Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Bradley P. Beaulieu · Chapitre 26 sur 72

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Sharakhaï T5 : La Porte vers l'au-delà

Chapitre 24

 

Ihsan et Yndris marchaient côte à côte le long du quai du port occidental, enveloppés par le tumulte de la cité. Devant eux, l’entrée d’une ruelle était surplombée par une vieille arche en pierre ornée d’une fleur de rosier rouille, symbole de Naamdah, la déesse de la chance kundhanaise. Peu de Sharakhiens savaient que Naamdah était également la sainte patronne des voleurs. Les prêtres de son Église avaient fait de leur mieux pour faire oublier ce titre peu flatteur et ils y étaient si bien parvenus qu’ils avaient converti des milliers de personnes – y compris des Kundhanais. Les collectes et les dons rapportaient désormais des sommes colossales qui étaient envoyées à l’Église mère, à Kundhun. Cahil avait expliqué qu’il avait choisi ce temple sans trop y réfléchir, parce que c’était un des derniers endroits où on chercherait une poignée de Rois pourchassés, mais Ihsan y avait vu un signe. Après tout, ils essayaient de s’emparer d’un dieu, non ? Alors, pourquoi ne pas solliciter la bénédiction de la déesse des voleurs ?

Quand Ihsan et Yndris atteignirent la petite cour fermée qui s’étendait derrière le bordel, les bruits des quartiers ouest n’étaient plus qu’un vague brouhaha. La prêtresse – une femme à moitié kundhanaise avec des cheveux coupés court et un ravissant sourire – travaillait au milieu d’un humble jardin. Elle leva la tête et leur fit un clin d’œil. Ihsan ne savait pas trop s’il s’adressait à lui ou à Yndris, mais il esquissa un large sourire. La fille de Cahil ne prêta aucune attention à la prêtresse. Elle longea le modeste temple et se dirigea vers un bâtiment où ils s’étaient installés quelques semaines plus tôt.

Ils entrèrent dans la pièce qu’ils partageaient avec leurs deux compagnons et Yndris se laissa tomber sur un lit qui était ridiculement petit. La guerrière portait une robe de roturière avec une jupe fendue et un décolleté plongeant. Elle détestait cette tenue, mais c’était celle que portaient la plupart des femmes des quartiers ouest. Elle n’avait pas le choix. Elle devait se fondre dans la masse si elle voulait avoir une chance de retrouver la trace de Zeheb.

Elle ferma les yeux et croisa les poignets sur son front.

— Ce maudit carnet ne fournit pas la moindre information quant à l’endroit où nous sommes censés le trouver ?

— Je te l’ai dit, répondit Ihsan en s’asseyant sur son lit. Il n’y a qu’un passage décrivant Husamettín et Cahil marchant dans les rues.

— Dans ce cas, pourquoi pensez-vous qu’il a une signification particulière ? Peut-être que Yusam a vu une scène qui s’est déroulée il y a un siècle !

— Si je pense qu’elle a une signification particulière, c’est parce que Yusam le pensait également. Il l’a écrit dans la marge. Et nous savons tous qu’il était sensible à ce genre de chose.

— Oui. Et nous savons aussi qu’il se trompait une fois sur deux.

— Eh bien ! la piste n’en est pas moins intéressante. À moins que tu en aies une autre, plus prometteuse, à nous proposer ?

La jeune femme le foudroya du regard.

— Allez vous faire foutre !

— Je ne pense pas que ce soit de circonstance, dit Ihsan en s’allongeant.

Il n’aurait pourtant pas vu d’inconvénients à passer un petit moment en compagnie de la prêtresse. Il y avait des mois qu’il n’avait pas touché une femme. Nayyan lui manquait, et il était peu probable qu’il la reverrait avant longtemps.

Une Reine, songea-t-il. C’est une Reine maintenant.

Cela n’était qu’un des innombrables changements qui avaient transformé la cité. Même l’atmosphère n’était plus la même. Il avait presque l’impression d’être dans un autre pays. Il aurait pu se dire qu’il se faisait des idées, que c’était dû au fait qu’il vivait parmi la populace des quartiers ouest. Comment une personne de sang royal aurait-elle pu reconnaître la ville dans laquelle il avait passé la plus grande partie de sa vie dans ces conditions ?

