrent à l’absorber.

— Les racines ! cria-t-elle. Arrachez les racines !

Brama agita les mains pour lancer un sort. Autour de lui, les racines se soulevèrent, mais certaines commençaient déjà à flétrir. La vague mortelle s’étendit en direction des trois galeries qui menaient à la caverne, comme si Hamzakiir était devenu la source d’une terrible épidémie. Alansal arracha ses épingles de la poitrine de Brama et les abattit sur les racines.

Brama poussa un grognement de douleur. Mae s’agenouilla près de lui et pressa un bandage sur ses blessures.

— Je sais tu es là, Brama. Je vois dans tes yeux. (Elle fit un geste en direction des racines.) S’il te plaît, arrête-les de mourir. Arrête-les de mourir avant il est trop tard.

Brama essaya, mais il ne savait pas quoi faire pour interrompre le phénomène. Mae sentit son désespoir et retourna auprès de sa reine en fauchant les racines avec son arme, un dao à tranchant unique. Un instant plus tard, Brama récupéra son poignard dans les mains tremblantes d’Anila et se joignit aux deux Miréennes, mais les racines étaient trop nombreuses.

Ils furent vite débordés. La vague gagna les trois galeries et ils renoncèrent. Ils se regardèrent, abasourdis, trop effrayés pour prendre la parole. À quoi bon parler ? Ils savaient ce qui allait se passer. Dans quelques instants, le sang de Hamzakiir atteindrait la caverne. Et le cristal.

Ils avaient échoué.

Brama avait échoué.

La reine Alansal était furieuse. Elle foudroya Brama, Anila et Fezek du regard, puis serra ses épingles comme si elle envisageait de les tuer l’un après l’autre. Elle lança ensuite une série d’ordres en miréen et partit à grands pas, ses cheveux et les pans de sa robe flottant dans son sillage.

Mae semblait au bord du désespoir.

— Je dois m’en aller. Ma reine a ordonné. (Elle rattacha son masque de démon.) Elle prendra Sharakhaï, Brama. C’est mieux tu n’es pas là quand elle fera.

Elle partit retrouver sa reine. Alansal était venue pour arrêter Rümayesh et empêcher le cristal de détruire la cité qu’elle convoitait. Elle avait échoué, alors elle chercherait une autre solution. Brama se demanda ce qu’elle avait l’intention de faire.

Anila était à genoux, appuyée contre un gros rocher. Elle semblait abasourdie. Et prête à franchir les portes de la mort à l’instant où elle fermerait les yeux.

Et Brama eut une idée. Une idée folle. Une idée géniale. Une idée aussi délirante qu’ambitieuse.

Ça ne marchera jamais, dit la voix de Rümayesh au fond de lui.

Il l’ignora et se dirigea vers Anila.

— Vite, dit-il à Fezek. Aide-moi à la mettre debout.

— Pourquoi ? Où allons-nous ?

— À la caverne. (Brama serra les dents sous le coup de la douleur qui envahit sa poitrine quand il saisit la jeune femme par le poignet et tira pour la lever.) Nous devons arriver avant la reine Alansal.

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