Mais Ihsan n’était pas dupe. Les petits Rois – terme qui englobait aussi bien les Rois que les Reines de la nouvelle garde – avaient promulgué de nombreux décrets pendant son absence. Les patrouilles de Lances d’argent étaient plus fréquentes. Tout comme les opérations de ratissage destinées à arrêter les partisans des Malasaniens et des Miréens. Grâce à des négociations menées avec brio, les nouveaux maîtres de Sharakhaï étaient même parvenus à persuader une partie des Hôtes sans Lune de se ranger à leurs côtés. Des crieurs publics avaient été envoyés dans tous les coins de la ville pour encenser les victoires des Rois dans le désert, vilipender les envahisseurs et convaincre les patriotes de se joindre au combat. Ils diabolisaient les étrangers du Nord et de l’Est. Y compris ceux qui vivaient à Sharakhaï depuis des générations. Y compris ceux qui ne partageaient que quelques gouttes de sang avec les monstres venus de contrées lointaines.

Les liens de sang sont importants dans le désert, songea Ihsan.

Les petits Rois avaient tendu la main aux Hôtes sans Lune. La plupart des prisonniers avaient été libérés et on les avait chargés de porter le message suivant à leurs supérieurs : joignez-vous à nous, et, ensemble, nous sauverons Sharakhaï. C’était un pari simpliste, mais Ihsan n’avait pas imaginé combien les rebelles et leurs partisans étaient las de cette lutte qui faisait rage depuis des générations. Bon nombre d’entre eux avaient répondu à l’invitation et accepté de combattre en espérant qu’une page venait de se tourner et qu’un avenir radieux s’annonçait. Tout cela portait la marque de Nayyan. Elle voulait la paix. Elle voulait vivre dans une cité sûre. Ce n’était qu’à cette condition qu’elle et Ihsan pourraient achever ce qu’ils avaient commencé. Qu’ils pourraient régner sur Sharakhaï et le désert. Ensemble.

La partie qu’elle avait entamée serait longue, et c’était très bien ainsi. De son côté, Ihsan disputait une partie tout aussi longue. Il n’avait pas trouvé la moindre trace de Zeheb, mais il avait envoyé un message à son vizir, Tolovan. Avec un peu de chance, le Roi des Murmures avait contacté les membres de sa famille qui avaient essayé de le tuer pour leur proposer de partager le pouvoir et le trône. À moins qu’il se soit adressé aux Rois pour qu’ils l’aident à couper les branches rebelles de son arbre généalogique.

Tolovan avait répondu deux jours plus tôt.

Il n’a contacté personne pour le moment, seigneur Roi. Je vous enverrai un nouveau message dès qu’il le fera.

Cahil et Husamettín arrivèrent peu après. Cahil se dirigea dans un coin de la pièce et se laissa tomber sur son lit avec emphase. Husamettín s’adossa au mur, près de la porte, et croisa les bras sur sa poitrine avant de toiser Ihsan d’un air maussade et réprobateur.

— On ne peut pas continuer ainsi, Ihsan. Il nous faut plus d’indices.

— Nous les aurons bientôt.

— Quand ?

— J’aimerais bien le savoir. Mais j’ai confiance dans les visions de Yusam.

Cahil attrapa un broc et versa un peu d’eau sur un torchon avant de se rafraîchir le front et la nuque.

— Tu agites cette vision sous notre nez comme un prêtre sa sébile vide.

— Je regrette que les Fileuses du Destin n’aient pas daigné exaucer notre souhait sur-le-champ, lâcha Ihsan sur un ton neutre. Mais je crains de ne pas avoir beaucoup d’influence sur elles.

— Et Tolovan ? demanda Yndris qui était à moitié endormie.

— Quoi Tolovan ? dit Ihsan. Nous nous sommes tous mis d’accord pour ne contacter personne à la Maison des Rois.

Yndris ouvrit les yeux le temps de les lever au plafond.

— D’accord. Alors, imaginons un instant que vous ayez contacté Tolovan. Quel genre d’information aurait-il pu vous communiquer ?

Ihsan eut le plus grand mal à retenir un sourire. Yndris avait été une jeune fille entière et elle n’avait pas beaucoup changé, mais la vie avait arrondi les angles les plus saillants de sa personnalité.

— Eh bien ! si j’avais contacté Tolovan, il aurait sans doute répondu qu’il n’avait pas de nouvelles de Zeheb pour le moment, mais qu’il avertirait son ancien Roi dès qu’il apprendrait quelque chose.

Cahil – qui regardait jusque-là dans le vague – tourna soudain la tête vers Yndris et sourit. Il était fier de sa fille.

— Et vous autres, mes bons Rois ? demanda Ihsan. Vous pourriez peut-être obtenir des informations à propos de Zeheb si vous contactiez vos anciennes maisons.

Cahil réagit sur-le-champ.

— C’est hors de question !

Husamettín, qui était toujours très direct, évita le regard d’Ihsan, puis secoua la tête d’un air embarrassé, comme un adolescent consigné surpris par ses parents alors qu’il rentre au petit matin.

Ils s’étaient tous mis d’accord pour ne pas contacter leurs proches, certes, mais ils l’avaient tous fait. Après tout, chacun d’entre eux avait des idées et des plans différents quant à l’avenir de la cité. Après des mois passés dans le désert, il était primordial d’avoir une vue d’ensemble de la partie et d’identifier les pions qu’ils pouvaient encore déplacer. Personne ne pouvait résister à ce genre de tentation.

— Bon, dit Ihsan. Je propose de continuer ainsi. Il finira bien par se passer quelque chose.

En guise de repas, ils mangèrent des dattes, du fromage doux parsemé de zeste de citron et du pain sans levain au romarin. Le pain était un peu rassis, car il était de la veille, mais une fois trempé dans l’huile d’olive épicée, il était délicieux.

— Je vais faire un tour, annonça Cahil en se levant et en se dirigeant vers la porte.

— Tu vas chercher Zeheb ? demanda Husamettín.

Le Roi Confesseur s’arrêta alors qu’il tendait la main vers la poignée.

— Je vais boire !

Il sortit et claqua la porte derrière lui.

Yndris, qui ne semblait plus fatiguée du tout, se leva précipitamment pour le suivre.

— Ne nous attendez pas ! lança-t-elle avant de disparaître.

Husamettín regarda Ihsan, puis la porte, puis Ihsan de nouveau.

— Tu viens ? demanda-t-il en s’arrachant au mur contre lequel il était appuyé.

Le Roi Éloquent secoua la tête.

— Je serai ravi de passer la nuit seul et tranquille.

Husamettín haussa les épaules et s’en alla rejoindre les deux autres. Ihsan attendit quelques minutes, puis sortit à son tour. Il se rendit dans le jardin en quête de la jolie prêtresse, mais elle n’était pas là. Il entra dans le petit temple et constata qu’il était désert. Le réfectoire également.

C’était curieux. Où étaient passés les prêtres ? Y avait-il une fête religieuse kundhanaise ce soir ? Il décida de se rendre sur les quais en empruntant la ruelle, mais, alors qu’il sortait du temple, il remarqua que la porte du bâtiment où il dormait était entrouverte.

Il scruta les ombres de la cour, approcha et essaya de jeter un coup d’œil par l’entrebâillement. Mais le soleil se couchait et il faisait sombre à l’intérieur.

Il dégaina son kenshar, se glissa sous le porche en pierre et avança sans faire de bruit. Il poussa légèrement la porte, et celle-ci s’ouvrit en grinçant doucement.

Il venait à peine d’entrer qu’il entendit quelqu’un courir dans la cour, juste derrière lui. Il pivota aussitôt sur les talons et aperçut une silhouette qui se découpait sur les bandes roses et orangées bariolant le ciel occidental.

— Halte ! ordonna-t-il. (La silhouette se précipita vers lui.) Halte !

Un homme grand et solidement bâti le percuta et le projeta vers le fond de la pièce. Ihsan heurta le bord de son lit et s’effondra. L’inconnu se jeta sur lui alors qu’il se tournait pour se lever.

— Je vous ordonne de vous arrêter ! cria le Roi Éloquent.

Il sentit son pouvoir se manifester, mais sans résultat.

Le tranchant glacé d’une lame se pressa contre sa gorge.

— Donne-moi un ordre de plus, et tu perdras bien plus que ta langue cette fois-ci, gronda une voix sourde.

Par tous les dieux !

— Zeheb ?

C’était lui. C’était bien Zeheb. Il portait la riche tenue d’un maître de caravane kundhanais. Il saisit Ihsan par le col de son vieux khalat en gardant le poignard pressé contre sa gorge. Il le leva sans ménagement et le jeta sur le lit avec tant de violence que la tête du meuble claqua contre le mur, projetant des fragments de brique d’argile et de mortier sur les draps et le sol.

Quand il leur avait faussé compagnie dans le désert, Zeheb était maigre comme un clou. Il avait conservé sa mine hagarde, mais il avait clairement repris du poids.

— On dirait que tu as retrouvé ton appétit, remarqua Ihsan.

Zeheb le gifla à toute volée.

— Je devrais te tuer.

— Après de longues heures de torture, je suppose, lâcha Ihsan, les oreilles sifflantes.

Zeheb le gifla de nouveau, puis le saisit à la gorge.

— Ne me tente pas.

Les sifflements empirèrent. Une onde de douleur envahit la joue et l’oreille d’Ihsan.

— Zeheb, nous avons fait bien des choses tous les deux. Nous avons arpenté le désert. Nous avons regagné Sharakhaï. Nous avons découvert une cité que nous ne reconnaissons plus. Il se trame des choses étranges, des choses graves. Tout le monde déplace ses pièces et j’aimerais bien déplacer les miennes pour essayer de retrouver mon palais et mon trône. La vie dans les quartiers ouest ne m’enchante que très modérément. Alors pourquoi ne me dirais-tu pas pourquoi tu es venu et ce que tu veux ? Ça nous ferait gagner du temps.

Le souffle de Zeheb était rapide et lourd. Il semblait avoir du mal à ordonner ses pensées. Il cligna des yeux avec frénésie – un écho évident de la folie qui l’avait habité. Si on lui avait demandé son avis, Ihsan aurait dit qu’il entendait toujours des murmures, même quand il n’en avait pas envie.

— Allez, Zeheb. Qu’est-ce que tu veux ?

— Les carnets bleus, répondit le Roi des Murmures. Est-ce que c’est vrai ?

— De quoi parles-tu ?

— De tout. De Nalamae. De Sharakhaï. De la destruction de la cité.

— Par est-ce que c’est vrai, tu veux dire est-ce que c’est vraiment écrit dans les carnets bleus ? Dans ce cas, la réponse est « oui ». Je n’ai pas menti aux autres.

La main de Zeheb serra un peu plus la gorge d’Ihsan.

— Et est-ce que tu penses que c’est vrai ?

— Mon bon Roi, répondit Ihsan d’une voix rauque. Pourquoi me serais-je donné tant de mal si je pensais que ce n’était pas vrai ?

Zeheb mit quelques instants à digérer l’information.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Que veux-tu dire ?

— Qu’est-ce qui nous arrive ? Que peut-on faire ?

— Tu trouves Nalamae grâce aux murmures. Nous la sauvons.

— De quoi ?

— Je l’ignore.

Zeheb le secoua avec force, encore et encore.

— De quoi ?

— Les notes les plus cohérentes des carnets décrivent un dieu furieux marchant sur les pentes de Tauriyat. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de Goezhen, mais il est possible que ce soit Thaash. Le dieu se dirige vers un pilier de lumière et le traverse. Une brume s’échappe et dévore tout ce qu’elle touche. Les hommes, les femmes, les enfants. Tous tombent en poussière. Pendant de longues années, elle se répand dans le Grand Shangazi et au-delà, transformant les terres en déserts désolés et sans vie. Sharakhaï n’est plus qu’un immense mausolée.

Le regard de Zeheb s’était perdu dans le néant, mais il se concentra sur Ihsan.

— Mais Yusam se…

— Je sais ce que tu vas dire. Yusam se trompait souvent. Tu as raison, mais ces descriptions étaient terriblement prégnantes, Zeheb. Elles m’ébranlaient jusque dans les os à chaque lecture. Je te le jure. Aussi vrai que la Grande Mère est impitoyable, c’est ce qui nous attend. C’est ce que nous devons empêcher.

Zeheb secoua Ihsan un peu moins fort, puis le lâcha.

— Et Nalamae est censée nous aider ?

Ihsan hocha la tête.

— Nalamae nous aidera. Les notes de Yusam ne sont pas très claires, mais une chose est certaine : quand nous aurons trouvé la déesse, elle recouvrera la mémoire et elle nous aidera à sauver la cité de la destruction.

Les mâchoires de Zeheb se serrèrent et se desserrèrent. Ses yeux bougeaient sans cesse, comme s’ils étaient incapables de se fixer sur un point précis.

— Alors, Zeheb ?

Le regard du Roi des Murmures se posa enfin sur Ihsan.

— Très bien.

— Très bien quoi ?

— Je t’aiderai.

Ses yeux exprimaient une détermination farouche qui éveilla aussitôt les soupçons d’Ihsan.

— Tu sais quelque chose.

Zeheb hocha la tête.

— Je sais où elle est, Ihsan.

— Où ?

— Elle est avec Çedamihn.

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